La petite Dorrit de Charles Dickens

La petite Dorrit de Charles Dickens
(Little Dorrit)

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone

Critiqué par Myrco, le 22 avril 2015 (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 73 ans)
La note : 8 étoiles
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Une satire politico-sociale mordante, avant tout

Peut-être certains d'entre vous ont-ils lu, dans leur prime jeunesse une version très allégée de ce roman et n'en ont-ils conservé que le souvenir d'Amy, jeune fille d'apparence fragile et délicate, d'abord victime d'un destin malchanceux qui l'aura fait naître au sein de la prison londonienne de la Maréchaussée où son père a été enfermé pour dettes, se sacrifiant jour après jour, pour porter sur ses frêles épaules une famille (son père et ses deux aînés) qui ne mérite pas autant d'amour et de dévouement. Qu'ils se détrompent s'ils présument que le roman dans sa version intégrale ne saurait aujourd'hui rencontrer leur sensibilité d'adulte.
D'autres parmi vous, qui n'en ont encore rien lu, au vu du seul titre, auront tendance à s'en détourner en pensant, à tort, qu'une fois de plus, à l'instar des "Aventures d'Olivier Twist" ou de "David Copperfield", Dickens aura centré son roman sur l'enfance de son héroïne.

Comme d'autres grandes œuvres de l'auteur, "La petite Dorrit" a d'abord fait l'objet de publications par épisodes mensuels et entre parfaitement dans le cadre des grands romans- feuilletons de l'époque, genre dont elle adopte la plupart des conventions: personnages nombreux (mais amenés ici de manière suffisamment progressive pour ne pas perdre le lecteur), intrigues (au pluriel car des trames secondaires viennent se greffer sur la trame principale) assez emberlificotées faisant se croiser des trajectoires souvent improbables, et mêlant histoires d'héritage, de vengeance, chantage, sentiments amoureux, retournements de fortune, secrets de famille enfouis, au cœur d'un combat savamment orchestré opposant les forces du bien et du mal. Dickens y distille au fur et à mesure, la petite dose de mystère qui convient, notamment au travers des apparitions de la personnalité inquiétante du maléfique Rigaud alias Blandois.

Mais le véritable intérêt de l'ouvrage réside, pour moi, essentiellement ailleurs: à la fois dans la satire politico-sociale dont cette histoire constitue le support et dans la remarquable plume de l'écrivain.

Avec une grande liberté d'analyse et de ton et une ironie acerbe voire cruelle parfois, Dickens ne se gêne pas pour fustiger certains aspects des institutions de cette Angleterre victorienne (le roman est paru entre 1855 et 1857) dénonçant aussi bien une classe parlementaire censée représenter les couches populaires dont elle est complètement déconnectée que la collusion du pouvoir et des puissances d'argent, mais plus encore l'immobilisme et le népotisme d'une classe aristocratique dirigeante à travers le portrait acide de la famille Mollusque (*). Avec un humour ravageur, il dresse un tableau consternant d'un système politico-administratif incarné dans son fameux Ministère des circonlocutions, sorte d'entité kafkaïenne avant l'heure, aux mains de cette pseudo-élite arrogante et oisive qui érige en principe le blocage systématique de toute initiative pour le bien commun (le parcours de l'inventeur Doyce) afin de maintenir le statut quo à son profit; le chapitre "Renfermant toute la théorie de l'art de gouverner" (tome I chapitre X) qui consiste à ne surtout rien changer constitue un des sommets de l'ouvrage.

Par ailleurs, Dickens porte le même regard vif et sans concession sur les comportements sociaux. Le roman met en scène une société compartimentée et discriminante dans laquelle une certaine caste imbue de ses origines affiche un souverain mépris pour "la vile populace" elle-même résignée incarnée dans les habitants de la Cour du cœur saignant. L'appartenance sociale et le vernis des apparences font office de dignité, concept récurrent dans le roman, même si cette dignité recouvre des comportements hypocrites et indignes: le père Dorrit en est l'exemple même; le propriétaire exploiteur Casby joue de son apparence pour tromper son monde et le banquier parvenu Merdle sacrifie à ce que cette "société inexorable" considère comme une obligation convenant à son rang. Dans cette époque qui voit monter le pouvoir de la finance, c'est l'argent qui fait et défait les hommes (à cet égard, l'auteur n'épargne pas la versatilité de l'opinion publique), cet argent devant lequel, à quelques rares exceptions près, toutes classes confondues sont prêtes à se mettre à genoux. D'ailleurs, n'est-ce pas ce dernier, le thème privilégié du livre, l'auteur ayant choisi d'en intituler les deux parties respectivement "Pauvreté" et "Richesse" ?
Et finalement, cette peinture mordante nous est d'autant plus savoureuse qu'elle peut s'appliquer à bien des aspects de notre réalité contemporaine.

Enfin, il faut rendre hommage à la patte très particulière de Dickens qui manie comme personne l'art de caractériser ses personnages, plus précisément ses personnages secondaires, en peu de traits mais subtilement choisis et évocateurs (voir les portraits de Panks et de Jérémie par exemple) un peu à la manière d'un caricaturiste. Son talent s'applique d'ailleurs tout autant à certains objets (la maison Clennam ou l'horloge sadique) ou à la restitution des atmosphères (je pense à la fameuse description d'un Londres lugubre, un certain dimanche, où au travers de son ulcération vis à vis des cloches transparaît la haine d'Arthur pour cette religion rigoriste, punitive et sans amour qui a détruit son enfance, dérive incarnée par sa mère: un des nombreux thèmes abordés dont il serait trop long de rendre compte ici).
Si sur le fond, le propos apparaît plutôt sombre, le ton est souvent tout autre: humour caustique, prose richement imagée et vivante, intervention de figures comiques comme Flora ou la tante Finching sont parmi les éléments qui rendent jubilatoire la lecture de certains passages.

Bref, un auteur que j'ai (re)découvert avec bonheur et auquel je me propose de revenir de temps en temps!

(*)Barnacle dans l'édition originale traduite plus justement par Bernacle dans d'autres éditions que la mienne.

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  Traduction et adaptation 3 Myrco 23 avril 2015 @ 08:54

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