Mon grain de sable de Luciano Bolis

Mon grain de sable de Luciano Bolis
(Il mio granello di sabbia)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone , Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Septularisen, le 21 avril 2012 (Luxembourg, Inscrit le 7 août 2004, 55 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 10 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (3 691ème position).
Visites : 3 820 

LE GRAIN DE SABLE QUI GRIPPE LA MACHINE...

Luciano BOLIS est né à Milan en 1918, dans un milieu bourgeois. Étudiant en littérature et philosophie, sportif accompli, antifasciste de la première heure, il entre très tôt dans la résistance et dirige un réseau dans le nord de l’Italie…

Début février 1945, il n’a que 27 ans quand sur dénonciation il est arrêté par les chemises noires à Gênes.
BOLIS tente de cacher sa véritable identité, de minimiser son rôle dans la résistance, il va jusqu’à s’inventer une fausse vie, avec de fausses origines et une histoire de toutes pièces…
Malheureusement pour lui, ses geôliers ont très vite compris qu’ils tiennent un des chefs de la résistance et veulent qu’il parle, qu’il livre des noms, qu’il dénonce son réseau…
Commence alors de longues séances de torture d’une bestialité d’une férocité et d’une brutalité sans nom. Luciano BOLIS est laissé sans nourriture et sans eau, battu, passé à tabac, mordu à l’oreille, on lui arrache la moustache, on le fouette, le frappe à coup de martinet…
Rien n’y fait il déploie des ressources de résistance physique et morale exceptionnelles et ne lâche rien ! Ni noms, ni réseau…rien! En son for intérieur il ne veut surtout pas qu’une autre personne subisse par sa faute ce qu’il subit…

Laissé pour mort, mais toujours silencieux, commence alors pour lui la torture dite « scientifique », supplice de la noyade, pendaison par les bras…
A bout de force et de ressources, BOLIS sait qu’il ne résistera plus très longtemps à la torture… il décide, plutôt que de risquer de parler, de se suicider avec une lame de rasoir qu’il avait réussi à cacher dans la couture de son pantalon… Ce sera son grain de sable pour faire «gripper» toute la machine à broyer les êtres humains…

Au cours de la nuit, profitant d’un moment d’inattention de ses plantons, il se tranche les poignets et la gorge…

Me voici encore une fois face à la critique d’un des monuments de la littérature Italienne d’après 1945, et pourtant ce livre compte moins de cent pages… Que puis-je dire sur ce chef d’œuvre, ce bijou, cet ovni littéraire… L’auteur de ce livre étant devenu un héros, un mythe de son vivant même…
Disons que Luciano BOLIS décrit toute l’histoire de façon quasi clinique, comme s’il observait le tout avec un regard depuis l’extérieur. Ce n’en est que d’autant plus réaliste, plus frappant, plus impressionnant quand on sait que ce qu’il raconte c’est ce qu’il a vécu, c’est ce qui lui est vraiment arrivé, et que ce livre ce de l’histoire avec un grand H, son histoire…
Une écriture au scalpel, peu de mots, peu de phrases, les mots justes, durs, frappants… Un style, une écriture dure et ardue… Poignant, lucide, vrai, impartial, un témoignage d’une extrême humanité, pourtant certaines des scènes qu’il décrit dans son récit sont absolument insoutenables…

Un extrait : « Je ne savais qu’une seule chose, c’était que le planton devait me retrouver mort (…) Puisqu’il fallait que cette lutte entre la vie et la mort donne la victoire à la meilleure part de moi-même, je cherchais à voler ses dernières chances à la vie. Ce sont les ultimes lésions que je peux me faire, pensais-je. Ensuite ou je mourrai ou je redeviendrai un simple objet entre leurs mains »…

Je n’ai qu’une seule chose à dire de plus sur ce livre…. Lisez-le, lisez-le, lisez-le, lisez-le….

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Le témoignage exceptionnel d'un ancien partisan soumis à la torture par les brigades noires

9 étoiles

Critique de Eric Eliès (, Inscrit le 22 décembre 2011, 49 ans) - 15 août 2023

La critique principale de Septularisen dit l’essentiel de ce petit livre, aussi bref que dense comme un coup de poing (même si le titre n'a pas tout à fait le sens qui lui est prêté par la critique principale)

Luciano Bolis fut l’un des chefs de la résistance à Gênes. Né à Milan, dans une famille bourgeoise dont plusieurs membres ont rallié le parti fasciste, il s’engage très vite dans la résistance au nom d’un sentiment patriotique et républicain. Comme Primo Levi, Bolis fait partie d’un réseau non communiste mais celui de Bolis (l’union ligurienne du parti d’action) semble étendu et structuré. En février 1945, après l’arrestation d’un des hommes de son réseau, Bolis essaye de s’enfuir de Gênes mais il est attrapé fortuitement lors d’un contrôle d’identité tandis qu’il attend de prendre un bus pour quitter la ville, car sa fausse identité avait été éventée par un homme infiltré dans le réseau (en fait, Bolis explique qu'il sut plus tard qu’il s’agissait d’un ancien partisan qui avait retourné sa veste pour sauver sa vie après avoir été arrêté par les brigades noires).

Dès lors, Bolis va être mis sous pression puis torturé, pendant des jours, parfois avec méthode, et même avec subtilité, parfois brutalement, au risque de le tuer. En fait, surtout à cette époque (début 1945) où l’effondrement du régime semble déjà inéluctable, certains fascistes se vengent des attaques menées par les partisans, qui préparent l’arrivée des Anglais ; d’autres, des crapules qui avaient cru choisir le camp du plus fort, se défoulent de leur rage sur les prisonniers. Bolis n’a qu’une seule obsession : juste tenir et résister, sans lâcher aucun nom… Il parle parfois, tente même d’argumenter, mais ne cède que des choses qu’il estime non compromettantes ou déjà connues. Néanmoins, son extraordinaire résistance, physique et psychique (qui lui permet de toujours rester lucide, à moins que ce sentiment soit suscité par l’écriture rétrospective et la remise en ordre opérée par la mémoire), s’épuise et Bolis, affaibli par les coups, la faim et le froid, ne voit pas d’autre issue que de se tuer. Ce moment est à la fois poignant et atroce, presque insupportable par certains détails précis. Un soir, parvenant tant bien que mal à se défaire de ses liens, il se tranche les veines du poignet avec une lame de rasoir cachée dans la couture de son pantalon. Mais le sang coagule trop vite, alors il tente de s’égorger mais sa connaissance en anatomie est trop superficielle : il se taillade vainement la gorge, sans trouver la jugulaire, puis, creusant la plaie à mains nues, il essaye d’arracher tout ce qui lui tombe sous les mains, dont sa pomme d’Adam, jusqu’à s’évanouir dans une mare de sang. Les fascistes, qui veulent essayer de le garder vivant (parce que mort, il ne sert plus à rien) vont le transporter à l’hôpital, où il émerge peu à peu du coma et récupère même rapidement, au point qu’il sera capable de marcher quand la résistance organisera son évasion (qui lui fut salvatrice car les fascistes avaient prévu d’éliminer leurs prisonniers avant l’arrivée des Anglais). Sa résistance physique et mentale est stupéfiante, au point qu’elle suscitera l’admiration de tous ceux et celles qui le soignent (y compris de ses gardiens fascistes et d’une infirmière, qui deviendra son épouse après la guerre).

Ce court récit est très factuel, sans ambition littéraire, sans digression politique ou philosophique sur le sens du combat. Néanmoins, dans une courte note d’introduction, Bolis déclare qu’il a tenu à rédiger son récit (qui date de 1946) pour témoigner et garder trace au profit des générations futures, pour qu’elles sachent le prix payé pour libérer l’Italie. Et je me permets de nuancer le propos de la critique principale, le « grain de sable » explicitement évoqué par Luciano Bolis dans son introduction n’est pas (comme je l’avais cru moi aussi initialement en lisant le titre) celui qui enraye la machine mais celui qui, un parmi des millions, forme l’immensité du désert. Chaque individu, isolément, ne peut presque rien, juste déposer son « grain de sable », mais la multitude de ces presque rien suscite quelque chose d’immense et de plus vaste que la somme des individualités…

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