Bien fait pour moi de Luc Dellisse
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Vies parallèles
La clé de lecture du dernier recueil de nouvelles de Luc Dellisse se trouve au centre du livre, dans le onzième texte sur un total de vingt, qui est aussi le plus court. Sous l’intitulé un peu mystérieux « Ligne de flottaison », on y lit notamment ceci : « Au fond de ma puérilité, de mon enfance inachevée, il y a un goût résolu de l’imaginaire. Je mène en permanence une existence parallèle à la mienne, où tout en accomplissant sans trop d’affres les actes nécessaires, les accommodements avec la santé, le travail et le reste, je rêve ma vie, mes vies successives. Je consacre à ces rêves éveillés plus de temps qu’à mon existence véritable ». Et, quelques lignes plus bas, cette précision éclairante : « Toutes ces vies que j’ai menées en esprit viennent soutenir le récit souterrain que je tire de moi et que j’essaye de conduire à bon port, à l’aide de papier, d’encre, d’écrans, de souvenirs, et du regret d’une vie que je n’ai pas connue et que j’ai pourtant mordue à pleines dents. »
Les textes rassemblés dans cette collection sont autant d’échantillons de telles vies parallèles, à demi-imaginaires, liées, soupçonne-t-on, à ce qu’a pu être l’existence réelle de celui qui les raconte, mais dont émane cette impression d’inquiétante étrangeté ou d’étrange familiarité que Freud appelait Unheimlichkeit. Elle se manifeste de différentes façons, autour de quelques thèmes récurrents qui, comme toujours chez Luc Dellisse, en même temps qu’une atmosphère émotionnelle commune, unissent toutes les histoires.
Le premier, un thème classique de la littérature fantastique, est celui du double et du simulacre. Dans une des nouvelles, un écrivain peu connu, afin de pouvoir se livrer à la seule activité qui le passionne, après avoir essayé de passer aux yeux de sa femme pour un agent immobilier, prétend être le ghostwriter d’un auteur célèbre. On le devine, l’imposture ne durera pas longtemps. Dans un autre récit, aussi inquiétant que le précédent est drôle, le narrateur, suite à ce qu’il interprète comme une étonnante confusion de personnes, en arrive à la conclusion qu’il possède un sosie : « Je voyais surtout qu’on me prenait pour un autre et je me demandais à quoi pouvait ressembler quelqu’un qu’on prenait pour moi ». Mais toutes ses tentatives pour identifier celui-ci se révèlent vaines - les suspects sont invariablement peu ressemblants - et l’affaire se transforme rapidement en une sorte de cauchemar. Dans la nouvelle intitulée « Sahib », le protagoniste est pris pour un dangereux truand et placé en état d’arrestation. Le malentendu sera vite dissipé, mais il aura eu très chaud. Les personnages de plusieurs autres histoires se caractérisent par une identité trouble et incertaine, qui les rend très peu rassurants.
Un second thème est celui du voyage. Une grande partie des histoires se déroulent à l’étranger, le plus souvent en Italie, à deux reprises en Pologne. Les hôtels, auxquels un des textes est explicitement consacré, y jouent un rôle considérable. Mais « voyage » y est aussi presque toujours synonyme de « danger ». Selon les cas un déraillement, la guerre, la maladie, l’accident, l’absence de ressources financières suite à l’interruption de l’envoi d’argent, ou des propositions criminelles assorties de menaces. Dans un hôtel désert du Tessin, le narrateur rencontre un homme qui le frappe par « son élégance, son arrogance, et quelque chose de vif et de rusé dans le regard ». Apparemment immobilisé à cet endroit, il lui demande s’il pourrait lui rendre un service : « Il s’agissait d’un paquet qui devait franchir la frontière. Pas un gros paquet, il entrerait dans mon sac de voyage, quitte à abandonner quelques livres […], il saurait récompenser mes services […] Il y avait une promesse dans sa voix, mais aussi une menace. Lui ou un autre, on avait inspecté ma chambre et on y avait vu les livres que je trimballais. On avait pu voir aussi mes papiers, on connaissait mon adresse. On savait où me trouver […] Je le sentais dangereux, vraiment dangereux ». Comme souvent dans les récits de Luc Dellisse, le salut sera dans la fuite.
Et puis, il y a les femmes. Un certain type de femmes, plus particulièrement : intelligentes, indépendantes, intrépides, souvent d’une grande beauté et ce qu’on appelle des femmes fortes. Affirmant préférer « les aventurières qui ont lu Stevenson », le narrateur en croise plusieurs au fil des histoires. L’une d’entre elles porte en permanence sur elle, « dans un fourreau, soit à l’épaule, soit à la cheville », un couteau de combat dont elle sait visiblement se servir. « Y avait-il un danger qui planait sur elle ? Avait-elle une [...] raison de craindre et de se protéger ? C’est possible. Elle était drôle. Elle était dure. Elle était bandée comme un ressort ». Une des personnes qui arrête le narrateur dans « Sahib » est « un fauve de la jungle, crinière de cheveux dressés, joues creuses […], air triomphant et impitoyable […] une lionne humaine de trente-quatre ans et d’un mètre quatre-vingt-huit, belle, élégante, fortunée ».
Enfin, il y a la mort, qui plane sur plusieurs histoires sous la forme de la maladie grave ou du suicide, comme un rappel supplémentaire de la précarité et de la fragilité de la vie dans un recueil largement placé sous le signe du risque et du danger, qu’il vienne des hommes, de la nature ou des dieux malveillants. Il y a toutefois une exception. Au milieu d’une suite d’histoires qui ont souvent la structure d’un cauchemar auquel on n’échappe qu’en se réveillant, une nouvelle, la seule à être écrite à la troisième personne, se présente explicitement comme un conte de fée. Elle raconte un épisode de la vie d’une belle jeune femme « qui avait peur de passer à côté de la vie […] abordait chaque journée avec courage », et, malgré de nombreuses déceptions, « n’avait renoncé à rien ». De passage à Notre-Dame de Paris, elle dépose en guise d’offrande un objet auquel elle était sentimentalement attachée et fait un double vœu, très raisonnable : « Au sens le plus fort, il n’y a jamais de miracle. Mais d’un point de vue romanesque, on peut noter que l’offrande a été acceptée et que le double vœu a été exaucé ». Ce moment de grâce inattendu au cœur du livre illumine l’ensemble et met en perspective ce que certains des autres récits peuvent sembler contenir d’assez sombre. Le mot-clé est évidemment « romanesque ».
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Les éditions
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Bien fait pour moi
de Dellisse, Luc
Editions L'herbe qui tremble
ISBN : 9782491462963 ; 16,00 € ; 01/03/2025 ; 134 p. ; Broché
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