Une jupe trop courte - Récits de la cuisine de Sofi Oksanen

Une jupe trop courte - Récits de la cuisine de Sofi Oksanen
(Liian Lyhyt Hame - Kertomuksia Keittiöstä)

Catégorie(s) : Théâtre et Poésie => Poésie , Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Septularisen, le 2 mai 2021 (Luxembourg, Inscrit le 7 août 2004, 53 ans)
La note : 8 étoiles
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«Et les enfants font des rêves que je ne fais plus».

«Penses-tu à elle?»

Penses-tu à elle encore,
à propos de qui tu m’as menti?
Penses-tu à elle le matin, en partageant le café avec moi?
Penses-tu à elle le soir
en pliant nos draps,
en attendant nos invités,
en faisant mariner le poisson dans notre cuisine,
pendant que j’ai la main en visière devant mes yeux?

Penses-tu à elle lorsque
tu poses ta main à la croisée de mes reins,
et que la lourde croix de ta main
me fait prendre du poids,
alors que j’attrape ce que je peux
à l’hameçon de mes boucles d’oreilles,
ce que je peux, je t’attrape
en ne posant pas de question,
pendant que j’ai la main en visière devant mes yeux?

Penses-tu à elle
en m’attendant dans la rue,
en attendant que je vienne.
en attendant le sommeil à côté de moi,
en me prenant dans les creux de ton bras?
Penses-tu que c’est elle?
c’est pour cela que ta main frissonne?
c’est pour ça?

Et moi j’y pense et j’attends la neige

Penses-tu à elle encore,
à propos de qui tu m’as menti?
Penses-tu à elle le matin, en partageant le café avec moi?

Si dans nos pays elle est surtout connue comme romancière (notamment grâce à son troisième roman «Purge», lauréat en France du prix Fnac et du Femina étranger en 2010), dans son pays, en Finlande, Sofi OKSANEN (*1977), est aussi connue comme poétesse, parolière de chanson et figure de proue de la lutte contre les violences faites aux femmes. C’est dans cette optique que s’inscrit ce petit recueil de poésie : «Une jupe trop courte - Récits de la cuisine».

On l’ignore souvent, mais la Finlande en plus d’être un pays où les armes à feu sont très répandues (pratiquement autant qu'aux États-Unis d'Amérique), est le pays où les femmes ont, proportionnellement, deux fois plus de risques d’être tuées par leur conjoint que dans les autres pays occidentaux. Les chiffres sont en Finlande comparables à ce qu’ils sont en Espagne (avec une population de 46 millions d’habitants) ou en France (avec une population de 65 millions d’habitants), alors que la Finlandais ne sont que… 5,4 millions!

«la nuit je regarde ton cou
et je veux le serrer
comme tu voulais m’étrangler
par terre dans la cuisine»

Tel un journal de la condition féminine contemporaine, les textes de Sofi OKSANEN, nous donnent à voir les violences conjugales dans tout ce qu'elles ont de plus cru, et de plus violent pour mieux les dénoncer. Adoptant volontairement un ton fort, féroce, teinté d'humour noir, violent, réel, sombre, accrocheur, provocant. L’auteure fait la lumière sur les injustices quotidiennes et les violences domestiques que subissent les femmes dans son pays.

«le jour s’assombrit et // la chair noircit // ma chair noircit
Personne ne fait mal comme toi // Je touche les autres // parce que je ne peux te toucher, toi
Personne ne fait mal comme toi et tu me touches comme ça»

Elle renverse l'image récurrente de la femme victime, laissant place à l'idée de vengeance, le bras armé d'un couteau de cuisine :

«je regarde les marteaux, fais la tournée des quincailleries, // je caresse les couteaux // je teste les oreillers // tout est beau tout est bien
je vais le faire, oui ce qui serait le mieux // je sais faire ce qui est le plus sûr // tu m’as appris ce qui libère du mal»

C'est un cri saisissant, habituellement étouffé, qui résonne ici très haut. C’est très fort et cela a au moins le mérite d’exister dans un pays, la Finlande, et un ensemble de pays, les pays Scandinaves, où ces «déballages» sont très rares, et où la tradition veut plutôt que l’on lave son linge sale en famille :

«Je pleurais tout le temps // et le juge ne me croit pas // la police ne me croit pas // personne ne me croit // pas même mes proches // et bientôt moi non plus».

Voilà laissons maintenant la parole à la poétesse…

«Cette nana»

Voilà cette nana qui prépare le café
avec ma cafetière
elle dort dans mon lit
dans mes draps
couche avec mon mec et
fume ses cigarettes
devant ma glace

Revoilà cette nana
qui me pique mon matin
s’endort de mon sommeil
s’endort dans mon chez-moi
entre mes papiers peints
entre les murs repeints pour moi
entre mes murs

Voilà cette nana qui vit
la vie qui m’était destinée
et range ses chaussures
à la place des miennes
ses talons sont bas
c’est une femme pragmatique
elle n’attend pas de nouveaux draps
de serviettes neuves rien que pour elle
rien de neuf pour elle
elle se contente de mon tapis
de ma planche à découper
de mes rideaux
ses doigts sur mes rideaux
ses ongles sur mes rideaux
sur la peau de mon mec

Voilà cette nana qui prépare le café
avec ma cafetière
pousse des cris dans mes draps
et la sueur de cette femme
sur mon matelas

La respiration de cette nana
dans mon chez-moi,
dans la maison faite pour moi
elle n’attend pas de nouveaux draps
de serviettes neuves rien que pour elle
rien de neuf pour elle
elle se contente de mon tapis
de ma planche à découper
de mes rideaux
ses doigts sur mes rideaux
ses ongles sur mes rideaux
sur la peau de mon mec

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