Mon plaisir en histoire de Paul Morand

Mon plaisir en histoire de Paul Morand

Catégorie(s) : Littérature => Biographies, chroniques et correspondances , Littérature => Francophone

Critiqué par Jlc, le 15 juin 2008 (Inscrit le 6 décembre 2004, 79 ans)
La note : 7 étoiles
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Vagabondage dans le passé

Paul Morand est un grand écrivain qui a parcouru le vingtième siècle, de Marcel Proust qui a préfacé son premier recueil de nouvelles à André Malraux, mort la même année que lui, en 1976, et dont il fut si différent, en passant par Jacques Chardonne dont il a longtemps été l’épistolier quotidien. Ce touche à tout a aimé passionnément l’histoire mais plus en écrivain qu’en historien.
« Mon plaisir en histoire » qui prolonge « Mon plaisir en littérature » est « un vagabondage dans le passé », sorte de mélange de textes, variés quant aux sujets, à la forme et au style. Si la figure dominante en est Napoléon Bonaparte « premier homme des temps modernes » selon Chateaubriand, on y retrouve aussi le général Souvarov, vainqueur de la deuxième campagne d’Italie au tempérament à l’opposé de celui qui n’est pas encore empereur, ou Dostoïevski et, plus insolite, Lewis Goldsmith, ardent prosélyte de Napoléon bien qu’Anglais.
Comme toujours, chez Morand, c’est brillant, inattendu, d’un style parfait et l’anecdote est souvent, bien plus qu’un brillant propos de salon, l’illustration d’une politique ou un caractère.
Il portraiture Bonaparte en homme pressé ; la vitesse et la frénésie du temps sont deux des thèmes majeurs et du modèle et du peintre. « Il lui faut bouger sinon il deviendrait fou » et l’impatient de s’écrier : « Il m’arrivera de perdre des batailles, mais jamais des minutes ». Ou encore arrivant à Moscou : « Il était temps ». Cette façon de bousculer le temps dont il a peut-être peur est aussi sa force et avec subtilité Paul Morand croit voir dans son mariage avec Marie-Louise un contretemps : « Il avait cru que cela le grandirait d’épouser une archiduchesse, fille d’empereur : cela le rapetisse, il y ralentit ses réflexes ».
Toujours pressé, l’écrivain abandonne vite ce thème pour étudier, avec brio, « Le précis des guerres » que dicta le proscrit de Sainte Hélène. Napoléon y dit son admiration pour César, Turenne et Frédéric II. Puis retour en arrière avec l’histoire peu banale de cet Anglais qui fonda le journal « L’Argus » entièrement dédié à la propagande de ce Français si honni Outre-Manche. Et l’auteur fait un intéressant rapprochement avec l’Angleterre du vingtième siècle, trahie au profit de l’Union Soviétique par le célèbre trio d’espions Burgess, Mac Lean et Philby, au nom dans les deux cas d’une vengeance contre « L’Establishment ».
Nous parlions de trahison, voici Talleyrand dont Morand fait le portrait non d’un traître mais du plus grand Européen de son époque : « Talleyrand a desservi l’Empereur pour servir non la France comme il l’a dit mais l’Europe ». Et c’est l’occasion pour restituer l’ambiance du Congrès de Vienne en ces temps où l’Europe parlait français avec une élégance oubliée.
Changement de style avec un Morand auteur dramatique qui imagine « Stendhal chez Marie-Louise » où perce bien des désillusions et un profond scepticisme.
Nouveau tête à queue historique pour évoquer le général Souvarov, analyser « Le journal d’un écrivain » et rendre ainsi hommage à la perspicacité de Dostoïevski - ce que Gide n’avait pas vu- et à son génie, avant de conclure par une réflexion sur l’hésitation, historique mais toujours d’actualité, de la France entre « une vocation maritime et un destin continental ». A l’évocation de ce patchwork, on voit combien nous sommes très loin de la rigueur scientifique qui doit être celle d’un historien ; nous sommes chez un grand écrivain qui prend un réel plaisir à raconter l’histoire à sa façon, avec son talent et son art de la conversation mais sans jamais plier la réalité historique à sa fantaisie romanesque.
Remarquablement écrit, ce plaisir en histoire est d’abord un plaisir de littérature qui intéressera surtout les passionnés d’histoire (ne serait-ce que pour contredire tel ou tel point) et les admirateurs de Morand. Pour ceux qui ne le connaissent, cet ouvrage n’est pas la meilleure entrée dans une oeuvre qui a marqué la littérature française du siècle dernier. A ceux là je recommanderais plutôt de commencer par ses recueils de nouvelles.

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