Magicite
avatar 16/12/2025 @ 12:39:35
Intéressante discussion. Je crois bien que tout a été dit. Je me permets de rajouter mon sel.
Bonne chose Saule de faire la différence entre fascisme et autoritarisme. Cela se ressemble et le second mène au premier mais le mot fascisme est tellement employé, parfois à tord car historiquement c'est le mouvement de l'Italie de Mussolini.
Bien sûr il y a Trump qui est sans déguisement et convainc une partie (importante) de l'électorat réac.
Pas sûr que ce soit dû uniquement à la précarisation des classes moyennes, ou Marx mettait la lutte des classes au centre de la problématique je pense(peut-être à tort) qu'il y a d'autres séparations de nos jours.
Il y a un tel brouillage politique dans le monde en Europe et en France aussi. Déjà une absence d'idées politiques qui permet à l'extrême droite et plus généralement aux populiste de faire leur beurre aussi bien que de ramener à leurs idées. Parce que oui la droite et encore plus l'extrême droite sont alliés du capitalisme et des capitaux avec e que ça implique. Et inversement.

Les médias(et maisons d'éditions) étant très majoritairement détenus par quelques unes des plus grandes fortunes avec leurs penchants idéologiques propulsés en avant(Lagardère/Bolloré, Arnault) il est indéniable que la manipulation de l'opinion par ce biais se fait surtout dans un sens.
Brouillage politique du manque d'idée politique proposé par ses acteurs(la croissance économique n'étant pas vraiment une idée politique au sens projet de société) et brouillage du flou des frontières et idées politiques.
C'est la fenêtre d'Overton, rendre acceptable ce qui ne l'était pas et ça concerne les idéologies de haine et rejet de l'extrême droite.
C'est aussi le résultat d'une gauche dite "molle" qui a accentué son virage libéral avec Hollande et son ministre Macron.
Macron président qui se qualifie de centriste(ou ni de droite ni de gauche) quand ses politiques favorisent les grandes fortunes et tape sur les plus pauvres.
Quand Mélenchon et LFI sont qualifié d'extrême gauche cela participe à ce flou. J'ai beau ne pas aimer le personnage pour son côté hâbleur et populiste il est le dernier représentant à avoir une visibilité pour une politique sociale et anti-libérale, et encore je ne suis pas tellement sûr que ce soit le cas.
Ce n'est pas ça l'extrême gauche dans les idées c'est juste la gauche du socialisme.

Pour en revenir à la question du vandalisme des librairies et plus largement de la censure des idées c'est bien le projet porté par l'extrême droite: la violence contre les minorités et de la négation de l'individu voire des négationnismes. Même avant les US de Trump certains livres étaient bannis des écoles car jugés polémiques car présentant l'histoire de l'Amérique du nord sous un jour défavorable dans les états les plus conservateurs et religieux.
Ou car contraire à la vision du monde des fanatiques traditionalistes et souvent créationnistes(donc opposé à la science).
Un exemple qui date de 2005: https://fr.wikipedia.org/wiki/Pastafarisme

Si le lobby religieux et le nombre de croyants en France est moins important ce sont les mêmes types d'individus dans les sphères fascistes et autoritaristes assumés, chez les réacs chrétiens extrêmes et moralisateurs qui veulent imposer leur façon de voir. Et cela rapporte, voir l'historique du Front Nazional rebaptisé Rassemenblement et la fortune établie par LePen père et continué par sa dynastie familiale.

Je ne nie pas que le communisme totalitaire(oxymore) et certains mouvements affiliés aient historiquement été promoteur de censure et d'interdit façon "police de la pensée".
Mais aujourd'hui en France(et dans le monde) l'idée de double vérité, la désinformation et le contrôle social est bien celui des totalitaristes d'extrême droite. En tout cas celui très largement le plus présent, imposant et répandu.
La stigmatisation des immigrés(ou autres minorités), politique du bouc-émissaire, est le cheval de Troie de ces idées. La démagogie malsaine qui divise en exaltant les "bons" contre les "méchants" à grandes coups de messages anecdotiques parlant à l'émotionnel de la peur(et du choc) au détriment de la raison et du rationnel.
Et l'humain assez simpliste dans ses réactions il réagit comment quand il a peur, se sent agressé:
C'est la réponse animale des 3 F(fight flee freeze)
Combattre , fuir , s'immobiliser
https://fr.wikipedia.org/wiki/…

Donc les librairies sont détruites par la peur du danger d'un livre de coloriage qui agresse "l'identité" de ceux qui n'ont aucune identité par eux-même. Les "identitaires" obligés de se référer à une imagerie fausse d'un passé idéalisé(réactionnaires, traditionalistes).
Un retour passéiste vers
1) le roman national qui est plus que romancé
2)le c'était mieux avant
3)nous sachons mieux que les autres
qui inclut qu'on nie le présent pour un avant fantasmé, qu'on ne regarde pas le réel pour favoriser la mentalité clanique ou s'entretient l'illusion d'un réel partagé.

Alors oui des librairies LGBT et des gens qui soutiennent les gens de Gaza, les partisan.es de l'écriture inclusive(et tout ce qui correspond pas à sa vision du monde) sont un danger...pour l'illusion établie comme réalité:
Donc "ils" la combattent = violence né de la peur.

Pendant ce temps les industriel les plus puissants et aux pires comportements ne sont gênés, les inégalités entre les 10% les plus riches et les plus pauvres s'accroissent sans que ceux qui en profitent le plus ne soient inquiétés.
Peu importe que la majorité de la population vit la plus grande partie de sa vie dans un rapport de domination en subalterne et produise des bénéfices pour les autres;ça s'appelle le merveilleux monde du travail.
Puisque la propagande de l'extrême droite(très proche de la droite , tellement proche que la frontière n'en est plus une cf. Ciotti, Sarkozy) nous dit quels sont nos dangers , nous divise pour mieux régner.

Vince92

avatar 16/12/2025 @ 12:46:24
Je pense qu’on combat des idées par des idées. Jamais par la violence.
Ceux qui saccagent des librairies, comme ceux qui prônent la censure, sont les véritables « fascistes ». J’emploie ce mot avec précaution, tant il est aujourd’hui galvaudé, mais il faut parfois se mettre au diapason pour se faire comprendre.
Je ne supporte pas qu’on s’en prenne aux livres, même lorsque leur contenu est contraire à mes convictions. J’aime au contraire lire des ouvrages et une presse d’opinion opposés aux miens, pour élargir ma perspective.

Je ne comprends pas ceux qui se cantonnent à leur zone de confort intellectuel. Lire Libé ou regarder CNews ? Il faut lire Libé et regarder CNews. Puis se faire un avis. Ou plutôt : se confronter au réel, écouter les positions des uns et des autres, et se forger la sienne.

Toute forme de censure est insupportable, qu’elle soit visible (Trump) ou invisible — cette stratégie de l’édredon qui consiste à invisibiliser ceux qui dérangent (Service Public en France).
Toute politique d’intimidation est à combattre.

Feint

avatar 16/12/2025 @ 14:22:56
Je pense qu’on combat des idées par des idées. Jamais par la violence.
Ah nous sommes d'accord !

Je ne comprends pas ceux qui se cantonnent à leur zone de confort intellectuel. Lire Libé ou regarder CNews ? Il faut lire Libé et regarder CNews. Puis se faire un avis. Ou plutôt : se confronter au réel, écouter les positions des uns et des autres, et se forger la sienne.

Nous sommes encore d'accord, décidément (même si personnellement j'aurais mis l'Huma plutôt que Libé).

Spirit
avatar 16/12/2025 @ 16:19:26
Je pense qu’on combat des idées par des idées. Jamais par la violence.


Oui mais quand on en arrive à la violence?




Eric Eliès
avatar 16/12/2025 @ 20:20:44
Je connais très mal le mouvement antifa et j'ai beaucoup l'impression qu'il est brandi, notamment par Trump, un peu comme le wokisme, comme une sorte de repoussoir sans qu'il corresponde à quoi que ce soit de bien défini.

Les quelques individus à qui j'ai pu parler qui se revendiquaient de la mouvance antifa se percevaient plutôt comme des sentinelles ou des "vigilantes" comme les Watchmen : leur but n'était pas de prendre le pouvoir mais d'empêcher la parole fasciste de s'exprimer. Et puis, ils aimaient bien se bagarrer aussi. Mais c'etait un mouvement de réaction. En gros, sans fascistes, pas d'antifascistes. Mais ça a peut-être évolué. Quoi qu'il en soit, à l'heure actuelle, ce qui menace d'accéder au pouvoir, il me semble que c'est bien plus le fascisme que l'antifascisme.


@Stavro : je parle ce de qui passe en France, pas des élucubrations de Trump, ce crétin qui jette de l'huile sur tous les feux autant par bêtise que par idéologie. De par mon métier, je discute de temps à autre avec des personnes du ministère de l'intérieur ou des journalistes. Aujourd'hui, les journalistes ont besoin de gardes du corps (Radio France est même obligé de payer des services d'agents de sécurité !) quand ils partent sur le terrain parce que, que ce soit du côté extrême droite ou du côté extrême gauche, ils prennent les journalistes pour cible, les chassent des manifestations voire les frappent. Et des mouvements antifa/LGBT/écolo/anticapitalistes radicaux (car ils revendiquent une convergence des luttes qui vire à l'amalgame de toutes les luttes, au risque de les rendre illisibles) ont déjà tenté de s'introduire dans des casernes pour vandaliser des véhicules de gendarmerie (sans doute pour freiner la mobilisation des moyens des forces de l'ordre lors de leurs actions) ou ont saccagé des antennes locales de Radio France (pour "punir" une communication qui ne leur convenait pas) : ce sont des méthodes "fascisantes" qu'elle viennent de droite ou de gauche...

Hiram33

avatar 06/01/2026 @ 14:27:12
La vandalisation des librairies peut prendre des formes sournoises.

Voici ce que racontait François Maspero au sujet des vols qu'il subissait dans sa librairie

https://mediapart.fr/journal/culture-idees/…

Pour enrichir la discussion, peut-être serait-il utile de lire une histoire des librairies en France depuis 1945

https://hal.science/hal-00966616/document

Il y a un article érudit sur les librairies partisanes :

Si l’on n’en reste pas à une définition trop restreinte, ou peut-être trop noble, du « livre politique », et que l’on prend en compte tous les types de publication de ce genre, de la brochure à la somme théorique, en passant par les périodiques de toutes sortes, l’on constate vite que leur distribution concrète n’est pas une chose aisée, en dehors peut-être de certaines périodes où les espoirs révolutionnaires et le renouveau des sciences sociales et humaines pouvaient susciter un grand appétit de lecture de textes théoriques [1], comme au milieu des années 1960. Ce type de livres, qui se vendait bien, fut alors publié par les éditeurs majeurs, diffusé par l’intermédiaire des grands distributeurs et présent dans toutes les librairies d’importance ou presque. Le succès des rayons de marxisme ou d’épistémologie des années 1960 et 1970 en atteste, tandis que La Cause du peuple, organe de la Gauche prolétarienne [2], a pu être distribuée dans les drugstores, avant la campagne de répression lancée par le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin dans les mois qui ont suivi Mai 68.

Si les antagonismes idéologiques à l’encontre des idées que de tels livres et périodiques véhiculaient pouvaient s’opposer à leur bonne distribution en les excluant des rayons des librairies traditionnelles et de ceux des librairies partisanes dont la ligne politique était différente, il ne faut sans doute pas exagérer l’ampleur et la réalité de la censure politique dans les étalages. De telles réserves, bien réelles toutefois, s’expliquent davantage par des conceptions différentes du métier de libraire et de la production littéraire [3]. Les libraires traditionnels, installés de longue date, ont été réticents à diffuser les nouvelles (para-)littératures, ainsi que les mouvements de pensée portés par les disciplines inédites comme la linguistique ou la psychanalyse.

Dans bien des villes moyennes françaises, ce sont ainsi de nouvelles librairies modernes, sympathisantes de gauche, mais pas forcément d’origine militante ou partisane - même si les librairies du Parti communiste français (pcf) en furent les précurseurs — qui introduisirent ces livres [4], dont les publications des éditions Maspero furent l’archétype pour les années 1960 et 1970. Elles purent aussi jouer à l’occasion le rôle de boîte aux lettres pour nombre de mouvements politiques ou associatifs locaux émergents (groupes de femmes, groupes de libération homosexuelle, collectifs antimilitaristes…).

La principale difficulté de la distribution du livre politique fut avant tout d’ordre matériel et économique : de telles publications, conçues pour être diffusées au plus grand nombre, étaient en général d’un prix bas pour être accessibles à tous. Or, un tel prix ne favorisait pas leur distribution par le réseau des libraires traditionnels, car il ne leur ménageait pas suffisamment de marge. De la même manière, les périodiques, même laissés en dépôt, étaient souvent fort peu rentables : leur promotion et leur distribution relevaient donc bien d’un engagement, et la nécessité d’un réseau de distribution militante a été patente. Dans ce domaine, la librairie de François Maspero, La Joie de lire, a joué en France dans les années 1960 et 1970 un rôle absolument déterminant [5], avec l’importation, le référencement et la diffusion dans le magasin ou grâce à son système de vente par correspondance, des brochures et des périodiques progressistes du monde entier. Aucune librairie n’a sans doute pu remplacer dans ce rôle La Joie de lire depuis sa fermeture en 1976, dans un contexte politique, il est vrai, fort différent [6].

La période qui s’étend de la Libération à la fin des années 1970 vit la création de très nombreuses librairies communément appelées ou autoproclamées « militantes » ou « politiques », dédiées à cette tâche. Cet article entend se consacrer aux canaux de diffusion partisans et militants dans le monde de la librairie, qui ont pu prendre part à la distribution du livre politique, de droite ou de gauche, et apporter une contribution à l’histoire de la distribution du livre politique en France, à côté de l’étude à faire des réseaux et des canaux de distribution spécifiquement militants (« tables de livres », librairies de fédération ou bibliothèques de section et d’entreprise), dont le caractère de non-rentabilité, qui semble avéré [7], n’épuise pas pour autant la richesse et le rôle politique et culturel [8]. Il s’agit ici de dresser un panorama des librairies « partisanes » (liées à un parti ou à un mouvement) ou engagées au service d’une cause structurelle ou ponctuelle qui ont fleuri sous la double impulsion de l’apparition de nouveaux mouvements et du succès du livre politique en France, porté par l’essor du livre de poche comme par l’extension et la diversification des lectorats issus de l’explosion des effectifs universitaires.

Ces librairies ont employé nombre de militants et de permanents pendant ou à l’issue de leurs études, en leur offrant des salaires faibles mais une activité n’exigeant pas de formation initiale particulière : la plupart des libraires étaient alors formés sur le tas. Cette activité, compatible avec l’activité militante et la formation politique, était parfois conçue comme transitoire ou strictement alimentaire, ce qui ne contribuait pas forcément au perfectionnement professionnel et à l’acquisition des compétences techniques nécessaires au métier de libraire [9]. Il faut souligner enfin la place importante qu’ont tenue les femmes dans le monde des librairies militantes : si le milieu militant renvoie l’image d’un monde viril, la profession de libraire ou d’employé de librairie est en grande partie féminisée. Les librairies féministes ont ainsi pu compter sur le concours, la sympathie ou la solidarité d’un personnel déjà initié au monde de la librairie ou de l’édition.
De nouvelles créations institutionnelles

Organes de diffusion, lieux de sociabilité et de constitution de réseaux, les librairies peuvent constituer un instrument idéologique précieux. Elles représentent souvent l’une des premières constructions institutionnelles d’avant-gardes naissantes et de petits groupes émergents, pour lesquels elles créent un point de rencontre et de cristallisation (La Joie de lire, La Vieille Taupe, Le Jargon libre, Ogmios). Ce n’est d’ailleurs pas une caractéristique propre aux libraires dits « engagés » ou politiques : les librairies littéraires de Saint-Germaindes-Prés (La Maison des Amis des livres, La Hune) jouent, elles aussi, ce rôle au sein du monde littéraire. Certes, pour toucher un large lectorat, beaucoup d’organisations préfèrent à terme le journal comme « organisateur collectif », médium plus accessible que le livre et plus réactif devant l’actualité, aux librairies [10]. Mais la création d’une librairie reste un moyen relativement accessible [11] pour les petits groupes de se doter d’une activité et d’un local ayant pignon sur rue, qui puisse accueillir des rencontres ou des réunions militantes, abriter le siège d’un organe périodique, constituer la boîte aux lettres des mouvements, tout en s’adressant à un public plus large que leur seule audience partisane. Ces librairies, du fait des moyens modestes des partis et mouvements qui les ont lancées, sont en général de petites institutions, regroupant pour la plupart 1 000 à 10 000 volumes dans leurs rayons (avec une moyenne de 3 000 à 4 000) et comptant un à trois employés, pour des superficies comprises entre 20 et 100 mètres carrés, avec une annexe servant de lieu de réunion.

La fin de La Joie de lire en 1975.

Un groupe de personnes devant une boutique "La Joie de lire" avec des affiches et des messages sur les vitres.

Cette photographie en noir et blanc capture une scène devant une boutique nommée "La Joie de lire". Le magasin a une grande vitrine avec des affiches et des panneaux. La vitrine est ornée de plusieurs panneaux manuscrits, probablement des messages d'adieu ou des remerciements, indiquant que le magasin est en train de fermer. Au-dessus de la vitrine, le nom "La Joie de lire" est bien visible. Devant le magasin, un groupe de personnes est rassemblé, incluant des hommes et des femmes de différents âges. Ils semblent discuter et interagir entre eux, peut-être en partageant des souvenirs ou des sentiments liés à la fermeture du magasin. Certains tiennent des objets, comme des livres ou des papiers, suggérant qu'ils pourraient avoir acheté des articles ou reçu des souvenirs du magasin. Le magasin est situé dans une rue avec d'autres bâtiments visibles en arrière-plan. La scène globale dégage une atmosphère de nostalgie et de communauté, alors que les gens se réunissent pour dire au revoir à un lieu qui semble avoir une signification spéciale pour eux.

Ces librairies constituent fréquemment le premier maillon d’une chaîne éditoriale comprenant une librairie, une maison d’édition, une société de diffusion, et parfois même une imprimerie qui sert à l’édition des brochures. Les librairies du pcf ont ainsi un destin lié à celui du groupe des éditions communistes : la disparition du groupe d’éditions communistes Messidor a précipité la leur. À Paris, quelques-unes des librairies d’extrême gauche se tournent également très vite vers l’édition, sur le modèle des libraires-éditeurs : par exemple La Joie de lire, la librairie d’extrême gauche La Vieille Taupe [12], les librairies maoïstes Gît-le-Cœur, La Commune, Norman Béthune, et plus tard le Nouveau Bureau d’édition de Patrick Kessel. Certaines maisons d’édition progressistes parisiennes, comme Anthropos, rue Racine, Etudes et Documentations internationales (edi), rue Descartes, et les éditions Des femmes, dont la librairie est lancée dans le quartier Saint-Germain en même temps que la maison d’édition en 1973, disposent d’un comptoir de vente pour diffuser leurs publications, voire celles d’autres éditeurs.

Les groupes d’extrême droite se sont aussi structurés de cette manière [13]. Au début des années 1960, le groupe Europe Action, dirigé par Dominique de Venner, comprenant les éditions Saint-Just, l’imprimerie Imperator et le Groupe d’études pour les rapatriés et sympathisants, dispose de la Librairie de l’Amitié à Paris, qui organise les cocktails de lancement des livres des éditions Saint-Just, regroupant là « le gratin de la droite parisienne ou de l’extrême droite mondaine [14] ». Plus tard, la maison d’édition Avalon sera liée à Ogmios (Paris), comme la maison Irminsul à la Librairie lyonnaise ou encore Trident à La Librairie française (Paris) avec, pour chacune, des groupes de diffusion associés.

Les librairies militantes et sympathisantes s’appuient fréquemment sur des capitaux personnels relayés par une organisation militante ou politique qui fournit ou loue les locaux, soutenus par une maison d’édition qui avance gracieusement ou à faible coût un fonds de livres pour démarrer. Livres Presse Information (Mulhouse, 1974) s’appuie sur l’emplacement loué au départ par le journal de contre-information local Klapperstei 68, dirigé par Jean-Pierre Sallent [15], dont le siège est mitoyen. Elle est tenue par deux gérants, André Strobel (représentant en livres), et Daniel Ehret (militant local), avec le soutien des éditions Maspero, qui leur laissent gracieusement le stock par solidarité lorsque la librairie connaît des ennuis financiers. On mesure bien la fragilité de telles entreprises si l’un de ces trois piliers venait à fléchir ou à renoncer, dans un temps court du politique où les dissensions personnelles et idéologiques sapent ces créations institutionnelles souvent éphémères.

La ressource du livre ancien et d’occasion permet de se doter d’un fonds, en évitant les difficultés de gestion et les contraintes de l’office, à partir de stocks en déshérence ou de bibliothèques de particuliers, et de disposer ainsi d’un commerce parfois rentable avec le succès des livres anciens.
La Vieille Taupe
Dans les années 1960, la librairie La Vieille Taupe fut l’un des grands lieux de rendezvous de l’extrême gauche. Une partie de ses collaborateurs s’engagea sous le même nom dans l’édition et fit scandale par la publication d’écrits négationnistes1 dans les années 1980 et 1990.
La première librairie fut créée par Pierre Guillaume et quelques membres du groupuscule d’extrême gauche Pouvoir ouvrier en 1965, au 1, rue des Fossés-Saint-Jacques, dans le Quartier latin à Paris. Elle s’est développée grâce au succès de la vente de stocks d’éditeurs de textes marxistes et révolutionnaires de l’entre-deux-guerres, tel Costes, éditeur de Marx ou Engels, ou de l’après-guerre, comme les Cahiers Spartacus de René Lefeuvre. Diffusant tous les périodiques d’extrême gauche, la librairie est fréquentée par une clientèle étudiante et intellectuelle, et par une grande partie de l’extrême gauche opposée au Parti communiste (pcf), de l’Organisation communiste internationaliste trotskiste jusqu’aux situationnistes, en passant par les bordiguistes de la revue Invariance.
Très active en Mai 68, elle regroupe autour d’elle un collectif d’activistes de l’ultra-gauche anti-léniniste avec Jacques Baynac, Gérard Guégan, responsable un temps du rayon littérature (ensuite fondateur des éditions Champ libre avec Gérard Leibovici), Americo Nunes Da Silva, François Cerutti, Maurice Fihma, Denis Authier, Gilles Dauvé, Jean-Gabriel Cohn-Bendit ou Miguel Abensour2. Le groupe se dote d’une maison d’édition, qui se consacre à la réédition de textes théoriques (d’Anton Pannekoek à Rosa Luxemburg), de numéros de revues comme Socialisme et Barbarie, et à la publication de brochures ou d’affiches brocardant le pcf et le « socialisme réel ».
Au début des années 1970, le ralliement de P. Guillaume aux thèses révisionnistes mène à la réédition de la brochure bordiguiste Auschwitz ou le grand alibi, puis à la diffusion des livres de Paul Rassinier. J. Baynac et certains des fondateurs prennent alors leurs distances avec la librairie, qui ferme en décembre 1972. À la fin des années 1970, P. Guillaume ressuscite la maison d’édition pour rééditer des livres de P. Rassinier et Robert Faurisson. Malgré les protestations lancées à l’initiative de Pierre Vidal-Naquet3 ou de Didier Daeninckx, la maison poursuit la publication d’écrits négationnistes, assumant ouvertement son ancrage à l’extrême droite.
En 1991, P. Guillaume rouvre une librairie La Vieille Taupe, rue d’Ulm à Paris, dont les rayons comprennent les livres négationnistes, disponibles jusque-là dans les seules librairies d’extrême droite. Les manifestations des associations antifascistes et de la milice prosioniste du Betar, l’obligent bientôt à fermer de nouveau boutique.
Julien Hage
Notes
1. Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Paris, Le Seuil, 2000, pp. 182–198, 248–279 et 460–482.
2. Christophe Bourseiller, Histoire générale de l’ultra-gauche, Paris, Denoël, 2003, pp. 276–280.
3. Pierre Vidal-Naquet, Les Assassins de la mémoire, un « Eichmann de papier » et autres essais sur le révisionnisme, rééd., Paris, La Découverte, 2005, pp. 19–24.

La Vieille Taupe se développe de la sorte en reprenant de vieux fonds des éditions Alfred Costes de Paris, éditeur de Marx ou Engels dans l’entre-deuxguerres, ou des Cahiers Spartacus de René Lefeuvre, dont elle a ensuite relancé la publication [16]. La librairie maoïste Les Herbes sauvages se consacre elle aussi à ce créneau, en sus de la diffusion des écrits du Parti communiste marxisteléniniste de France (pcmlf), jusqu’au début des années 1980.

Autre ressource possible pour ces librairies, la vente aux comités d’entreprise de grands stocks d’ouvrages : c’est l’une des grandes ressources des librairies communistes, mais aussi de certaines librairies gauchistes, comme Le Monde en marche (Paris). Pourtant, avec le temps, les comités d’entreprise, quand ils ne restreignent pas leurs achats de livres, se tournent vers les grands distributeurs qui leur accordent des remises de plus en plus fortes, sur lesquelles ces librairies seront incapables de s’aligner.

Conçues à la fois comme des lieux publics et des instruments militants, de telles librairies connaissent nécessairement des tensions entre les nécessités commerciales et celles de l’activité militante. La librairie féministe Carabosses et la « cafèt’ » associée illustrent bien cette double vocation : d’un côté une librairie ouverte à tous, de l’autre un café militant non mixte. Ces librairies visent en effet à élargir le cercle des sympathisants des mouvements tout autant qu’à se doter d’une clientèle qui assure leur viabilité économique. La plupart des librairies gauchistes et féministes, telles Les Malapprises (Villeurbanne), ont ainsi disparu faute d’y être parvenues. Il ne leur était donc pas toujours possible de rester fidèles à leur vocation première. La question cruciale du choix des ouvrages du fonds — celle de savoir dans quelle mesure une ligne politique doit présider à ce choix — s’est posée aux gérants de ces librairies, ainsi qu’aux responsables des mouvements ou collectifs qui les ont créées. Le problème n’a pas trouvé globalement de solution institutionnelle précise, ce choix s’opérant d’une manière empirique [17]. À La dialectique sans peine, créée sur le modèle des institutions de contreculture de l’extrême gauche sur la base d’un manifeste (comme le premier Libération), il est prévu que le collectif chargé de la librairie coopérative décide du choix des ouvrages, mais cette disposition s’est révélée impossible à mettre en œuvre [18]. Elle a fonctionné à Carabosses, où les livres étaient choisis lors d’une réunion hebdomadaire de discussion et de dépouillement de Livres Hebdo. C’est ce qui explique que, quand elle a eu lieu, la reconversion de librairies militantes en librairies généralistes traditionnelles fut difficile et s’est fréquemment traduite par un changement de gérant.
La Librairie du Monde entier du réseau « Relais Messidor » à Limoges, rue François-Perrin, dans les années 1980.
Boutique "Librairie du Monde entier" avec plusieurs personnes devant, voitures garées devant.
L'image représente l'entrée d'une librairie nommée "Librairie du Monde entier" appartenant au réseau « Relais Messidor » située à Limoges, rue François-Perrin, dans les années 1980. La façade de la librairie est peinte en blanc avec une enseigne rouge et verte au-dessus de l'entrée. L'enseigne indique "Librairie du Monde entier" en rouge et "Relais Messidor" en vert, avec une illustration d'un globe terrestre entre les deux textes. Deux voitures anciennes sont garées devant la librairie, une à gauche et une à droite. Plusieurs personnes se tiennent devant l'entrée, certaines debout et d'autres en conversation. La scène semble animée, avec des gens entrant et sortant de la librairie. Le bâtiment adjacent à gauche est en partie visible, avec une façade en béton et des fenêtres. L'ambiance générale de l'image est celle d'une journée typique dans une librairie de quartier des années 1980.
Le modèle des librairies partisanes : les librairies du Parti communiste français

Au lendemain de la guerre, le pcf est le seul parti politique en Europe occidentale à se doter d’un réseau de librairies d’une grande envergure. Il s’agit d’un investissement considérable qui traduit son engagement culturel et sa volonté de mener la bataille idéologique dans le domaine éditorial. Dès la fin de la guerre, le pcf constitue son propre système de distribution, le Centre de diffusion du livre et de la presse (cdlp), avec l’ambition d’en faire un « Hachette de gauche ». Il s’engage alors, aux côtés de parlementaires du Mouvement de rassemblement pour la République (mrp) issus de la Résistance, dans la mise en cause du monopole de Hachette sur la distribution du livre en France. La démarche échoue avec l’impossibilité de voir condamner l’entreprise Hachette pour fait de collaboration : « Hachette a doublement gagné contre le pcf : elle préserve sa position dominante dans l’édition, en obtenant de surcroît un “non-lieu” symbolique et une image de victime des communistes [19]. » Cet échec n’arrête pas le parti, qui se dote d’un circuit éditorial complet. Alors que dans l’entre-deux-guerres il s’appuyait davantage sur les librairies sympathisantes et la diffusion militante, à la Libération il crée un réseau de librairies « nouvelles » ou dites de « La Renaissance française », conçues ensuite comme succursales de la société Odéon-diffusion jusqu’en 1962.

Le pcf se dote ainsi de librairies de proximité pour élargir son audience dans la société française et diffuser les livres de ses maisons d’édition au plus grand nombre. Créées à l’initiative des fédérations départementales grâce à des souscriptions, avec des comités de patronage qui regroupent les cadres et les intellectuels communistes (instituteurs, professeurs, journalistes de la presse locale communiste, médecins, artisans qualifiés) et avec une aide de la direction nationale, les librairies sont à l’origine, comme les bibliothèques, incluses dans les locaux des sections ou des fédérations : à Limoges, avant la création de la librairie, le siège de la fédération, situé en centre ville, dispose de deux vitrines sur la rue, dont une est consacrée aux livres des éditions communistes. La fondation de la majorité de ces librairies s’effectue en trois vagues : 1947, 1958–1959 et 1973. L’initiative ainsi que le soutien politique et financier des directions fédérales jouent un rôle décisif dans leur création et leur pérennité, avec le travail des commissions fédérales du livre. Les décennies 1960 et 1970 sont les grandes années du livre communiste : un réseau très important de librairies couvre la France entière, réseau qui diffuse la production des maisons d’édition, regroupées avec les librairies dans le groupe Messidor à la fin des années 1970, à côté du système de vente par courtage du Livre-Club Diderot.

Ces librairies sont un des relais institutionnels de l’engagement idéologique et de la politique culturelle du pcf, aux côtés des bibliothèques municipales et des théâtres des villes communistes, dont elles ont accompagné le développement. Elles prennent part aux grands événements nationaux et locaux organisés par le Parti, comme la « Bataille du livre [20] », aux formations de l’Université nouvelle à Paris et dans les grandes villes régionales, dont elles assurent généralement le secrétariat. Elles constituent l’un des relais du travail militant articulé avec les fédérations et les sections locales du pcf et de la cgt, avec les journées du livre marxiste, d’abord parisiennes puis régionales à partir de 1975 (40 organisées cette année-là), ou la distribution du Livre politique par abonnement [21] (lpa). Ces librairies s’intégrent également à la vie culturelle locale et régionale, dans les fêtes du livre et les autres rencontres culturelles. L’on compte alors plus de 40 librairies La Renaissance française, en région parisienne et dans les plus grandes villes de province, mais aussi dans de plus petites villes comme Guéret ou Vierzon [22]. Rien qu’à Paris, le groupe des éditions communistes s’appuyait sur neuf librairies [23]. En 1975, lors de la Journée nationale d’étude sur le livre réunissant les délégués des fédérations, les responsables des maisons d’édition et les bibliothécaires au comité central (place du Colonel-Fabien), il est envisagé d’implanter de nouvelles librairies à Montpellier, à Reims, à Rouen, à Tours et à Lille, en sus des 37 fédérations qui disposent déjà de leurs librairies [24]. Dans les départements qui n’en disposent pas, un responsable fédéral, un « colporteur », est désigné, et l’on a parfois recours, comme en Saône-et-Loire en 1974, à un bibliobus, tandis que la librairie la plus proche distribue dans les départements voisins qui n’en disposent pas [25]. Le chiffre d’affaires des librairies La Renaissance française s’élève en 1974 à 15 millions de francs [26]. En 1978, la crise du cdlp amène une réorganisation du système des 27 librairies restantes qui sont désormais approvisionnées par la Sodis [27].
La librairie Le Monde libertaire, 145, rue Amelot à Paris.
Librairie jaune avec enseigne "Le Monde libertaire". Vitrine avec livres et affiches.
La librairie Le Monde libertaire, située au 145, rue Amelot à Paris, présente une façade jaune vif avec une grande vitrine. Le nom "LIBRAIRIE" est affiché en lettres noires grasses sur une bande horizontale au-dessus de l'entrée. À côté, "le monde libertaire" est écrit en lettres cursives noires. La vitrine expose divers livres et magazines, dont certains sont visibles sur des étagères à l'intérieur. À gauche de l'entrée, des livres sont empilés sur des caisses en bois, et des affiches sont placardées sur les murs. À droite, des livres et des magazines sont soigneusement disposés sur des étagères. L'intérieur de la librairie semble bien éclairé, invitant les clients à explorer les ouvrages.
La floraison de librairies d’extrême gauche : le Mai 68 des librairies

Les mouvements d’extrême gauche émergents ont tenté eux aussi de mettre en place un réseau de librairies qui puissent diffuser leurs publications. Si la plupart des librairies de la mouvance gauchiste dans toute sa diversité, à l’existence plus ou moins éphémère, s’installent à Paris dans les années suivant Mai 68, elles essaiment aussi dans les grandes villes régionales : Marseille (Lire), Lyon (Fédérop), Nice (Le Temps des cerises), Toulouse (La Brèche) ou Montpellier (La Découverte). On les trouve avant tout dans les villes universitaires et dans les bastions de l’extrême gauche, comme Saint-Brieuc dans les années 1970, alors seule municipalité psu (Parti socialiste unifié) de France. Quelques-unes de ces librairies sont construites juridiquement sur le modèle en vogue des coopératives, comme La dialectique sans peine (Rennes) ou la Librairie coopérative Bazar (Strasbourg).

Les librairies anarchistes reflètent la place importante du livre dans la culture et le militantisme libertaires. Après la guerre, Maurice Joyeux possède Le Château des brouillards (du nom d’un roman de Roland Dorgelès) à Montmartre, que fréquentent Georges Brassens ou Michel Ragon [28]. Lors de la relance de la Fédération anarchiste (fa), en 1953, après sa scission avec la Fédération communiste libertaire (fcl), Publico ouvre au 3, rue Ternaux, au siège du journal Le Monde libertaire, qui est aussi celui de la fédération.

Regroupant livres et disques, « la librairie est une source de revenus qui nous permet d’équilibrer un budget qui ne dépend d’aucune ambassade [29] ». Elle se déplace ensuite, avec le siège de la FA, au 145 de la rue Amelot où elle est inaugurée le 1er mai 1981. À son ouverture, les administrateurs du Monde libertaire, Pascal Bedos et Hervé Trinquier soulignent que « la rue Ternaux a joué un rôle essentiel dans notre organisation. Un tel rôle que nous n’existerions probablement plus si nos compagnons n’avaient décidé, en 1955, qu’une fois pour toutes il nous fallait un local fédéral pour accueillir tous nos contacts de France ou de l’étranger [30] ». À Angers, La Tête en bas, au 17, rue des Poêliers, est un des points de rencontre du mouvement prônant rantimilitarisme et l’insoumission. Le Jargon libre, au 6, rue de la Reine-Blanche, fondé en 1973 par Hélyette Bess, ancienne militante de la Fédération anarchiste, est le siège du bulletin interne du groupe Confrontation anarchiste. À partir du rapprochement d’Hélyette Bess avec Action directe en 1979, la librairie est l’un des points de rencontre des sympathisants du groupe, avec une permanence du Comité unitaire pour la libération des prisonniers politiques. En mars 1984, Hélyette Bess est arrêtée en compagnie de Régis Schleicher. Après sa libération, elle rouvre une librairie du même nom, Jargon Libre, à Vincennes.

L’essor du mouvement maoïste en France conduit à la création d’un nombre particulièrement important de nouvelles librairies, reflétant les différentes tendances en son sein. La première d’entre elles, Le Phénix, boulevard de Sébastopol à Paris, est d’abord tenue par Claude Beaulieu et les militants du Centre marxiste-léniniste de France (cmlf), puis par Régis Bergeron, ancien journaliste de L’Humanité, et par Pierre Jurquet à partir de 1964. Elle est avant tout la vitrine officielle du régime chinois, distribuant au départ exclusivement les livres et les périodiques fournis en grand nombre par les Éditions en langues étrangères de Pékin, du Petit Livre rouge aux périodiques Pékin Information et Chine nouvelle, avant de se tourner vers les ouvrages généraux et touristiques chinois, après le plastiquage qui détruit la librairie et amène ensuite sa reprise par Philippe Meyer et Claire Jullien en 1981.

Le groupe maoïste issu de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm [31] lance Gît-le-Cœur en janvier 1967, rachetée à Jorge Semprun par Tiennot Grumbach, diffusant les livres chinois et vietnamiens. À l’été 1970, Vive la révolution [32] la ferme pour ouvrir à sa place La Commune, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, qui se consacre à toute la littérature underground et à la contreculture, outre les publications maoïstes [33], sous la direction de Tiennot Grumbach et de Stéphane Courtois jusqu’en 1973. En 1971, Gît-le-Cœur rouvre pendant deux mois pour pallier l’indisponibilité de La Commune, victime d’un incendie. Le Parti communiste marxiste-léniniste de France [34] distribue ses publications, outre dans la librairie située dans les locaux de l’Association des amitiés francochinoises (afc), via trois librairies : Les Herbes sauvages (70, rue de Belleville à Paris), La Force du livre (rue Leynaud à Lyon) et d’une manière plus éphémère, Le Sel de la Terre (créée en 1975, 4, rue du Maréchal-Foch à Saint-Brieuc). Le groupuscule Prolétaire Ligne rouge tient également sa librairie, L’Étincelle (rue Oberkampf à Paris), à partir de 1973.
Les librairies militantes en Allemagne et en Italie
Dans quelques autres pays européens, des librairies et des associations de librairies ont joué un rôle important dans la diffusion du livre politique et le renouvellement du monde de la librairie. Deux cas sont particulièrement emblématiques par leur force ou leur durée.
L’espace germanophone
Créée en 1948 à Zurich, en Suisse alémanique, par Theo Pinkus1, ancien membre du Parti communiste allemand (kpd), la librairie Pinkus & Co était l’aboutissement d’un travail d’importation de livres depuis 1940 (Büchersuchdienst), puis d’une librairie d’Antiquariat (de livres anciens) depuis 1944. Pinkus a déployé une intense activité d’antiquaire et de libraire-éditeur, des deux côtés du rideau de fer, grâce à ses relations privilégiées avec les pays de l’Est. Nombre de militants suisses, allemands (Rudi Dutschke) et étrangers (Giangiacomo Feltrinelli), ou encore des historiens ou philosophes marxistes (Herbert Marcuse) ont fréquenté assidûment cette librairie, qui a diffusé 60 000 exemplaires du Petit Livre rouge de Mao, importés de Chine au début des années 1960, avant que les organisations maoïstes ne prennent sa diffusion en charge2.
Le mouvement d’extrême gauche, particulièrement fort en République fédérale d’Allemagne dans les années 1960 et 1970, a ensuite amené la création de nombreuses librairies, dans le cadre de la Verband Linker Buchhandel. Cette association, regroupant les libraires militants de gauche issus du Sozialistische Deutsche Studentenbund (Fédération des étudiants socialistes allemands, sds) et de l’opposition extra-parlementaire est forte d’un réseau important de plusieurs dizaines de librairies, couvrant jusqu’aux villes moyennes. Ses plus grandes officines, telle la Karl Marx Buchhandlung, dans laquelle travaillèrent de nombreux militants, à l’instar de figures comme Daniel Cohn-Bendit ou Joschka Fischer3, sont capables d’écouler à elles seules plusieurs centaines d’exemplaires d’un livre. Dans la plupart des grandes villes allemandes (Berlin, Stuttgart, Cologne…) sont également apparues une douzaine de librairies féministes.
La Verband a pu jouer un rôle déterminant dans la diffusion de certains livres. Lorsque Klaus Wagenbach, éditeur d’extrême gauche de Berlin-Ouest, entend distribuer le livre de Peter Brückner, Ulrike Meinhof und die deutsche Verhältnisse (Ulrike Meinhof et les circonstances allemandes) en 1976, il rencontre l’opposition des membres de la Fraction Armée Rouge emprisonnés à Stammheim, représentés par l’avocat Klaus Croissant, qui refusent sa sortie4. Une réunion de la Verband, convoquée à l’initiative de Daniel Cohn-Bendit, qui en était alors l’un des dirigeants, décide de passer outre et garantit la bonne distribution de l’ouvrage.
Minée par les dissensions politiques et le reflux idéologique de l’extrême gauche, l’association se dissout au début des années 1980, en laissant derrière elle quelques librairies associatives et militantes encore en activité aujourd’hui. Ce réseau de librairies politiques fut malgré tout l’une des rares constructions institutionnelles durables d’une extrême gauche allemande précocement marquée par les scissions.
L’Italie
Au début des années 1950, Giangiacomo Feltrinelli, alors financier de la Cooperativa del libro popolare (Coopérative du livre populaire, colip) du Parti communiste italien, avait pu juger de la difficulté de voir diffuser ses livres, notamment dans les régions catholiques5. Lorsqu’il envisage en 1955 de lancer sa propre maison d’édition, la question de la distribution se trouve donc au cœur des réflexions de cet entrepreneur, héritier d’une des familles les plus riches d’Italie6, tandis que le « miracle » économique italien décuple le nombre des lecteurs potentiels.
Il crée sa société de distribution, la Feltrinelli Spa, puis réfléchit à la création d’un club de livres, et expérimente tous les types de vente : distributeurs automatiques de livres, bus itinérants, et même une librairie de plage l’été à Forte Dei Marmi, près de Pise, avec à la clef des techniques commerciales novatrices et agressives. G. Feltrinelli déploie progressivement un réseau de librairies généralistes à Milan, à Florence, puis à Rome, à Gênes, à Pise, à Trieste, et, enfin, dans les années 1960, dans les villes universitaires comme Bologne. Il s’agit du premier grand réseau moderne de librairies en Italie, au fonctionnement professionnel, employant des libraires de métier, à côté de celui de Mondadori, qui, lui, est dédié à la diffusion exclusive des livres de cet éditeur7. Si la première librairie de la via Manzoni, à Milan, créée par l’architecte Marco Zanuso et le graphiste Albe Steiner en 1957, ne comptait que 60 mètres carrés, G. Feltrinelli est bientôt convaincu de la nécessité d’espaces plus vastes8, sur le modèle de la librairie Payot de Lausanne. Ses librairies, dont chaque emplacement est choisi avec soin dans les artères les plus passantes des cités, disposent de vastes espaces (dépassant parfois les 1 000 mètres carrés), équipés de tourniquets et de présentoirs de livres les plus modernes, et s’apparentent ainsi aux mégastores.
Après le passage de leur fondateur dans la clandestinité, et sa mort dans une action armée d’extrême gauche en 19729, ce sont les librairies qui garantissent la viabilité de la maison d’édition10. Elles ont beaucoup contribué à la distribution du livre et des périodiques politiques de gauche et d’extrême gauche du monde entier en Italie. Conçues dès l’origine comme des espaces publics accueillant réunions et conférences, elles demeurent des lieux de rencontres et de discussions privilégiés pour les intellectuels et les militants de gauche italiens (1 500 manifestations par an aujourd’hui).
En 1989, le réseau comptait 20 librairies, 150 employés, et un chiffre d’affaires de 40 milliards de lires. Chaque librairie présentait 30 000 à 60 000 titres pour un fonds global de 80 000 à 160 000 volumes11. Dès lors, le chiffre d’affaires des librairies dépasse largement celui de la maison d’édition12. Parachevant en quelque sorte l’œuvre de son père quelque cinquante ans après la création de la maison, Carlo Feltrinelli complète, depuis les années 1990, son réseau de librairies et de points de vente, en s’orientant désormais vers le multimédia. Il construit un véritable empire de distribution, comptant plus de 1 400 salariés, avec l’acquisition des magasins Ricordi Media Stores consacrés à la musique (14 points de vente) rachetés en 1995 à bmg, Bertelsmann Music Group, et diversifie son offre en resserrant son maillage, toujours centré sur l’Italie du Nord, mais étendu désormais au Sud (Naples, Salerne). Aux librairies Feltrinelli généralistes historiques (25 points de vente) s’ajoutent les librairies Feltrinelli International, dédiées aux livres étrangers (5 dans les plus grandes villes), les Feltrinelli Disci e libri, consacrées au multimédia (20), les Feltrinelli Village dans les grands centres commerciaux (27, pour beaucoup rachetées à Mondadori), et enfin plus récemment la Feltrinelli Express dans les grandes gares (dont la première est installée à la gare Garibaldi de Milan, avec des ambitions d’installation dans les autres grandes villes, comme à Rome). Le réseau regroupe ainsi 91 points de vente aujourd’hui, qui vendent plus de 16 millions de livres par an pour 200 000 titres différents13, pour un chiffre d’affaires global dépassant les 330 millions d’euros. La maison Feltrinelli peut se targuer d’être parvenue à fidéliser à ce jour plus d’un million de clients, via la Carta Più Feltrinelli. En 2006, une grève dure des libraires, la première du genre chez Feltrinelli, a mis en cause la nouvelle organisation du groupe, tandis que des critiques s’élevaient contre son monopole croissant dans le système de distribution du livre italien.
Giangiacomo Feltrinelli à son bureau en 1958.
Homme en costume assis à un bureau avec des livres et des papiers.
Cette photographie en noir et blanc montre un homme assis à un bureau dans un cadre de bureau. L'homme, portant une veste et une cravate, semble être absorbé par son travail. Le bureau est encombré de divers objets, y compris des piles de papiers, des livres, et un sous-main. Une lampe de bureau est positionnée sur le côté droit du bureau, et une corbeille à papier est visible sous le bureau. Derrière l'homme, une grande bibliothèque remplie de livres est visible, ainsi qu'un tableau encadré accroché au mur. L'atmosphère générale de l'image suggère un cadre de travail professionnel, probablement celui d'un éditeur ou d'un homme d'affaires.

Julien Hage

Notes
1. Marc Vuilleumier, «Theo Pinkus, 1909–1991 », Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier, n° 9, 1993, pp. 77–90.
2. Rudolf M. Lüscher, Werner Schweizer, Amalie und Theo Pinkus-De Sassi : Leben im Widerspruch, Zürich, Limmat Verlag, 1987, p. 359.
3. Un des principaux dirigeants du sds, futur fondateur des Verts et ministre des Affaires étrangères des gouvernements Schröder I et II.
4. Alors que Wagenbach a prononcé dans l’urgence le discours funèbre sur la tombe d’Ulrike Meinhof, ces derniers lui reprochent, via ce livre, d’accréditer la thèse de son suicide, contre la leur, celle du meurtre d’État.
5. Inge Feltrinelli, « Feltrinelli und die Buchhandlungen », Freibeuter, n° 41, 1989, p. 79.
6. Carlo Feltrinelli, Senior Service, Paris, Christian Bourgois, 2001.
7. À l’époque, dans leur librairie, les autres éditeurs vendent encore leur propre production de façon privilégiée ou exclusive (système hérité des libraires éditeurs).
8. Aldo Grandi, Giangiacomo Feltrinelli : la dinastia, il rivoluzionario, Milano, Baldini & Castoldi, 2000, p. 183.
9. G. Feltrinelli serait mort tué par l’explosion accidentelle de la bombe qu’il entendait poser sur un pylône électrique au nord de Milan, à Segrate, le 14 mars 1972.
10. La ligne éditoriale fixée par G. Feltrinelli a été poursuivie sous la direction de Gian Piero Brega, avant qu’I. Feltrinelli ne revienne à une ligne plus littéraire et plus commerciale au début des années 1980.
11. I. Feltrinelli, art. cit., p. 79.
12. En 1994, les 26 librairies avaient un chiffre d’affaires global de 100 milliards de lires contre 35 seulement pour la maison d’édition (dont elles écoulaient 15 % de la production), Livres Hebdo, n° 107, 1994, p. 43.
13. Ranieri Polese, « Feltrinelli, cinquantanni di avanguardia e mercato », entretien avec Carlo Feltrinelli, Corriere della sera, 3 janvier 2005.

Quelques autres librairies sont plus proches de la mouvance albanaise à l’intérieur du mouvement maoïste [35]. Norman Béthune (76, boulevard Saint-Michel à Paris), s’intitule « la seule librairie authentiquement marxiste-léniniste », à côté de Floréal (avenue du Maine à Paris), tenue par Francis Mury [36]. Le Parti communiste ouvrier français (pcof) tient également sa librairie, Le Monde en marche (rue du Château à Paris). Patrick Kessel, du Parti communiste (révolutionnaire) marxiste-léniniste de France (pcrmlf), ouvre en 1970 la Librairie internationale, associée à la maison d’édition du Nouveau Bureau d’édition [37] (2, rue Boulard à Paris). Quelques librairies régionales, comme Le Monde en marche (Rennes), sont aussi les dépositaires des éditions de Pékin pour d’autres librairies locales. Parmi les mouvances gauchistes, le mouvement maoïste a été incontestablement le créateur de librairies le plus prolifique.

Après sa dissolution en 1973, la Ligue communiste (LC), d’abord publiée chez Maspero puis chez « 10/18 » avant de se lancer à son compte, dispose d’une librairie à son siège de l’impasse Guéménée à Paris, puis à celui de Montreuil. Elle s’appuie sur quelques librairies, dont La Brèche (Montpellier) jusqu’en 1991, qui a pris le relais de la librairie Maspero/La Découverte, quelques mètres plus bas dans la même rue, au 24 de la rue de l’Université.

Les exilés antifranquistes ont aussi fondé quelques librairies vite devenues des lieux de rendez-vous des militants espagnols et des hispanophones en France. La Librairie espagnole a été fondée en 1948 par Antonio Soriano, installée à Saint-Germain-des-Prés au 72 de la rue de Seine, après une première expérience à Toulouse. Elle est rejointe par Ediciones hispanoamericanas [38], sous la direction d’Amadeo Robles Beltrân, proche du Parti ouvrier d’unification marxiste (poum), et par quelques librairies à Perpignan et à Toulouse [39]. Ces librairies, conçues par des éditeurs d’origine espagnole, comme les deux cités ci-dessus, passent progressivement d’une clientèle espagnole républicaine en exil à une clientèle française hispanisante, avec la fin du franquisme, en se tournant vers un public universitaire français, après avoir distribué les livres interdits en Espagne durant la dictature, publiés en France par Ruedo ibèrico de José Martinez ou importés d’Argentine ou du Mexique [40].

À Paris, les mouvances tiersmondistes qui connaissent leurs grands succès dans les années 1970, ont pu être distribuées via La Joie de lire ou Présence africaine (rue des Écoles), puis le Tiers-Mythe (rue Cujas), tenue par l’ancien député iranien Ahmad Salamatian, et enfin les librairies L’Harmattan, rue des Écoles, symbolisant la transition d’un tiers-mondisme d’inspiration marxiste et révolutionnaire vers une inspiration chrétienne de gauche. La cause palestinienne est, quant à elle, servie par Palestine, au siège de l’Organisation de libération de la Palestine, rue de la Réunion, et par la Librairie arabe, rue Saint-Victor.

Toutes ces librairies comptèrent au nombre des institutions de l’extrême gauche et furent à ce titre en première ligne des affrontements avec la police et l’extrême droite, qui visaient les librairies gauchistes ou communistes, comme celle de Clarté à Paris. La Joie de lire, refuge des militants d’extrême gauche poursuivis par la police, est la cible des grenades lacrymogènes au soufre des forces de l’ordre au début du mois de mai 1968, causant l’hospitalisation du libraire Georges Dupré. Le 27 octobre 1968, en réponse au saccage par les militants d’Occident du local du Syndicat national de l’enseignement supérieur (SNESUP) puis du journal Action, un commando maoïste et anarchiste attaque le café Relais-Odéon, lieu de rendezvous habituel des militants d’extrême droite. Gît-le-Cœur est plastiquée le soir même par représailles, tandis qu’un autre groupe anarchiste s’efforce en vain d’incendier la Librairie française. Pour stopper l’escalade, le 31 octobre, Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur, fait adopter, par le Conseil des ministres, la dissolution d’Occident [41], qui prend effet le 1er novembre 1968.
L’essor éphémère des librairies féministes

Dans la seconde moitié des années 1970, le mouvement féministe français naissant s’appuie sur les librairies, comme en République fédérale d’Allemagne avec l’essor des Frauenbuchladen (librairies des femmes). Sur un total non exhaustif de 34 « lieux des femmes », c’est-à-dire les « points de contacts où vous pourrez avoir les adresses de tous les groupes existants », recensés par l’hebdomadaire féministe Des femmes en mouvement [42], l’on dénombrait déjà 8 librairies en 1974. Ces dernières sont, avec les centres des femmes et les lieux d’accueil pour femmes battues, parmi les premières institutions du mouvement, avec la spécificité de présenter des « cafèt’ » ou restaurants, ainsi que des librairies-galeries d’art pour promouvoir les artistes féminines.

Les éditions Des femmes, créées en 1974, issues du groupe Psychanalyse et Politique [43] (Psychépo), autour d’Antoinette Fouque et de Marie-Claude Grumbach, disposent, grâce à leurs importants moyens financiers, de succursales de vente [44]. Elles sont ainsi parmi les premières à avoir leur librairie, Des femmes [45], d’abord à Paris, rue des Saints-Pères, à partir du 30 mai 1974 (puis une librairie-galerie rue de Seine en décembre 1980), avant la création d’autres librairies à Lyon (place des Célestins) en mai 1976, puis à Marseille (rue Pavillon) en mai 1977. Ces lieux étaient consacrés à la production littéraire des femmes, avec des permanences assurées par des femmes bénévoles : « Cette librairie est le lieu de vie de la maison d’édition, une vitrine de son engagement et de ses activités, le lieu où l’on peut trouver toutes les informations nécessaires et prendre contact avec les éditrices [46]. » Ces librairies diffusent, outre les livres des éditions Des femmes, tous les livres écrits par des femmes. Elles jouent un grand rôle dans la reconnaissance des idées féministes hors de la seule sphère militante : « Les librairies de Paris, Lyon et Marseille sont la quintessence de l’esprit d’ouverture des éditions Des femmes, elles rompent avec la ligne d’entre femmes du Mouvement de libération des femmes (mlf) et sont ainsi une tentative de sensibiliser le plus grand nombre [47]. » Mais elles sont aussi, à l’intérieur du mouvement féministe, un des instruments de la prise du pouvoir du groupe Psychépo : « La prépondérance sociale d’Antoinette Fouque lui permet une captation légale du sigle mlf au seul bénéfice de sa maison d’édition, ce groupe monopolisant en quelque sorte la légitimité de la lutte de la libération des femmes [48]. » À Lyon, c’est une figure locale du mouvement des prostituées, Mireille Deconninck, alias « Barbara », qui est chargée de créer la librairie. Son licenciement brutal amène une levée de boucliers contre Psychépo, suivie d’un procès retentissant, qui traduit à la fois la contestation croissante de la prééminence du groupe des éditions Des femmes avec à leur tête Antoinette Fouque, et un passage progressif à une structure plus professionnelle et moins militante [49].

Bien d’autres librairies au fonctionnement militant sont créées en dehors des éditions Des femmes, avant tout à Paris et dans les grandes villes de France [50]. Ainsi Carabosses est fondée à Paris en mai 1978, d’abord rue Jean-Pierre-Timbaud puis au 58 de la rue de la Roquette, autour d’un noyau d’une quinzaine de fondatrices regroupant des militantes du mlf, du Mouvement de libération de l’avortement et de la contraception (mlac), et de lesbiennes radicales, à côté d’autres librairies parisiennes comme La Fourmi ailée (fondée en 1982, rue du Fouarre) ou Anima (rue Ravignan). À l’instar des Malapprises (mars 1979, Villeurbanne, 59, rue Racine), créée par Catherine Goffaux et Béatrice Faveur, où l’on trouve 5 300 titres sur 86 mètres linéaires, et qui fonctionne de concert avec le Centre d’études féministes de Lyon, ce sont de petites librairies : La Toile d’araignée, « librairie-cafèt’ » de quelque 30 mètres carrés pour 3 000 titres [51] (rue du Félibre-Gaut à Aix-en-Provence), Du côté des femmes (19, rue du Cirque à Lille), ou encore Utopie à Nice. À l’origine, ce sont des créations militantes, reposant sur un bénévolat intégral. Carabosses, doublée ensuite d’une « cafèt’ » Barcarosses, ne fait pas exception, n’employant qu’une permanente à mi-temps dans ses débuts. L’on y trouvait une grande collection d’écrits de femmes et d’écrits féministes, avec des livres de sciences humaines et sociales consacrés à la question des femmes, mais également un fonds important d’ouvrages de jeunesse.

Certaines de ces librairies sont le théâtre de l’activité militante et de la vie d’un groupe de femmes, comme Carabosses, une vie militante et intime dont les carnets tenus par les libraires portent témoignage [32]. La librairie est alors un lieu de rencontres de militantes françaises et étrangères, un centre de documentation recueillant en dépôt tous les périodiques et les sources du mouvement féministe depuis ses débuts, un lieu de prises de contact avec des fichiers regroupant toutes les adresses utiles, ainsi qu’un lieu d’accueil pour les femmes en difficulté. L’une des spécificités des librairies féministes est en effet leur raison d’être sociale, au-delà du seul militantisme : avant la prise en charge par les institutions publiques après 1981 de la condition féminine, elles assurent de nombreux services pour les femmes, telles des permanences pour les femmes battues ou violées, l’assistance d’avocats pour porter plainte ou divorcer. Elles abritent les permanences des mouvements féministes et sympathisants : Du côté des femmes accueille ainsi les permanences du mlac, du mlf, du Groupe de résistance des femmes à la guerre, ainsi que le journal Paroles de lesbiennes féministes. À Nice, Utopie remplit le même rôle.

De nombreuses librairies générales progressistes, dont ce n’est pas la vocation première, accueillent et se font l’écho des mouvements ou groupes locaux de femmes, jouant un grand rôle pour cette cause : 1984 (boulevard de Reuilly à Paris) est un lieu de permanences de droit pour les femmes ; le groupe Femmes du xviiie arrondissement se réunissait à La Brouette (20, rue Caulaincourt) avec les groupes d’« autosanté » Self Help Abbesses et permanence Maternité ; Nathanaël (Bourges) hébergeait les permanences de groupes de femmes. La composante féminine du personnel des librairies, son engagement — ou sa sympathie — pour le mouvement expliquent ce fonctionnement.
Affichette annonçant l’ouverture de la librairie Des femmes, le 30 mai 1974.
Illustration verte de femmes avec texte annonçant l'ouverture de la librairie des femmes à Paris le 30 mai 1974.
L'affiche présente une illustration en noir et blanc représentant un groupe de femmes debout et brandissant des objets, probablement des bâtons ou des armes. Les femmes sont vêtues de robes et semblent engagées dans une action collective ou une manifestation. Le texte en dessous de l'illustration est en français et annonce l'ouverture de la librairie des femmes. Il mentionne l'adresse de la librairie, 68 rue des Saints-Pères à Paris, et la date de l'ouverture, le 30 mai. Le texte indique également que la librairie sera ouverte sans interruption tous les jours de 11 heures du matin à minuit. À l'intérieur de cette librairie, on trouvera tous les livres écrits par des femmes et les premières parutions des éditions des femmes, disponibles en vente dans toutes les librairies. L'affiche inclut également un symbole de la femme, souvent associé au féminisme.

Comme la plupart des institutions issues du mouvement féministe, les librairies militantes ont du mal à s’inscrire dans la durée : « Dans la foulée des actions spectaculaires du début de la décennie, les réalisations de terrain ont éclos comme bourgeons au printemps. Librairies, maisons d’édition, cafés et restaurants pour femmes, chansons de femmes, festival de films de femmes, maisons pour femmes battues, auto-écoles […] : une véritable contreculture. Mais ces créations fragiles ne résistent pas à l’épreuve de la professionnalisation. Tant qu’elles sont gérées par des bénévoles, elles survivent tant bien que mal. Mais les bénévoles se lassent. Et dans le passage difficile qui mène de l’un à l’autre, la plupart des entreprises sombrent. […] Seuls vont survivre les éditions Des femmes, Tierce, le festival de films de femmes et nos refuges pour femmes battues [53]. » Le reflux du mouvement féministe et les progrès de la prise en charge institutionnelle de la cause des femmes, qui leur ont fait perdre une partie de leur raison d’être, amènent leur disparition progressive dans le courant des années 1980.
La fin des années 1970 : une grande vague d’attentats contre les librairies

Les librairies, lieux publics ouverts à tous, sont des cibles très vulnérables aux attentats qui visent leur activité militante. La fin des années 1970 et le début des années 1980 connaissent une recrudescence de violents attentats contre les librairies, notamment à Paris [34].

Le 3 janvier 1977, le gérant de la Librairie arabe, rue Saint-Victor, est abattu par balles. La même année, La Tête en bas à Angers le 24 avril, et La Taupe au Mans le 30 du même mois, sont victimes d’attentats destructeurs, dont les auteurs, des militaires, sont arrêtés peu après. En juin 1978, c’est la Librairie française qui fait l’objet d’une attaque revendiquée par les Brigades juives. Le début des années 1980 à Paris voit un nouveau pas franchi dans la violence des attaques. Les Mille Feuilles, incendiée par un groupe d’extrême droite le 6 août 1980, est complètement détruite, tout comme Les Reclus, la veille. Le Phénix le 7 mars 1980, Jonas (rue de la Maison-Blanche) le 9 mars 1981 (puis de nouveau en juin de la même année), Études et Documentations internationales (edi, rue Descartes) en novembre 1981, sont successivement plastiquées, avec des dégâts très importants et des blessés, ce qui les oblige à fermer. D’autres librairies, comme Nathanaël, sont soumises à un harcèlement et à de fréquentes destructions de vitrines. Un collectif de libraires et une association loi de 1901 nommée «Fahrenheit» s’organisent alors autour de Sabine Landré, gérante de Jonas [55]. Lancée en 1981 et créée juridiquement en 1983, elle porte assistance juridique et financière aux librairies touchées. Le 15 mai 1982 est organisée une soirée pour les librairies attaquées, organisée par le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (mrap), la Ligue des droits de l’homme, le Comité de soutien aux librairies attaquées, le Mouvement de défense des handicapées, le groupe Femmes, au square de Choisy à Paris. Ces attentats soulignent le rôle politique important joué par ces librairies.
Attentat contre la Librairie Jonas le 9 mars 1981.
Bibliothèque endommagée avec des étagères remplies de livres et une échelle.
Cette image en noir et blanc montre une librairie après un attentat. Les étagères, remplies de livres, sont en grande partie détruites. Des débris et des livres éparpillés couvrent le sol. Une échelle est visible, indiquant des efforts pour atteindre les étagères supérieures. L'atmosphère est sombre et chaotique, reflétant les dégâts causés par l'explosion.

Dans le contexte d’un marché du livre politique florissant, les librairies partisanes et militantes ont joué un grand rôle dans la diffusion de ce type de livre en France. Elles ont ainsi été, malgré leur caractère parfois éphémère, des créations et des institutions militantes qui ont joué un rôle de cristallisation politique au-delà de la seule diffusion des livres, tout en participant à la vie culturelle et politique locale. La crise économique et le reflux idéologique de la gauche mettent en péril ces institutions à l’équilibre fragile à la fin des années 1970, les contraignant à la reconversion ou à la disparition [56]. Elles ont en tout cas contribué indiscutablement à la modernisation de l’offre de livres en France dans les années 1960 et 1970, notamment dans les villes moyennes françaises, où elles ont aiguillonné les libraires traditionnels dans la diversification de leur fonds vers les nouveaux courants politiques et intellectuels.



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