Oeuvre poétique complète : Tome 1, Aux voyageurs de la Grande Ourse de Claude-Henri Rocquet

Oeuvre poétique complète : Tome 1, Aux voyageurs de la Grande Ourse de Claude-Henri Rocquet

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Théâtre et Poésie => Poésie

Critiqué par Eric Eliès, le 6 avril 2021 (Inscrit le 22 décembre 2011, 47 ans)
La note : 10 étoiles
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Une poésie religieuse imprégnée de piété et d'onirisme, qui puise à la source des grands mythes

Les éditions Eoliennes ont entrepris la publication de l’œuvre poétique et théâtrale complète de Claude-Henri Rocquet (1933-2016), qui permet au public de découvrir ce poète à la fois immense, par l’amplitude de son écriture qui puise à la source des grands textes sacrés de l’humanité, et très discret, que sa modestie empêchait de pleinement s’affirmer poète. Ce premier tome rassemble les premiers recueils publiés et quelques inédits retrouvés par son épouse, Anne Fougère. Le plan de l'édition a été composé par le poète lui-même, qui a opéré des rapprochements et des déplacements pour renforcer la cohérence d’ensemble de l’ouvrage.

Même s’il n’est pas une simple juxtaposition chronologique dans l’ordre de publication, le livre s’ouvre sur « Liminaires », le premier recueil publié par l’auteur, en 1962, dont la densité démontre que l’écriture poétique de Claude-Henri Rocquet avait presque immédiatement atteint sa maturité. Evoquant la matière du monde à travers le prisme d’un désir pétri d’amour et de religiosité, le recueil commence et s’achève sur l’évocation d’un paysage minéral des premiers temps du monde, où les rochers sont comme des parcelles de nuits refermées sur elles-mêmes qui attendent le feu divin pour s’éveiller de leur éternité ténébreuse. Cette poésie d’inspiration chrétienne est portée par un souffle puissant, presque animiste, qui fait irrésistiblement penser à Teilhard de Chardin, pour qui l’histoire du monde était l’histoire de la spiritualisation de la matière et de son ascension irrésistible vers Dieu. Le monde minéral contient, dès l’origine, les germes du vivant et de la conscience :

Dormeurs faits nuits, rochers revêches revêtus
D’écorce sans couture sur vos songes d’un bloc !
Dans l’arroi des âges, persévérez !

Vous, conçus au sein limoneux du chaos ;
Vous, les premiers gisants dans l’aube noire,
(Premiers amants dans l’ombre initiale,
Corps non encore saisis de souffle).

Vous, sans regard ni bouche ;
Vous, mer solide, du début !
Premiers fils, pères de tout !
(Quand la mer ne s’était pas creusée encore de transparence et de remous,
Multipliée, étreinte à perte de souffle !)

Vous, aube muette et close, lourde et scellée ;
Vous, qui scellez le monde vague et vif ;
Vous, les celliers clos du vin noir des ténèbres !
Vous, Adam endormi pour qu’on y prenne l’os qui sera compagne vive ;
Vous, Adam endormi dans sa glaise avant l’imposition des narines !

Outre « Le village transparent », que j’ai déjà présenté sur CL, qui évoque une vie simple, au plus proche de la nature et des forces invisibles qui l'animent, le recueil contient plusieurs grandes sections où Claude-Henri Rocquet n’hésite pas, dans une langue superbe aussi bien en prose qu’en vers, à s’emparer des grandes figures mythologiques et des textes bibliques, et à les réécrire pour les enrichir d’échos venus d’autres époques, parfois avec une grande intensité dramatique parfois avec humour comme quand il dépeint Noé en héros à la Jules Verne !

Comment Jules Verne se trouva-t-il à bord de l’arche ? Mystère. Fallait-il le rejeter à la mer ? Sem et Cham étaient plutôt de cet avis (mais Cham avait suggéré qu’on en régalât les fauves). Pourtant, dans la cambuse, Jules verne eut avec Noé une longue conversation dont il sortit libre et serein. Bientôt, il fut clair pour tout le monde qu’il était le véritable chef de l’expédition. La nuit, sous la lampe balancée, il écrivait, il écrivait dans le craquement des poutres et de la coque, sous l’averse encore intermittente.

L’art de Claude-Henri Rocquet est subtil et admirable : il est profondément respectueux de son sujet (étant lui-même un croyant convaincu) mais il n’est jamais prisonnier de ses références et ose, notamment dans ses recueils « L’auberge des vagues » et "Le livre des sept jardins", introduire, dans une sorte d’hagiographie réinventée, les figures de Merlin, d’Aladin, de Perséphone, de Mélusine, de Faust, de Leonard de Vinci, d’Ulysse, de Jason et Médée, de l’empereur Jaune etc. comme si tous les mythes, toutes les légendes et, au fond, toute l’histoire humaine véhiculaient depuis l’origine des temps les mêmes craintes, les mêmes attentes, les mêmes espoirs. De même, Claude-Henri Rocquet retrouve, dans l’attitude de ses contemporains et dans les drames humains qui se jouent au quotidien (certains poèmes évoquent des faits-divers ou vont jusqu’à s’interroger sur le sens profond des publicités affichées dans les couloirs du métro), les mêmes atrocités que celles décrites dans la Bible, comme si notre civilisation était une nouvelle Babel vautrée dans la fange d’un matérialisme abyssal, ivre de son pouvoir et des prétentions de son savoir. Cette plongée permanente à la source des mythes, qui abolit les singularités historiques pour sonder l’âme humaine, provoque la résurgence des « actualités éternelles » (pour reprendre le mot de Max Jacob) et dévoile les liens qui unissent les hommes de toutes les époques dans une sorte d’éternel présent. Mais l’écriture de Claude-Henri Rocquet ne se limite pas à raviver, au sein de notre époque, le souffle de la parole biblique en lui donnant des accents de modernité. Son essence intime est profondément imprégnée de piété mais ce n’est pas une poésie de prières. Malgré l’espoir qui la porte, cette poésie exprime une foi inquiète (semblable à celle de Jonas, figure emblématique et récurrente du recueil), qui tressaille de l’effroi de l’anéantissement et se trouble devant l’apparente inaccessibilité de l’idéal chrétien dont Claude-Henri Rocquet (notamment dans la série des poèmes de Noel) élargit l’universalité à l’ensemble du règne animal comme si l’amour de Dieu ne pouvait avoir de limite.

Noel des deux chauve-souris
(…)
« Tais-toi, mais tais-toi donc, la pauvre pipistrelle !
Tu n’as rien vu, la tête en bas, rien vu
De tout ce qu’en rêve tu nous inventes.
Sommes-nous même dans une étable ? Rien qu’un auvent
Que mord l’hiver aveugle, sa froidure.
Tu ne sais rien de la triste caverne
Où Dieu, s’il existe, nous condamne
A vivre comme ne vivant pas.
Peut-être comme moi as-tu entendu un âne
Braire au loin, dans la nuit, ou beugler un vieux bœuf.
Qu’est-ce que cela prouve ? La neige est blanche
Comme d’aile d’ange, et nous ? Nous sommes la noirceur du monde.
Nous sommes la morve des anges.
Le paradis, s’il existe, est pour quelques élus,
Ceux que le maître de l’univers a choisis,
Les invitant pour toujours à sa table,
Pour qu’ils lui chantent, sans fin, sa louange.
Et nous les chiffons sales de la nuit, nous sommes
Ce malheur ; ce malheur que connaissent les hommes.
Tais-toi et dors, et ne divague plus. »

Et la première dit :

« Seigneur ! je ne serai dans votre paradis
Que si entre avec moi celui
Qui se croit maudit et pleure
De se croire promis à l’éternelle nuit. »

Jean Giono avait écrit que « le poète est un professeur d’espérance ». A ce titre, Claude-Henri Rocquet est un poète qui enseigne l’art de mourir dans l’amour de Dieu et des êtres (l’amitié et l’amour, jusqu’au désir, colorent de nombreux poèmes), sans craindre la mort qui est pourtant le terme inéluctable de toute vie. Comme celle qu’exprime Miguel de Unamumo dans « Le sentiment tragique de la vie », la foi de Claude-Henri Rocquet découle d’un ardent désir d’immortalité. La ferveur sereine de cette foi ne peut qu’émouvoir et toucher, même un lecteur athée.

Ne pas craindre la mort

Seigneur affermis cet homme tremblant quand il songe
Qu’une de ses dents se délabre et se déloge.
Cet homme tellement attaché à son corps
Qu’il fuit tant qu’il le peut l’image de la mort.
Relève-le, Samaritain, sur le talus
Où gît son corps qui n’a plus face humaine.
Relève-le, rassure-le, Seigneur de Samarie,
Et que remis à l’auberge angélique
Où tu le confies
Il sache enfin que la mort se dissipe
Comme à la vitre où l’enfant souffle son haleine
La passagère et trompeuse buée.


Nota : cette présentation du recueil reprend, en la condensant fortement, une présentation beaucoup plus longue et détaillée que j'avais écrite il y a deux ans pour le site Poezibao.

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