Paradis de Abdulrazak Gurnah

Paradis de Abdulrazak Gurnah
(Paradise)

Catégorie(s) : Littérature => Africaine , Littérature => Anglophone

Critiqué par Saint Jean-Baptiste, le 7 janvier 2022 (Ottignies, Inscrit le 23 juillet 2003, 86 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (21 472ème position).
Discussion(s) : 1 (Voir »)
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Quand le Nobel part à la découverte.

L’histoire se passe en Tanzanie au début du XXème siècle et nous suivons le parcours du jeune Yusuf qui sera le fil conducteur de tout le récit. Pour commencer Yusuf est vendu par son père à un riche marchand d’une ville côtière de l’est de l’Afrique, où il découvre le monde. Puis bientôt, il sera embarqué dans de grandes expéditions commerciales et voyagera dans des régions sauvages et merveilleuses, en même temps qu’il fera son éducation et apprendra la vie.

Ce récit est des plus agréables à lire. L’auteur a l’art de raconter une histoire, sans artifice littéraire, un peu à la manière des contes africains. En peu de mots, sans jamais se perdre dans des longueurs inutiles, il nous fait vivre les péripéties des populations locales avant de se lancer dans les aventures fabuleuses des expéditions. Ces expéditions sont le grand moment du livre. Visiblement, pour les raconter, l’auteur s’est bien documenté en lisant les récits des expéditions des premiers explorateurs de ces régions, ce qui donne un accent d’authenticité historique à son récit.

Les personnages de « Paradis » représentent des spécimens de la population du lieu, à une époque bien définie. Ils sont décrits par leur comportement dans l’histoire ; c’est au lecteur de se les imaginer selon la manière dont il les perçoit. Personnellement, j’ai beaucoup apprécié cette façon qu’a l’auteur de ne pas imposer au lecteur ses propres jugements sur ses personnages.

Curieusement, pour son Yusuf, l’auteur s’est inspiré du Joseph de la Bible vendu par ses frères et dont l’histoire est reprise dans le Coran. Ce qui ajoute une touche d’étrangeté à ce personnage déjà assez mystérieux. Le lecteur attentif pourrait découvrir dans ses pérégrinations des symboles intéressants, tels que les limites de la liberté, ou la soumission à un destin écrit d’avance, ou « la main de Dieu » si chère aux Musulmans… Mais ici aussi, l’auteur n’impose pas ses vues, ce sera au lecteur d’aller à la découverte d’un éventuel message que le récit pourrait transmettre.

L’œuvre d’Abdulrazac Gurnah a été récompensée du prix Nobel de littérature en 2021. A mon humble avis, le jury du Nobel ne s’est pas trompé. Cet écrivain africain sera, pour les amateurs de bonne littérature, une très belle découverte. L’histoire qu’il raconte dans « Paradis » a un côté documentaire des plus intéressants, ses personnages sont bien typés et son style sort des sentiers battus sans être iconoclaste : il est simple, chatoyant, et vraiment très agréable à lire.

Sur notre site favori, ce livre a été le choix d’une de nos traditionnelles lectures en commun. C’était un excellent choix. Ce sera assurément une de nos bonnes lectures de l’année.

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7 étoiles

Critique de SpaceCadet (Ici ou Là, Inscrit(e) le 16 novembre 2008, - ans) - 11 janvier 2022

Né à Zanzibar en 1948, Abdulrazak Gurnah a grandi au sein d’une famille issue de la communauté Arabe (1). Au moment où le Tanganyika (2) accède à l’indépendance (1963), dans la foulée des premières élections libres, des conflits interraciaux éclatent. L’île de Zanzibar vit alors une Révolution (1964), le sultanat qui dirigeait jusqu’alors est renversé, et la minorité Arabe qui jusque là dominait la scène politique et économique de l’île et de la côte, fait désormais l’objet de persécutions. C’est peu après ces événements qu’Abdulrazak Gurnah prend la route de l’exil, et laissant sa famille derrière lui, en 1966 il part étudier au Royaume-Uni. Après un doctorat en littérature, parallèlement à l’enseignement, il publie divers récits fictifs (ainsi que des essais) dont la plupart, enracinés au sein de la communauté à laquelle il appartient, explorent entre autres thèmes ceux du colonialisme, des migrations et de l’exil.

C’est dans cette lignée que s’inscrit ‘Paradis’, son quatrième roman qui, inspiré par un voyage qu’il effectua au pays en 1990, parut en 1994.

Nous sommes au début du XXe siècle, quelque part du côté du Tanganyika. Né du second mariage d’un père dont les entreprises n’ont guère fructifié, Yusuf semble avoir eu une enfance modeste mais paisible. Jeune et naïf, beau, maigre et affamé, âgé de douze ans, il n’a par ailleurs bénéficié que d’une relative scolarité. Son père ayant contracté une dette qu’il ne pourra pas rembourser, à l’instar d’autres enfants soumis à des conditions similaires, Yusuf est donné en gage, une circonstance qu’il découvrira plus tard. C’est ainsi que le jeune garçon part vivre à l’ombre et au service de l’oncle Aziz, un riche marchand bénéficiant d’une aura digne d’un personnage des Mille et une nuits.

Vivant aux abords d’une ville côtière, l’oncle Aziz figure parmi les hommes fortunés et influents de l’époque. Accueilli comme un prince à son arrivée, Aziz confie Yusuf à Khalil, un garçon qui a été cédé contre dette puis abandonné par sa famille. Du haut de ses dix-sept ans, Khalil initie son cadet au travail et au mode de vie auquel il finira du reste par se conformer. Puis au fil du récit et à mesure qu’il grandira, Yusuf sera confronté à diverses expériences, dont un long séjour à l’intérieur du pays ainsi qu’une expédition commerciale, expériences à l’issue desquelles il débutera sa vie d’adulte.

Ainsi, de prime abord ‘Paradis’ se présente comme un récit de maturation. Un récit de maturation qui se déroule à une époque où la présence des Européens se faisant de plus en plus sentir dans le pays et dans la région, annonce le début d’une période de transition à l’issue de laquelle, un demi- siècle plus tard, le pays accèdera à l’indépendance et se constituera en une république unifiée.

Bref, non seulement c’est à la fin de l’enfance et de l’innocence que l’on assiste, mais également à la fin d’une époque et d’une longue période au cours de laquelle une communauté composée de migrants et de descendants de migrants, de colons et de descendants de colons, régna sur ces terres en roi et maître, et y mena une existence que l’on pourrait qualifier de paradisiaque.

Servi par une prose soignée quoique peu stylisée, fluide et enrichie de descriptions habilement tournées, si le roman semble d’un abord facile, outre diverses imprécisions par rapport au temps, aux lieux et aux personnages, il m’a également semblé souffrir de quelques ambiguïtés.

Ainsi tandis que d’une part le récit s’ouvre sur l’histoire du jeune Yusuf et que cela semble indiquer que nous assisterons bientôt aux divers apprentissages au gré desquels il deviendra tel et tel type d’adulte, d’autre part, le garçon s’avère si passif et si étranger à ce qu’il vit, puis son processus de maturation est si peu évoqué, qu’il est difficile de véritablement s’attacher à ses pas. Il faudra attendre la dernière partie du roman pour voir ce personnage prendre du volume et s’exprimer subitement d’une manière qui ne manque pas d’étonner. Dans l’intervalle, l’attention s’étant tournée vers les autres personnages du roman qui, à l’encontre du personnage principal, prennent directement part à l’action, on a forcément l’impression d’être passé à autre chose. Tant et si bien que cela soulève un sentiment d’incertitude par rapport à la direction adoptée par le roman; du récit d’apprentissage auquel on croit avoir affaire au début, on traverse des passages évoquant le conte oriental, puis le récit d’aventure, et tandis que l’aspect socio-historique du roman prends peu à peu du relief, on pense éventuellement à une sorte de portrait de société. Il en résulte que d’un chapitre à l’autre, bien qu’on se laisse aisément porter par le récit, il devient de plus en plus difficile de dire dans quelle direction ce roman cherche à nous entraîner.

Au final, je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir une sorte d’assemblage, constitué d’un certain nombre d’éléments importés ou inspirés de diverses sources, qui, aussi artistiquement ficelé qu’il puisse être, n’en prive pas moins le roman de son altérité tout en lui conférant un caractère indéfini.

Tout compte fait, une fois la lecture achevée, au-delà des enseignements que j’ai pu en tirer (notamment grâce à l’apport de mes camarades de lecture) ainsi que du portrait de société que j’ai pu en extraire, je reste donc mitigé ; perplexe par rapport aux intentions de l’auteur, et hésitant quant à la valeur de l’ensemble.


NOTES

1.Minorité ethnique composée de colons et/ou descendants de colons venus du Yémen ou d’Oman pour s’établir au long de la côte Est de l’Afrique où, tirant profit des ressources locales (esclaves, or, ivoire, etc.), ils y développèrent diverses formes de commerce.

2.Nom qui, jusqu’en 1964, désignait la portion continentale de l’actuelle Tanzanie.

3. Lu (en VO) dans le cadre d’une lecture commune.

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  Lecture commune - Paradis de Abdulrazak Gurnah 165 SpaceCadet 27 juillet 2022 @ 17:34

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