Moreno de Brina Svit

Moreno de Brina Svit

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Angelepaoli, le 10 avril 2004 (Canari, Inscrite le 10 avril 2004, 77 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 4 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (2 965ème position).
Discussion(s) : 1 (Voir »)
Visites : 4 622  (depuis Novembre 2007)

Cocktail, sauce Molotov

Plutôt que Moreno, ce texte de l’écrivain slovène Brina Svit aurait dû ou pu s’intituler Mohammed. Mohammed, le « casiero » marocain à qui l’auteur dédie en priorité ce livre, avant Walter le Sarde et Milika l’Albanaise. Avant Moreno. Eh bien non ! Brina Svit en a décidé autrement ! Peut-être pour se jouer de la « Baronessa » en même temps que du lecteur. Le texte porte le nom d’un autre homme, Moreno, fugacement rencontré au Rivoire de la Piazza della Signoria à Florence. Un Moreno qui n’apparaît que pour mieux disparaître. Ne laissant derrière lui qu’une plume d’ange sur les lambris de la Galerie des Offices.

Brina n’est pas à la fête. Pourtant elle est en Toscane. Dans la propriété que la «Baronessa» Beatrice Monti della Corte Rezzori met pendant deux mois à la disposition de ses hôtes écrivains et botanistes. Le temps pour chacun d’écrire un livre. Tous sont là, choisis par un comité d’auteurs avec grande diligence. Convoqués pour écrire. Cinq cents mots par jour. C’est le contrat. La loi selon Beatrice ! Une loi que Brina a bien du mal à endurer. La « turris eburnea, slonokoščeni stolp, la tour d’ivoire, la Torre en un mot », loin de lui insuffler l’inspiration dont elle a besoin, la décourage avant même que d’y être installée ! Pourtant, au final, malgré les crises de découragement, le texte est là, avec son titre trisyllabique, qui tire le lecteur vers un personnage masculin. Une histoire d’amour peut-être ! Un roman d’amour, alors ? Eh bien non, ce n’est pas un roman. Si ce texte avait été un roman, le personnage principal n’aurait pas été celui que l’on croit. Du reste, le texte est écrit à la première personne. Il tient donc davantage de l’autofiction. Quoique, là aussi, il convient d’être nuancé ! D’autant plus que Brina Svit dénonce ce « pli des écrivains français qui tournent si volontiers autour de leur personne en autofictionnant ». La tentation est grande de croire Brina Svit à son tour prise au piège. Aux prises avec son propre « je ». La voilà qui s’interroge: « Alors que se passe-t-il ? Que m’arrive-t-il ? » Questions qui reprennent comme en écho la première interrogation d’Enfance de Nathalie Sarraute : « Alors, tu vas vraiment faire ça ? » Non, Brina Svit ne va pas se lancer dans le récit de ses souvenirs d’enfance. Il s’agit de bien autre chose. Et pour Brina Svit alors, la Slovène, de quoi s’agit-il au juste ? D’une écriture en train de naître à une langue qui n’est pas sa langue d’enfance. Une écriture qui cherche ses mots en tâtonnant, une voix qui fait ses arpèges en se rebellant. Une écriture qui émerge dans la souffrance et l’incompréhension. L’écriture d’une « extracomunitaria » que seule la tendre présence de déclassés, de « métèques » comme elle, sauve de la désintégration identitaire et de l’échec. Mais Mohammed est là. Qui veille sur elle, attentif. La protège malgré le désespoir profond qui est le sien. Il est sa Sainte-Victoire à elle. Celui dont elle n’écrira pas le roman.

Contre l’étiquette et l’autorité tranchante de la « Baronessa », qui clôt sa relation avec son hôte slovène par ces seuls mots : « Ne manquez surtout pas de m’envoyer votre rapport », Brina Svit répond par un cadeau tout droit sorti de ses nuits tourmentées à la Torre - nuits d’orage, nuits de « grappa »,… -, un cadeau nommé Moreno. « Un regalo velenoso ».

Étrange que la « Baronessa » n’ait pas su reconnaître dans cette rebelle, dans cette marginale, dans cette insoumise, dans cette femme déchirée, les mêmes fêlures, les mêmes failles que celles qui n’ont cessé de hanter son époux de Bucovine ! Extracommunautaire et apatride. Tout comme Brina Svit. Se pourrait-il que la « Baronessa » soit aussi passée à côté de son défunt seigneur et maître, Gregor von Rezzori ? Sous le pyramidon, la plage ?

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Un coeur simple

10 étoiles

Critique de Angèle Paoli (, Inscrite le 17 janvier 2006, 77 ans) - 17 janvier 2006

Oui, le mystère de l'écriture de Brina, c'est sa simplicité. Elle le dit bien souvent. Elle rêve d'écrire sur un registre semblable à celui de la Correspondance de Flaubert. Son deuxième roman écrit en français va sortir. Toujours chez Gallimard. Il sera à l'office du 26 janvier. Le titre ? "Un coeur de trop". Là encore, remarquons le clin d'oeil indirect à Flaubert. Un roman simple comme un coeur. Que j'ai eu la chance de lire sur manuscrit. Cette simplicité, je vous l'assure, nécessite une sacrée maîtrise de l'écriture. Non, pas une écriture blanche... Une écriture à laquelle pourtant on s'identifie facilement, mais dont je me sens pourtant bien incapable de reproduire l'étrange irradiation. La magie du grand art, c'est qu'il ne se définit jamais comme tel. C'est du "sans fioritures". Dans les bleus de Klein ou dans les noirs de Rothko, il n'y a apparemment rien. Mais cela veut-il dire qu'il ne s'y passe vraiment rien ?

http://gallimard.fr/catalog/html/…

Qui est Moreno?

7 étoiles

Critique de Aaro-Benjamin G. (Montréal, Inscrit le 11 décembre 2003, 55 ans) - 10 avril 2005

De biens longues critiques pour un texte pourtant court, le premier en français de cette écrivain slovène. Suite à la lecture de vos commentaires, j’ai l’impression que quelque chose m’échappe ?

Il est vrai qu’il s’agit de confidences sympathiques et intimistes sur l’angoisse de l’écrivain en retraite devant son nouvel ouvrage, mais je n’ai pas vibré avec la même intensité que vous. De beaux clins d’œil ici et là, des réflexions intéressantes, rien qui m’a profondément marqué. J’ajouterais qu’il est aussi préférable d’avoir lu ou du moins connaître Roth, Kundera et Zadie Smith entre autres pour apprécier.

Intimité

9 étoiles

Critique de Sahkti (Genève, Inscrite le 17 avril 2004, 50 ans) - 22 avril 2004

La première impression qui me vient à l’esprit est la simplicité. Je ne connais pas Brina Svit, mais elle semble être une personne si douce et si sensible, pratiquant l’humanité comme beaucoup l’ont oublié, d’une simplicité rimant avec humilité. Ce n’est pourtant pas une femme effacée, elle a son petit caractère comme on dit, elle sait ce qu’elle aime et tient à le conserver, n’en déplaise à la propriétaire des lieux qui l’accueille et lui interdit de parler aux domestiques. Chacun à sa place ! Oui mais justement, sa place, Brina Svit ne sait trop où elle se situe. Ecrire, elle veut bien, mais pas sur commande, elle rédige avec le cœur et pas avec une arme sur la tempe ou le fantôme de Zadie Smith dans le dos. J’ai été très touchée par ses confidences et ses interrogations sur la difficulté d’écrire de la sorte. Elle ressent cela comme un blocage et plus elle y pense, plus ça coince, c’est le serpent qui se mord la queue.

"Je suis ici pour faire mes cinq cents mots chaque jour. Comme Hemingway. Comme Douglas Kennedy (…) Je n’ai jamais compté mes mots. Je n’ai jamais écrit de cette façon coûte que coûte cinq cents mots par jour. Je ne suis peut-être pas un vrai écrivain." (page 16)
Ho que si Madame Svit que vous êtes un vrai écrivain, quelqu’un qui écrit avec son âme et pas avec sa raison ou son portefeuille.

La sincérité qui imprègne ce récit est attachante, on suit pas à pas Brina Svit au fil de ses déambulations et de ses errances autour de la Torre, on découvre les rituels parfois académiques de la Fondation, notamment à l’heure du repas, cérémonial préfabriqué auquel il convient de ne pas déroger. Et Brina Svit qui quitte la table en pleurs lorsqu’il est fait allusion au manque de silence, la Baronessa qui la regarde comme une extra-terrestre… cette vie à la Fondation semble si figée, si téléguidée.
Brina Svit n’y a pas sa place, elle le sait, elle le sent, elle le raconte. Son monde n’est pas celui-là. D’ailleurs, quel est-il ? Elle n’en sait plus rien. Son statut d’extracommunautaire lui saute pleinement aux yeux face à cette communauté métissée de domestiques dans laquelle elle s’immerge totalement. Elle est comme eux, de partout et de nulle part, jamais vraiment chez elle, jonglant avec des langues qui ne sont pas la sienne. Bel hommage rendu à sa langue maternelle dans ce récit, à ses racines, à son amour du slovène qu’elle a tenu par dessus tout à transmettre à sa fille.
L’écriture pousse davantage encore Brina Svit à explorer les méandres d’une langue. Elle va donc écrire son premier livre en français. Ce n’est pas sa langue, elle s’interroge longuement sur les motivations qui l’ont poussée à relever ce défi. Philippe Sollers lui a dit qu’il aurait échangé sa langue contre une grande si il était né dans une petite langue comme le slovène ? Brina Svit y est venue lentement, naturellement, sans heurts ni grands cris. Elle compare son français à celui de Flaubert et sa Correspondance ("son ton direct, sans recherche de style" page 27), elle découvre grâce à son écriture française "une lucidité qu’elle ne se connaissait pas". Cela ne l’empêche cependant pas de s’interroger toutes les nuits sur cette question de langue et, bien au delà d’une question linguistique, c’est toute sa vie qui défile et sur laquelle elle se penche.

"Pendant mes grandes journées de soleil, je suis reconnaissante à mon destin de m’avoir déchirée entre deux pays et entre deux langues, car deux, c’est toujours plus qu’un. Pendant mes interminables nuits blanches, je ne sais plus, je me tais." (page 29)
"Il y a cette sensation aussi d’être sur un territoire non conquis, d’avancer sur un sol qui se dérobe sous mes pieds. Je ne suis pas vraiment sûre de moi, je parle de mon oreille française, bien entendu. Je suis comme un avion qui doit voler à une certaine vitesse pour ne pas tomber." (page 56)
On devine que ce dilemme autour de la langue la plonge dans des tourments enfouis, elle se cherche et a du mal à se trouver. Cette mise à nu la rend vulnérable mais également disponible envers le naturel et la sincérité. Envers Mohammed, Milika ou Walter, les domestiques de la Baronessa, des êtres qu’elle comprend, avec lesquels elle partage ses émotions et ses réflexions. Mohammed est omniprésent au fil des pages, on pourrait penser à une histoire d’amour platonique, cela ressemble plutôt à un goéland suivant un navire, l’un et l’autre indissociables sur le chemin de l’errance, filant vers un horizon fuyant dont ils ne connaissent rien. Est-ce pour se rassurer mutuellement que Brina et Mohammed s’entendent de la sorte ? Il y a peut-être un peu de cela mais c’est bien plus profond, leurs silences racontent tout à leur place, leurs rires joyeux sont synonymes de blessures non cicatrisées. Ils se rassurent mais surtout ils se comprennent, ils ne font qu’un, chacun à la recherche de soi-même, se découvrant grâce à l’autre.
Des êtres qui semblent constamment vaciller sur un fil d’argent.

Ces confidences, cette intimité qui nous est offerte de manière si pudique, c’est un beau cadeau. Et si je puis me permettre une remarque personnelle, en ayant refermé cet ouvrage, je me suis répété que, non, décidément, Madame Svit, vous n’êtes pas faite pour écrire sur commande dans une Fondation dorée, toute réputée soit-elle. C’est un grand champ de coquelicots ou le bruit d’une rivière ou le roucoulement des pigeons sur le rebord de la fenêtre, autant d’éléments simples et purs, qui semblent être les plus en rapport avec la beauté et la force de votre écriture si particulière.
Quant à Moreno... je n'ai pas envie de savoir qui c'est. Ce mystère me plaît, il possède un charme qui ne supporterait la trahison...

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  Emballage cadeau 1 Critias 10 avril 2004 @ 21:46

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