La nuit l'après-midi de Caroline Lamarche

La nuit l'après-midi de Caroline Lamarche

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Kinbote, le 29 mars 2001 (Jumet, Inscrit le 18 mars 2001, 64 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (24 102ème position).
Visites : 4 660  (depuis Novembre 2007)

Le soleil à adorer

« Il y a trois jours que les chatons sont nés. Et trois jours que je saigne. »
Par trois fois, (« trois fois, comme on exorcise »), la narratrice rencontrera dans des hôtels de passe différents un inconnu après avoir donné suite à son annonce : « homme autoritaire cherche jeune femme caractère souple pour moments très complices. » et lui avoir confié au téléphone :
- Si on me domine, je fais tout.
En vérité, dit-elle, elle a répondu à un songe. « Une nuit, j’ai rêvé qu'un inconnu me prenait de force avec un acharnement sombre, des gestes précis et vifs qui auraient pu être cause du
meurtre comme de l’amour. »
En mal d'enfant, d'une enfance, souffrant de ne pas abriter de bébé dans son ventre, la narratrice voue son corps au plaisir masculin, de Gilles, son amant, marié et père, et de l’ « homme roux », son bourreau d’élection, un « abandonné à la naissance ».
L’homme roux, non être d'amour, dieu vide, n'est pas l'antithèse de Gilles mais son au-delà possible, celui qu'elle voit derrière lui, à la fois monstre et consolateur.
La narratrice va boire son amertume jusqu’à la lie, descendre au plus profond du dégoût, et connaître le parfait abandon pour, à l'aube nouvelle, retrouver ses habitudes, « le soleil à adorer ». En poussant la nuit à son comble, elle est allée au bout de son rêve.
Ramassé et brutal, taillé dans le vif des mots, d’un froid tonifiant qui n'exclut pas les éclaircies de tendresse, ce roman court se lit d'une traite, la bouche sèche et le souffle court.

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« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance ».

8 étoiles

Critique de Lucien (, Inscrit le 13 mars 2001, 67 ans) - 20 janvier 2004

« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance ». Ainsi commence "W ou le souvenir d’enfance" de Perec.
« Je ne me souviens pas de mon enfance ». Ainsi commence La nuit l’après-midi, le deuxième roman publié de Caroline Lamarche (il avait été rédigé quelques années avant sa parution chez Minuit, et une première version avait été éditée en 1995 chez Spengler).
Pas de souvenirs… et le livre de Perec, plus qu’aucun autre, met son auteur à nu. Comme si l’amnésie, toujours, précédait l’anamnèse.
Pas de souvenirs non plus chez Caroline Lamarche. Sauf un. Qui lance le livre. « Je suis seule dans un petit lit, je me suis mise à l’envers, ma tête cogne au fond du lit, au fond des draps, j’étouffe, je vais mourir, je crie. » J’étouffe. L’enfant étouffe tandis que « dans le grand salon, il y a une réception, des tintements de verres, des bruits de conversation, personne ne m’entend. »
Elle étouffe, l’enfant, dans ce milieu compassé. Une servante passe, entend un gémissement de chaton, tire les couvertures. Sauvée.
Sauvée cette fois-là. Sauvée des couvertures mais pas du milieu. Rendue à elle-même, « cette présence à moi-même dans laquelle j’excelle, que j’adore et je hais : celle d’un corps froid et chaste, nourri d’une enfance sans histoire et du pas glissé des servantes »

La narratrice a un amant, Gilles. Et un amant, ça aime, bien sûr, dans tous les sens du terme.
Pourquoi répondre alors à cette petite annonce toute en litotes : « Homme autoritaire cherche jeune femme caractère souple pour moments très complices… »
Pourquoi, si ce n’est pour échapper encore à l’étouffement, à l’enfance sans histoire ? Qui a dit que les gens heureux n’ont pas d’histoire ? Qui en a conclu que ne pas avoir d’histoire, ça suffit au bonheur ?
Et elle rencontre l’homme roux. Même pas beau. Même pas grand. Même pas robuste. Parce qu’il est de l’autre monde, du monde des servantes, elle se soumet à lui, dès le début, dans le café où ils partagent le vin. Cérémonial. Ceci est mon sang qui sera versé… Et le sang sera versé car il DOIT l’être. Et la souffrance subie. Jusqu’au bout. Avec le matériel, fouet, pinces à linge, foulard sur les yeux, objets non identifiés qui pénètrent, qui vrillent, qui fouillent. Avec le matériel et avec les mots.
On songe à l’Anne Desbaresdes de Moderato cantabile. Une Anne qui passerait à l’acte.

Trois fois. Trois fois elle se livrera au plaisir de l’homme roux. En décidant à chaque fois que ce sera la dernière. En le décidant à nouveau à la dernière page, jetant dans une boîte la lettre qui délivre « comme je jetterais dehors un chat errant, comme je mettrais au monde une vie nouvelle : en sanglotant de douleur. »

« La nuit sera longue et sereine. » conclut la narratrice. Et le lecteur referme le petit livre en se permettant d’en douter.



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