Contre les élections de David Van Reybrouck

Contre les élections de David Van Reybrouck
(Tegen verkiezingen)

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Economie, politique, sociologie et actualités

Critiqué par Bolcho, le 17 février 2014 (Bruxelles, Inscrit le 20 octobre 2001, 73 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 4 avis)
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Elections, pièges à...oh, pardon.

L'auteur décrit d'abord les symptômes du malade « démocratie ». De moins en moins de gens pour aller voter et pour adhérer aux partis politiques, des électeurs de plus en plus inconstants. Et les gouvernements de moins en moins efficaces, ligotés par des législations extérieures, des agences de notation américaines, des multinationales, des traités internationaux.
Puis vient le diagnostic. Est-ce la faute aux politiciens (donc, montée des populismes), la faute de la démocratie elle-même (donc, tentations technocrates), la faute à la démocratie représentative (et non directe avec d'intéressants développements sur d'anciennes tentatives de « redynamiser » la démocratie), ou bien, nouvelle approche, est-ce la faute au passage obligé par des élections comme mode de désignation des représentants du peuple.
L'histoire des élections est passionnante. Non, elles n'ont pas été mises en place dans un but démocratique, au contraire. Elles permettaient d'éloigner le petit peuple de la gestion de l'Etat. Et elles sont un modèle aristocratique par nature, puisqu'il est censé écrémer les « meilleurs », c'est-à-dire les mieux lotis en pratique.
La phrase de Marat est à cet égard très limpide : « Qu'aurons-nous gagné si nous exterminons l'aristocratie des nobles pour la remplacer ensuite par une aristocratie des riches ? »
Mais alors, comment se fait-il qu'un outil anti-démocratique comme les élections finisse par devenir le symbole même de la « démocratie » ? Cela passe par Tocqueville (pourtant critique lui aussi) et, étrangement, par le rejet populaire du système de tirage au sort (qui faisait trop penser au système honni de recrutement des conscrits pour le service militaire (avec les riches qui payaient pour faire effectuer leur service par un remplaçant).
Donc, le tirage au sort, cœur de la démocratie athénienne (et de biens d'autres ensuite) ne trouvait plus de défenseurs, même dans la classe ouvrière organisée qui a axé sa lutte sur le suffrage universel. Qui n'était pas trop universel au départ : dans la Belgique de 1830 par exemple, seules les plus grosses fortunes pouvaient ambitionner un siège au sénat : dans tout le pays, il n'y avait que 400 personnes éligibles à cette haute assemblée... Et à la Chambre (200 membres) siégeaient 45 nobles, 38 membres du barreau, 21 de la magistrature et 13 du clergé. Il faut dire que le droit de vote lui-même était à l'époque limité à 46 000 hommes (moins de 1% de la population) payant assez d'impôts (mais on acceptait aussi les universitaires, les membres des professions libérales, les prêtres).

Après le constat navrant sur nos « démocraties » d'aujourd'hui, vient un plaidoyer pour faire revivre la désignation par le sort. Et beaucoup d'exemples, beaucoup de propositions diverses mêlant tirage au sort et élections, beaucoup d'analyses fines des systèmes proposés.

Arrêtons-nous au plus grand reproche fait au tirage au sort : l'incompétence supposée de personnes non élues. Ce reproche vient du fait que s'est installé dans les esprits une pensée hiérarchique. Pourtant, il faut prendre conscience du fait que les raisons invoquées aujourd'hui contre les citoyens tirés au sort sont souvent identiques à celles avancées autrefois contre le droit de vote pour les agriculteurs, les ouvriers ou les femmes. D'autre part, les élus ne sont pas spécialistes de tout, loin de là, et ils ont donc des assistants, des chercheurs et des bureaux d'études à leur disposition. Une assemblée de tirés au sort peut inviter des spécialistes. De plus, elle se verrait accorder un certain temps pour se familiariser avec son travail et une administration pour se documenter. Les « tirés au sort » ne doivent pas faire de campagne électorale, ce qui leur laisse beaucoup plus de temps pour le travail.
Pour en revenir aux jurys d'assises, on y constate que, très généralement, les gens y prennent leur tâche très au sérieux.
Et pourquoi acceptons-nous que des lobbys, des groupes de réflexion et toutes sortes de groupes d'intérêts (non élus!) exercent une influence sur la politique ?

Enfin, une chambre composée de citoyens tirés au sort ne serait pas la seule : le modèle électif et le modèle aléatoire fonctionneraient ensemble.
Peut-être qu'au bout d'un certain temps, ce système double devra laisser la place à un système complet de tirage au sort : en définitive, la démocratie n'est jamais achevée.

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Repenser nos démocraties.

9 étoiles

Critique de Saule (Bruxelles, Inscrit le 13 avril 2001, 56 ans) - 6 juin 2014

Pour nos esprits de citoyens de pays démocratiques, il ne fait pas de doute : une démocratie nécessite des élections, la tenue d'élection est même devenu la définition d'un processus démocratique. Et pourtant, cette idée, aussi bien ancrée qu'elle soit, est tout à fait fausse. C'est même le contraire : une démocratie n'est possible que si les gouvernants sont choisis dans toutes les couches de la population, par tirage au sort.

C'est très surprenant pour nous, mais c'était une évidence pour les anciennes cultures, et c'est seulement avec l'avènement récent de nos "démocraties" que le concept de tirage au sort a été escamoté au profit des élections. Mais, et voilà qui est encore plus surprenant, dans l'esprit des fondateurs c'était tout à fait conscient : ils ne voulaient pas de démocratie, et c'est pour ça qu'un système de tirage au sort devait être évité, il fallait s'assurer que seule une élite puisse participer au pouvoir (nos démocraties sont donc un aménagement de l'aristocratie).

Une fois ce fait acquis, et l'auteur explique vraiment très bien le comment et le pourquoi, on est tout à fait prêt à suivre David Van Reybrouck dans ses propositions de moderniser nos systèmes pour les sauver. Car il n'y a aucun doute que nos démocraties fatiguées sont prêtes à imploser si on ne fait rien. Un essai très clair et édifiant, on espère vraiment que nos démocraties sauront évoluer et tirer les leçons de la perte de légitimité dont elles souffrent grandement pour l'instant.

Actualités en mai 2014 !

9 étoiles

Critique de Faonta (Etterbeek, Inscrit le 30 avril 2012, 87 ans) - 11 mai 2014

ouvrage d'une grande pertinence issu d'une observation aiguë du landerneau politique. A lire et à méditer... avant d'agir peut-être

Remarquable autopsie de nos démocraties.

9 étoiles

Critique de Saint Jean-Baptiste (Ottignies, Inscrit le 23 juillet 2003, 86 ans) - 20 mars 2014

David Van Reybrouck commence par nous faire un état des lieux qui se termine par un constat : nos démocraties sont enrayées. Pour lui, elles ne répondent plus à ses deux critères fondamentaux : légitimité et efficacité.

Pour lui, une démocratie n'est légitime que si elle est parfaitement représentative de la population. Le manque de légitimité vient du fait que beaucoup de citoyens ne votent plus, les absentéistes sont les plus nombreux. Selon lui, pour qu'un Parlement soit représentatif, la moitié des sièges devraient rester vides !

Le second critère que ne remplit plus la démocratie est l'efficacité.
Et il le prouve en démontrant que les politiciens, une fois élus, se détournent complètement de leurs électeurs jusqu'à l'approche des élections suivantes. Leur seul souci est alors d'être réélus en élaborant des programmes irréalisables et en faisant des promesses inconsidérées, les plus démagogiques étant les plus porteuses. La politique est devenue une affaire de carriéristes !

Ce qu'il propose c'est d'établir un gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple. « Tout ce que tu fais pour moi, sans moi, tu le fais contre moi », dit une sentence africaine ; partant de ce constat, l'auteur propose qu'une partie de nos représentants soient tirés au sort parmi les candidats qui en feraient la demande. Selon lui, ces « tirés au sort » seraient tout aussi capables que les professionnels d'élaborer des lois. Ils seraient surtout plus honnêtes et plus désintéressés.

Son argumentation est minutieuse et intéressante.
Il a étudié toutes les sociétés, depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, qui ont expérimenté ce système et il en tire des conclusions très pertinentes. Rien que pour cette étude historique des différentes formes de démocratie, cet essai vaut la peine d'être lu.

Ce livre à un côté polémique déjà annoncé dans le titre « contre les élections ». Je pense que tout lecteur appréciera son côté extrêmement bien documenté, modéré et intelligent.
Au moins, Van Reybrouck aura-t-il eu le mérite d'étudier le problème à fond et, avec le recul historique nécessaire, aura-t-il proposé des solutions.
Son étude est extrêmement positive et constructive. Les solutions qu'il propose me paraissent tout à fait possibles et réalistes ; elles sont même applicables immédiatement. Elles me paraissent néanmoins, un peu faiblardes s'il s'agit de sauver nos démocraties. Je pense que dans l'état où elles sont, nos démocraties auraient besoin d'un remède beaucoup plus énergique que celui proposé par l'auteur.
Mais il faut un début à tout, et toute proposition intelligente, comme celle proposée par Van Reybrouck, sera toujours la bienvenue.

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  Contre les élections 31 Bolcho 23 mars 2014 @ 13:58

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