Maître Eckhart, 1260-1328 de Jean Bédard

Maître Eckhart, 1260-1328 de Jean Bédard

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Sciences humaines et exactes => Spiritualités

Critiqué par Libris québécis, le 1 décembre 2004 (Montréal, Inscrit(e) le 22 novembre 2002, 80 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (23 805ème position).
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L'Aventure spirituelle de Maître Eckhart

Maître Eckhart est un dominicain allemand du Moyen Âge que l’on classe parmi les mystiques rhénans. Suspect d’hérésie, il fut traduit devant le tribunal de l’Inquisition qui a condamné plusieurs points de son enseignement dispensé surtout au Studium (école monastique) de Cologne. Plus pénétrant que le roman d’Umberto Eco, celui de Jean Bédard présente, avec une profondeur peu commune, la pensée de Johannes Eckhart, fils de chevalier, qui a décidé, à l’âge de dix ans, de défendre la femme et les démunis en voyant une fillette jetée sur le feu pour la réprimer avec le sanglier que l’on faisait rôtir. C’est donc à quinze ans qu’il entra au monastère d’Erfurt où il acquit une vision platonicienne de l’univers.

S’inspirant d’Augustin, d’Albert Le Grand et de Thomas d’Aquin, il développa une théologie qui plaçait les humains au centre de la création. Contrairement à Aristote, il voyait en eux des êtres illimités, capables, sans égard au sexe, de s’approcher de Dieu au point de saisir son essence. Le multiple n’étant qu’un reflet de l’UN, voyait-il ainsi la théologie, la philosophie et les sciences plutôt comme des angles divers sur le Créateur que comme des disciplines qui s’opposent. Cette perception était révolutionnaire car elle faisait disparaître les conventions qui privaient les hommes d’un devenir propre. Reproduire le passé équivaut à renier son avenir. Pour Maître Eckhart, les hommes et les femmes sont tous des viateurs dont Dieu profite pour manifester ses impossibles limites. Nous sommes donc le temps qu’Il prend pour se réaliser dans un monde où l’indéterminé reste encore à se définir grâce à la vie humaine.

Cette mission ne peut plaire à ceux qui détiennent le pouvoir. Pour eux, il faut plutôt assujettir l’humanité aux intérêts des dirigeants, qui ne se gênent pas d’ailleurs pour brûler ceux qui récusent leurs prescriptions. Dans ce contexte, Eckhart a encouragé le béguinage pour que les femmes puissent échapper aux mariages organisés, à la chasse aux sorcières. Une swestrione ou une béguine est une célibataire qui vit dans un couvent sans appartenir à la communauté qui la reçoit. En somme, ce grand théologien a lutté toute sa vie pour que l’être humain retrouve sa dignité et sa liberté. Il a tenté en vain de pousser l’Église dans cette voie. Au Moyen Âge, Elle était plutôt préoccupée d’instaurer une théocratie servie par le pouvoir temporel. On comprend tous les jeux de coulisses mis en place, y compris le recours à la violence pour établir sa primauté.

Le roman prend la forme de propos recueillis par le Père Conrad, mandaté par son supérieur afin de savoir si le Maître répand une doctrine hérétique. On suit donc Eckhart dans tous ses déplacements. Son compagnon d’office relève les propos qu’il tient avec différents interlocuteurs. Il est scandalisé de l’entendre parler aux femmes, particulièrement à Katrei qui deviendra sa fille spirituelle après avoir été violée par deux dominicains, auxquels s’accroche la genèse du roman. Les ennuis du théologien découlent de la connaissance de cette ignominie commise par ses confrères. Quel plaisir ce serait pour eux d’emmener sur le bûcher celui qui s’apprête à obtenir justice pour sa protégée!

La formation philosophique de Jean Bédard lui a permis de bien saisir les enjeux entre les parties qui s’affrontent dans son roman. Ce duel théologique s’appuie sur des conversations coupées de petites anecdotes, fort amusantes parfois, qui laissent voir la bonté de maître Eckhart envers les « rejects » du temps. Ce minimalisme romanesque rend un peu laborieuse la lecture de ce roman d’autant plus que l’auteur ne tente pas d’édulcorer les doctes propos de ses personnages. Par contre, la technique d’écriture est impeccable, ce qui compense pour la rigueur du discours. Cet excellent roman est une sorte de Cantique des cantiques, d’hymne à la vie comme L’Histoire de Pi de Yann Martel.

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Maître Eckhart

8 étoiles

Critique de Saule (Bruxelles, Inscrit le 13 avril 2001, 57 ans) - 17 mars 2005

A la fin de sa vie, Maître Eckhart (mort en 1328), grand théologien de l'ordre des dominicains, se voit suspecté d'hérésie et entraîné dans un procès. Accuser un dominicain d'hérésie, c'est le comble quand on sait que cet ordre avait justement pour mission de lutter contre l'hérésie ! Et il ne s'agit pas de n'importe quel dominicain : c'st le plus grand de leur théologien, Maître Eckhart lui-même, qui fut titulaire de la chaire de théologie à la Sorbonne (la plus haute distinction).

L'heure est grave. Et l'église est bien malade en cette époque. On brûle beaucoup sur les bûchers. Protéger les pauvres ou les femmes (ce que fait Maître Eckhart) est suspect. Raisonner ou faire appel à l'intelligence est mal vu, l'église estime que la science et l'intelligence s'opposent à la foi. Le peuple doit d'accepter l'enseignement de l'église. Mais le problème c'est que cet enseignement est en réalité la négation du christianisme ! Les prélats se préoccupent uniquement de leur richesses et soumettent le peuple à l'impôt, le pape exilé à Avignon dispute les pouvoirs temporels aux empereurs, les franciscains prêchent la soumission de la raison dans les affaires de la foi et s'opposent aux dominicains dans des mesquines luttes politiques... bref l'église est réellement très malade.

C'est dans ce contexte que maître Eckhart se voit suspecté dans certains enseignements d'avoir été trop loin, notamment dans ce qui ressort comme une identification de l'homme (et la femme) "détaché" avec Dieu. Bien sûr Maître Eckhart parle toujours dans ses sermons de l'homme juste, de l'homme "délié" dit Jean Bédart, c'est-à-dire qui s'est détaché de tout le créé en lui. Cette homme peut alors dans son âme se fondre dans la déité, tout comme le bois se transforme en feu lorsqu'on l'enflamme. Mais ses accusateurs n'ont cure de ces subtilités, les motifs du procès sont essentiellement politiques on l'a compris.

Maître Eckhart, soutenu par son ordre, se défend d'une part en disant que les propositions suspectes sont soit mal-traduites, soit mal-comprises : il prêchait parfois en langue vulgaire (c'est-à-dire en allemand) pour le peuple et ses sermons étaient notés puis traduits en latin par des gens qui ne pouvaient pas toujours pénétrer sa doctrine. Ensuite, afin de protéger son ordre, Maître Eckhart fait une déclaration de fidélité totale à l'enseignement de l'église et affirme être prêt à rétracter toutes propositions qu'on lui montrerait fausse. Il ajoute que si il s'est trompé c'est sans intention et par erreur et que donc il ne peut être traité d'hérétique. Le procès traîne, Maître Eckhart vieux et proche de la mort ne sera plus là pour entendre la sentence, plus diffamente pour ceux qui la proclament que pour maître Eckhart lui-même.

Des siècles plus tard Maître Eckhart est revenu sur le devant de la scène, grâce à Jung notamment qui en parle souvent dans ses livres. Peut-être que ce vieux mystique, homme d'église, peut réconcilier ceux qui croient en l'homme et qu'on accuse de psychologiser la foi avec l'église ? Jean Bédart visiblement est un fan. Grâce à son livre la voix de ce mystique rhénan se fait entendre à travers les siècles. Le livre se présente comme un roman. Cependant, comme le dit Libris Québécis, la trame romanesque est faible et les enseignements du maître Eckhart, même légèrement édulcorés, n'en reste pas moins difficilement accessible. Le livre est agréable à lire, ce qui fait passer la pilule, et d'un point de vue historique, théologique et philosophique, il m'a beaucoup appris.

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  Maitre Eckhart 2 Saule 3 décembre 2004 @ 22:40

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