Toute ma vie - Journal intégral - Tome 4 1951-1958 de Julien Green

Toute ma vie - Journal intégral - Tome 4 1951-1958 de Julien Green

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Poet75, le 14 janvier 2026 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 69 ans)
La note : 9 étoiles
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Les conversions de Julien Green

Il faut saluer le travail considérable accompli par Guillaume Fau, Carole Auroy, Alexandre de Vitry et Tristan de Lafond pour mener à bien l’édition, chez Bouquins, du Journal intégral de Julien Green, dont voici le quatrième volume, qui couvre les années 1951 à 1958. Ce gros ouvrage, qui comporte plus de 1100 pages, comprend de nombreux, très nombreux passages, qui n’avaient pas été édités du vivant de l’auteur. Nous voici donc en présence d’un monument, pas uniquement littéraire mais tout simplement humain, dont on peut se demander s’il en existe un autre qui lui soit équivalent. Pour avoir lu beaucoup de Journaux d’écrivains, je ne me souviens pas de quelque chose qui soit comparable à ce qu’entreprit, tout au long de sa vie, Julien Green.
Ce Journal est passionnant et précieux à divers titres. D’un point de vue purement littéraire, il témoigne du travail d’un écrivain, de ses difficultés, de ses doutes, de sa manière de faire. En l’occurrence, les années 1951-1958 sont celles où, dans un premier temps, Green se résout à écrire des pièces de théâtre, puis, dans un deuxième temps, à travailler, non sans beaucoup de peine, à ce qui sera l’un de ses romans les meilleurs, Chaque homme dans sa nuit. Pour ce qui concerne le théâtre, Julien Green s’y consacre enfin, bien des années après y avoir été invité par Louis Jouvet en personne (dès 1927 !). Le Journal rapporte avec une certaine minutie, non seulement le travail purement littéraire, mais les intentions de l’auteur, et aussi les complications de toutes sortes surgissant à l’occasion des répétitions et des représentations des pièces : en premier lieu, Sud, puis L’Ennemi, et enfin L’Ombre.
Cela étant, le Journal de Julien Green n’est pas uniquement un journal littéraire, c’est, bien plutôt, le rapport détaillé d’un homme qui ambitionne de mettre par écrit sa vie entière. En vérité, un tel projet est, obligatoirement, voué à l’échec, et Julien Green en est conscient : « Ce genre de document, écrit-il le 31 décembre 1953, ne livre qu’une petite partie de la vérité. J’entends par là que ce qui intéresse l’invisible est en général passé sous silence. Le temporel envahit tout, par la raison que le temporel se décrit plus aisément. » C’est vrai, sans nul doute, et cependant ce que Julien Green appelle l’invisible n’est pas complètement absent des pages qu’il écrit, et il s’en faut de beaucoup.
Au fil des notes écrites durant ces années 1951-1958, il est parfois question des autres écrivains. André Gide, qui entretenait une relation assez suivie avec Green, meurt le 19 février 1951, ce qui donne lieu à un article vachard de François Mauriac dans le Figaro, article que Green qualifie de honteux. Les quelques notes concernant Mauriac sont changeantes, d’abord peu amènes puis beaucoup plus positives. Curieusement, les écrivains dont Julien Green salue la mémoire, à l’heure de leur décès, sont ceux qui sont les plus éloignés de la foi catholique : ainsi de Colette, dont l’œuvre lui paraît « plus sainte » que celle de Mauriac, ou de Roger Martin du Gard. Pour Green, seuls trois écrivains correspondent « parfaitement au catholicisme sur le plan littéraire » : Bloy, le Péguy des Mystères, et Bernanos. « Les autres, ajoute-t-il, de Bordeaux à Claudel, sont simplement des écrivains bien-pensants. » À propos de Claudel, Green écrit encore ceci : « Comme beaucoup le font, il avait mis à la place de Dieu une idole qu’il appelait Dieu, et il l’adorait en toute bonne foi. »
Cela étant dit, il faut en venir à ce qui constitue le cœur des propos écrits par Julien Green dans son Journal. Il en résume lui-même la teneur lorsqu’il écrit, le 30 août 1958 : « Il y a chez moi une force terrible, qui est l’instinct sexuel. Je puis, avec l’aide de Dieu, le tenir en respect (…), mais je ne puis le supprimer, parce que le supprimer, c’est supprimer, si cela est possible, l’énergie vitale. Cela dit, il y a chez moi quelque chose de plus fort, qui est le désir de Dieu qui me fait renoncer au plaisir. Depuis que j’ai eu quinze ou seize ans, ces deux forces ont lutté l’une contre l’autre, ont bataillé avec une fureur de plus en plus grande. J’ai cédé au mal, mais je n’ai jamais voulu appartenir qu’à Dieu. »
Tout le Journal de Julien Green témoigne de cette lutte acharnée, incessante, qui ne s’apaise pas avec les années, et c’est en cela que nous avons affaire à un document unique en son genre, dont je ne connais pas d’équivalent. Ce à quoi nous assistons, en quelque sorte, en lisant les pages du Journal, c’est au combat que mène un homme contre lui-même, contre ses instincts qui, s’il les laissait à leur libre cours, envahiraient tout, pour laisser place, au contraire, à la grâce, c’est-à-dire à Dieu. À ce titre, les années 1951-1958 apparaissent symptomatiques de ce qui se joue dans le for interne de Julien Green. Les premières années, de 1951 à 1954, c’est l’instinct sexuel qui domine. Julien Green y rapporte, parfois de manière très crue, les débauches auxquelles il se livre, entre autres avec celui qui est devenu son familier, ce garçon compliqué, capricieux, ambitieux (il écrira, lui aussi, des romans), dépendant (il est sans le sou et, manifestement, entretenu par Green) et qui sera, plus tard, son fils adoptif, Éric Jourdan. Cette relation pose d’ailleurs une autre difficulté, car, dans la vie de Julien Green, il y a celui qui lui est particulièrement proche, auquel il adresse sans cesse ses déclarations d’amour : Robert de Saint-Jean (« Mon Robert », comme il l’écrit à chaque fois). On n’a pas besoin de beaucoup d’imagination pour comprendre qu’il existe des tensions entre ces deux-là, Éric et Robert.
Le ton du Journal change au cours de l’année 1954 et l’on retrouve le Julien Green qui s’efforce tant bien que mal de résister à ses pulsions pour se donner complètement à Dieu. Or, je trouve qu’il y a quelque chose de beau, mais aussi d’inquiétant, chez ce Julien Green-là. La sincérité et le désir profond d’appartenir à Dieu ne peuvent être remis en question et il y a des pages superbes, dignes de ce qu’ont pu écrire certains mystiques. Mais il y a aussi quelque chose d’inquiétant, car l’on perçoit que, chez ce Julien Green-là, il existe un fanatique en puissance (ce fanatique qui avait écrit, dès 1924, un Pamphlet contre les catholiques de France). Les lectures de Julien Green sont révélatrices de cette tendance qui reste toujours présente en lui. Certes, il lui arrive de lire Montaigne, Shakespeare ou même Pierre Loti, mais l’essentiel de ses lectures, ce sont soit des ouvrages jansénistes, soit des écrits de Calvin, soit des œuvres de jésuites et autres religieux ou religieuses, soit de soi-disant révélations écrites par de pseudo-mystiques ou voyantes ayant prétendument entendu le Christ leur parler. Julien Green songe même, pendant un temps, à écrire une vie de Savonarole ! À cela s’ajoute la ribambelle des visiteurs de Julien Green qui ne sont presque plus constitués que de religieux prêtres (dont on peut se demander quelle influence ils ont sur lui). Fort heureusement, Green parvient, de temps à autre, à prendre ses distances par rapport à ce qu’il entend ou à ce qu’il lit. Mais on est tout de même sidéré de le voir aussi scrupuleux, courant se confesser à un prêtre pour le moindre motif, se demandant toujours s’il fait bien ou non de communier, hésitant à lire des livres qui ont été mis à l’index, tenant parfois des propos d’une incroyable naïveté (ainsi au sujet d’Adam et Ève), etc. En vérité, ce qui guette constamment le Green pieux, celui qui parvient, au prix de terribles efforts et de privations multiples, à réfréner totalement les pulsions qui l’habitent, à maîtriser, le plus qu’il est possible, les tentations, c’est l’orgueil. Il en est parfaitement conscient et lui-même reconnaît que, lorsqu’il pèche, sa faute, s’il l’a en horreur, n’en a pas moins une utilité, qui est de le contraindre à se reconnaître tel qu’il est, un pécheur, autrement dit à rabaisser la tentation la pire, pire que celles qui se rapportent à la chair, celle de l’orgueil. Heureuses fautes, pourrait-on dire d’une certaine manière, que celles qui surviennent à temps pour mettre à bas le terrible orgueil !
Ce qui, à mes yeux, est évident, c’est que la véritable conversion de Julien Green, celle qui l’occupe sa vie entière, ce n’est pas tant de réussir, après bien des luttes et des chutes multiples, à maîtriser les pulsions sexuelles, mais bien plutôt celle qui le conduit à rejeter la religion de la peur, la religion qui lui fait redouter le feu de l’enfer, pour découvrir, petit à petit, le visage véritable du Christ, non pas un Christ qui juge et qui condamne, mais Celui qui est venu non pour les justes et les bien-portants, mais pour le salut des pécheurs et des malades. C’est à ce Christ miséricordieux que Julien Green se convertit, tout au long de sa vie, lui qui est tant marqué par ses lectures, entre autres celles des jansénistes, lui qui songeait à écrire une vie de Savonarole ! En 1958, après un voyage en Corse, Green renoue avec sa vie de pécheur mais son aspiration à se donner entièrement à Dieu n’est pas éteinte. En novembre de cette même année, plutôt que d’écrire sur Savonarole, il se verrait bien écrire une pièce sur le père Coudrin, surnommé Marche-à-terre, « le prêtre réfractaire sur qui la Révolution ne put jamais mettre la main et qui aida Melle de la Chevalerie à fonder le couvent de Picpus ». Dommage que cette idée n’ait jamais été concrétisée !
En fin de compte, pour mesurer le chemin parcouru par Julien Green au long de sa vie, rappelons que la seule biographie d’importance qu’il écrivit, au soir de sa vie, ce fut celle qu’il consacra à François d’Assise (Frère François en 1983), le Poverello qui, aimant le Christ par-dessus tout, épousa dame Pauvreté. Ce Christ-là, c’est celui que Julien Green commence de percevoir, malgré tout, malgré ses lectures et ses obsessions, au cours de ces années 1951-1958. En témoignent les nombreuses, très nombreuses, déclarations d’amour (on ne peut pas dire autrement) qu’il adresse à Jésus au fil des jours qui passent et qu’il consigne dans son Journal.

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