Le Génie Latin de Anatole France

Le Génie Latin de Anatole France

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Alceste, le 2 septembre 2022 (Liège, Inscrit le 20 février 2015, 61 ans)
La note : 8 étoiles
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L'érudition sans l'aridité

De sa jeunesse passée dans la librairie de son père au quai Malaquais, à une époque où le métier de libraire ne consistait pas à proposer des ouvrages du type « La vérité sur le ventre plat » (sic) ou « Comment surmonter la crise de la quarantaine », Anatole France a acquis le goût et l’exigence de l’érudition, comme en témoigne cette série de préfaces ici rassemblées sous un titre finalement passe-partout : "Le génie latin". Se succèdent ainsi :
• Daphnis et Chloé
• La Reine de Navarre
• Paul Scarron
• Jean de La Fontaine
• Molière
• Jean Racine
• Alain-René Lesage
• L'Abbé Prévost
• Bernardin de Saint-Pierre
• Xavier de Maistre
• Benjamin Constant
• Chateaubriand
• Sainte-Beuve
• Albert Glatigny
Mais Anatole France n’oublie pas qu’il sert avant tout la littérature, en rendant ces recensions biographiques dignes de ses romans. À force de côtoyer ces auteurs de l’âge classique et les archives qui les mentionnent, on dirait que, par mimétisme, son style est devenu lui-même « alerte, spirituel, dépouillé de lieux communs et de sentiments convenus » comme eût dit Proust.
On peut s’étonner de voir apparaitre, pour clore l’énumération des noms de cette brillante phalange d’auteurs, celui d’Albert Glatigny, qui ne jouit pas d’une notoriété retentissante. C’est que France a voulu rendre hommage à son presque exact contemporain, un poète-comédien défavorisé par le sort, mort jeune, mais entièrement voué à la littérature. Une sorte d’écrivain maudit comme la fin du XIXème en a produit beaucoup.

Extraits :
SCARRON
Cette tête, où brillaient de gros yeux bleus, lui faisait encore assez d’honneur. La maladie l’avait épargnée, et c’était la tête d’un homme d’esprit. Mais le corps était pitoyablement difforme et tout à fait perclus. Il ne pouvait se servir de ses mains. Il ne parvint pas à chasser une mouche qui s’était mise sur son nez. Ses souffrances étaient intolérables. On ne le touchait pas sans le faire crier ; il ne dormait pas sans opium, et c’était l’homme le plus gai du royaume. Mais parfois, déchiré de douleurs, en se voyant si hideusement défait, il songeait à sa jeunesse, quand il jouait du luth et qu’il dansait dans des ballets, et il était pris de désespoir. Il avait de ces tristesses, puis il imaginait quelque bouffonnerie et riait de nouveau.
RACINE
À cette époque, Molière, La Fontaine et Racine s’assemblaient deux ou trois fois la semaine dans le logis de Despréaux, rue du Colombier. Ils fréquentaient avec Chapelier, Furetière et quelques gens de cour au cabaret du Mouton-Blanc. Mais ce beau temps dura peu. Racine, ayant donné son « Alexandre » au théâtre de Molière, jugea que les comédiens du Palais-Royal ne jouaient pas la pièce à son gré ; il la porta, sans les avertir, à la troupe de l’hôtel de Bourgogne, qui l’apprit quand ce fut fait, et l’on vit à Paris deux « Alexandre » à la fois. Molière avait lieu d’être mécontent ; il le fut. Le jeune auteur n’avait pu supporter que ses chères créations fussent trahies et sa gloire de poète obscurcie. Le don de ressentir vivement toutes sortes d’impressions donne de l’inconstance et une sorte de perfidie aux natures les plus tendres et les plus exquises. C’est une grande vérité que les commerces les plus délicats ne sont pas les plus sûrs.
LE SAGE
Le Sage mourut le 17 novembre 1747, après une vie de travail, innocente comme son âme, belle et simple comme son génie, et dure comme la nécessité, qu’il combattit sans cesse et qu’il ne put jamais vaincre.
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, entouré de sa famille tardive, soupira : « Mon Dieu ! » et mourut dans la soixante-dix-septième année de son âge. Il emportait avec lui les misères, les erreurs d’un esprit qui avait trop souvent mal senti la vie et les hommes ; mais il laissait au monde, parmi des pages bien vaines, de belles visions, à jamais fraîches, des tableaux d’amour et quelques traits de cette Vénus qu’il avait su voir dans la nature.
DE MAISTRE
« N’ayant par bonheur, disait Descartes, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurois tout le jour seul enfermé dans un poêle où j’avais tout le loisir de m’entretenir de mes pensées. » Xavier de Maistre, qui n’avait non plus, ce semble, ni soins ni passions, commença d’écrire « Un voyage autour de ma chambre ». Le sujet était ingénieux et permettait de tout dire à propos de rien.
GLATIGNY
Je vis Glatigny quelques jours avant sa mort, dans la petite maison située au pied du coteau de Sèvres, sur le bord d’un chemin en pente raviné par les pluies, où il recevait les soins assidus de sa mère et de sa femme. (…) Je le trouvai qui faisait avec soin minutieux un théâtre de carton pour un enfant. Il y avait des deux côtés de sa chambres des bibliothèques (…) Tel recueil de Théodore de Banville était relié en maroquin bleu ; tel livre de Victor Hugo était habillé de vélin blanc. Ces reliures si délicates, si craintives, qui avaient gardé leur fraîcheur à travers les plus étranges aventures, témoignaient du soin fidèle gardé à ses maîtres par le pauvre vagabond revenu hélas ! de toutes ses courses.

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