Le sang des autres de Simone de Beauvoir

Le sang des autres de Simone de Beauvoir

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Jules, le 27 mai 2003 (Bruxelles, Inscrit le 1 décembre 2000, 77 ans)
La note : 5 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (23 346ème position).
Visites : 6 275  (depuis Novembre 2007)

Le temps n'a pas épargné ce livre !...

Il y avait bien longtemps que je n’avais pris un livre de Simone De Beauvoir : je n'ai pas pris le bon !… Je dois bien l’avouer, ce livre m'est tombé des mains à la page cent vingt deux.
Et pourtant, il est indiscutablement bien écrit, mais est-ce le seul critère à prendre en considération ?.
L'histoire, pour ce que j'ai pu en juger, nous entraîne dans les méandres de la vie du syndicalisme et du parti communiste avant la guerre. Le narrateur est un jeune homme dont le père possède une assez grosse imprimerie. Il vit donc dans l’aisance, porte des costumes sur mesures et a sa voie toute tracée : succéder à son père. Il a deux soeurs, bien gentilles, et sa mère est ce que l’on peut appeler une vraie bourgeoise conventionnelle. Elle a ses œuvres et s'occupe de ses enfants et de la maison. Même si elle n'aime plus son mari, elle est soumise et ne contesterait jamais rien. Pour la décrire, de Beauvoir nous donne une phrase qui m'a aussitôt fait penser à une des descriptions que Céline nous a données de sa mère dans « Le voyage » : « Parce que le mal n’était pas dans les institutions, mais au plus profond de nous-mêmes. Il fallait se tapir dans un coin, se faire le plus petit possible et plutôt que tenter un effort perverti d'avance, tout accepter. »
Mais rien n'ira plus quand notre narrateur découvrira le parti communiste et, surtout, le syndicalisme. Après une première mise en garde par son père, il décidera de se comporter comme s’il rentrait dans les rangs et se mettra à travailler comme ouvrier dans l’imprimerie. Son but sera tout simplement d'apprendre un métier, puis de quitter la maison et de trouver du boulot ailleurs. Alors, il sera libre et pourra se dévouer à la cause syndicale. Il a un jeune ami, Paul, qu’il convertira à ses idées. Ce dernier est quasiment fiancé à une jeune et jolie jeune fille qui répond au prénom d'Hélène. Celle-ci, par contre, se fout du syndicalisme comme de la politique et nous est présentée comme un jeune petit animal, uniquement préoccupé de lui-même. Mais elle a un charme indiscutable et un comportement volontaire. Elle trouve que son amour avec Paul a déjà quelque chose de vieux et fait vraiment du charme aux jeunes hommes de son entourage.
Nous serons bien vite transportés dans des réunions et discussions syndicales ou politiques et les idées utopistes de l’époque nous seront exposées de long en large. Du genre : « Il disait l'immense bonne volonté qui venait de naître en France et qui allait rayonner sur le monde ; il leur promettait qu’ils sauraient imposer à toute la terre leurs méthodes de paix. » Le monde ne ferait donc plus qu'un et les guerres deviendraient impossibles !. On ne demandait qu'à le croire, mais à peine six ou sept ans plus tard.
Un des personnages nous donnera son idée de la différence entre le syndicalisme et le parti communiste : « Les communistes regardent les hommes comme des pions sur un échiquier ; il s'agit de gagner la partie ; les pions par eux-mêmes n’ont pas d’importance. » Il y a aussi très souvent des phrases intelligentes sur l’être lui-même, son rôle, sa raison d'être, sa position vis à vis des autres et de l’ensemble dans lequel il vit.
Mais je ne suis jamais rentré dans ce livre assez volumineux, ou trop à mon goût.
Malgré ses qualités d'écriture, il m’a semblé avoir mal vieilli, être construit de façon par trop visible. Chaque personnage m'a semblé n’être là que pour les répliques et le rôle qu'il a à jouer. Aucune spontanéité, rien d’imprévu dans les comportements.

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Belle oeuvre

8 étoiles

Critique de Bleudiff (, Inscrite le 17 août 2014, 32 ans) - 4 octobre 2015

Je découvrais son talent avec ce livre.
Pour être connue féministe, l'auteur a laissé une place équivalente et égale aux deux sexes dans le livre.
Si d'ordinaire nous sommes confrontés aux maux de celui qui aime, ici il nous est proposé de faire face aux souffrances de celui qui est aimé.
Belle écriture, beau style, beau moment partagé avec Simone de Beauvoir entre ses pages!

Le Castor et le Renard

10 étoiles

Critique de Radetsky (Massieu, Inscrit le 13 août 2009, 79 ans) - 30 septembre 2011

Il y a un point d'interférence entre ce bouquin du Castor (Simone) et le Petit Prince d'Antoine de St Exupéry, dans lequel le renard insiste afin d'être apprivoisé, avec cette conséquence implicite : "...on ne connaît que les choses que l'on apprivoise..." et son corollaire : " on est responsable de ce qu'on apprivoise".
"Le sang des autres", variation plus subtile qu'il n'y paraît sur la philosophie de l'engagement, si fortement illustrée par J.-P. Sartre entre autres, présente la structure d'un éventail, ou d'un métier à tisser à partir duquel les multiples fils des existences aléatoirement jetées dans le monde vont se concentrer, se nouer, se fondre, constituer un tout cohérent et signifiant . Mais pas de "fatalité" invincible à laquelle tout un chacun va se soumettre aveuglément : le fatum agit à la manière d'un champ électromagnétique, d'où telle ou telle particule va pouvoir s'échapper ou modifier sa trajectoire, manifestant ce degré de liberté qui reste à l'humain au plus profond de son impuissance d'individu. D'une certaine manière, Camus aurait pu écrire ce livre dans ses prémisses... Jusqu'au pied du mur où éclate la vérité de la responsabilité personnelle. Sartre évoquait plus tard cette période ainsi (en substance) : "...Nous n'avons jamais été plus libres que sous l'Occupation..." . Le paradoxe n'est qu'apparent : il est des situations où toute chose se voit dépouillée des scories de la contingence banale, de la vie "ordinaire", de la nausée portée par une existence subie. L'Histoire, faute qu'on ait pu en dévier préalablement le cours par des actions ou des inactions personnelles ou collectives dans des temps indistincts où s'indéterminent l'individuel et le collectif, repasse parfois les plats, remettant chacun brusquement confronté à des choix déterminants : liberté ou esclavage, fatalité ou action, vie ou mort.
Chacun de nous est responsable des autres, de tous les autres, où que ce soit, en tout temps. Chacun de nous est comptable de l'accroissement, de la stabilisation, ou de la diminution de la souffrance humaine.
C'est aussi l'histoire d'Hélène qui émerge de ce livre comme le contre exemple parfait, dans lequel Simone de Beauvoir entreprend la réfutation absolue d'une non-philosophie de la vie incarnée dans une petite sotte réduite longtemps à cultiver les illusions stériles de l'individualisme, laquelle finit par trouver son chemin de Damas, alors qu'elle voit la police traîner des enfants juifs brutalement séparés de leurs mères vers les autobus qui ont leur terminus à Drancy. Prenons garde : le balancier de l'Histoire ne cesse d'osciller entre les périodes où l'individu est tout, alors qu'il n'est rien en fait, et celles où émerge une conscience collective où l'individu n'est plus rien s'il n'entre en composante d'un tout qui l'assume et le dépasse ; lorsque ces périodes ont atteint un semblant de stabilité, à la manière où un corps cristallise en se refroidissant, alors que tout semble acquis, rien ne va plus ; c'est à la limite, dans les périodes où l'accélération des évènements conduit vers les crises, que se révèlent et la vérité des choses, et la vérité des êtres.
Les termes d'éveil de la conscience et de la prise de responsabilité peuvent varier en intensité, les modalités peuvent changer de lieu, de classes sociales, etc. Mais tous sont atteints, frappés à un moment ou à un autre, que le "parti" existe ou non, que les uniformes et les casques soient verts, bleus ou bariolés, qu'on soit puissant ou misérable, prolétaire ou bourgeois : même dans la rédemption nécessaire, il y aura aussi et toujours "le sang des autres", ceux qu'on a reconnus et qu'on aime et qu'on va perdre, car nos destins individuels et finis ni ne s'effacent, ni ne s'oublient, mais s'entrecroisent, s'interpénètrent, interagissent sur le monde et les autres, contribuent à faire naître, fertiliser et construire un autre chose, d'où le malheur sera banni.
Ce livre est une chronique de la France entre 1930 et 1944, mais c'est une chronique intemporelle et on peut le lire tout aussi bien comme une prophétie.

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