La nuit l'après-midi de Caroline Lamarche

La nuit l'après-midi de Caroline Lamarche

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Kinbote, le 29 mars 2001 (Jumet, Inscrit le 18 mars 2001, 65 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (24 276ème position).
Visites : 5 466  (depuis Novembre 2007)

Le soleil à adorer

« Il y a trois jours que les chatons sont nés. Et trois jours que je saigne. »
Par trois fois, (« trois fois, comme on exorcise »), la narratrice rencontrera dans des hôtels de passe différents un inconnu après avoir donné suite à son annonce : « homme autoritaire cherche jeune femme caractère souple pour moments très complices. » et lui avoir confié au téléphone :
- Si on me domine, je fais tout.
En vérité, dit-elle, elle a répondu à un songe. « Une nuit, j’ai rêvé qu'un inconnu me prenait de force avec un acharnement sombre, des gestes précis et vifs qui auraient pu être cause du meurtre comme de l’amour. »
En mal d'enfant, d'une enfance, souffrant de ne pas abriter de bébé dans son ventre, la narratrice voue son corps au plaisir masculin, de Gilles, son amant, marié et père, et de l’ « homme roux », son bourreau d’élection, un « abandonné à la naissance ».
L’homme roux, non être d'amour, dieu vide, n'est pas l'antithèse de Gilles mais son au-delà possible, celui qu'elle voit derrière lui, à la fois monstre et consolateur.
La narratrice va boire son amertume jusqu’à la lie, descendre au plus profond du dégoût, et connaître le parfait abandon pour, à l'aube nouvelle, retrouver ses habitudes, « le soleil à adorer ». En poussant la nuit à son comble, elle est allée au bout de son rêve.
Ramassé et brutal, taillé dans le vif des mots, d’un froid tonifiant qui n'exclut pas les éclaircies de tendresse, ce roman court se lit d'une traite, la bouche sèche et le souffle court.

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8 étoiles

Critique de Pucksimberg (Toulon, Inscrit le 14 août 2011, 44 ans) - 6 mai 2023

Ce roman s'empare du lecteur sans lui laisser le temps de respirer ou de faire une pause. Pourtant, les scènes décrites ne sont pas toujours très confortables. La narratrice a un amant Gilles qui est marié. Leur relation fonctionne bien, mais un jour elle décide de répondre à une annonce dans laquelle le locuteur recherche à dominer une femme dans une relation sadomasochiste. Elle accepte et rencontre cet homme roux quelque peu fermé.

Je dois reconnaître que le roman est très bien construit et l'écriture de Caroline Lamarche possède de belles qualités. La focalisation interne permet de percevoir les ressentis du personnage principal de l'intérieur, même si on n'a pas forcément envie de vivre ces expériences. Certaines scènes sont un peu rudes. Le roman possède aussi un rythme vif et le lecteur est porté par l'énergie de cette écriture. Ce n'est pas un page-turner qui jouerait sur des ressorts narratifs faciles et commerciaux, mais ce roman happe le lecteur du début à la fin. Sans en dire trop, des parallélismes sont créés entre les personnages et les chats du roman. Ce point est mené avec discrétion et de façon intelligente.

Caroline Lamarche oblige son lecteur à regarder dans les yeux les pulsions et les fantasmes de certains d'entre nous qui se réalisent dans la soumission et dans la douleur. Cela peut ébranler le lecteur, l'indisposer parfois, mais c'est la peinture d'une réalité. Cette femme paraît même parfois surprise par ses attentes et par ses désirs. Elle ressent même une certaine répulsion ou incompréhension après l'acte, et pourtant ... La douleur comme vecteur du plaisir peut interroger le lecteur, mais cela existe bel et bien.

Découvrir ce qui motive le désir peut être vertigineux. Ce roman peut s'apparenter aux confidences d'une femme. Nous suivons ses pensées et ses envies. L'écrivaine ne juge pas, elle se contente d'évoquer les expériences d'une femme, une femme qui ne se définit absolument pas comme dévouée aux expériences libertines. C'est en cela sans doute que le roman interroge davantage.

Un roman parfois inconfortable, mais courageux et immersif ...

« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance ».

8 étoiles

Critique de Lucien (, Inscrit le 13 mars 2001, 68 ans) - 20 janvier 2004

« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance ». Ainsi commence "W ou le souvenir d’enfance" de Perec.
« Je ne me souviens pas de mon enfance ». Ainsi commence La nuit l’après-midi, le deuxième roman publié de Caroline Lamarche (il avait été rédigé quelques années avant sa parution chez Minuit, et une première version avait été éditée en 1995 chez Spengler).
Pas de souvenirs… et le livre de Perec, plus qu’aucun autre, met son auteur à nu. Comme si l’amnésie, toujours, précédait l’anamnèse.
Pas de souvenirs non plus chez Caroline Lamarche. Sauf un. Qui lance le livre. « Je suis seule dans un petit lit, je me suis mise à l’envers, ma tête cogne au fond du lit, au fond des draps, j’étouffe, je vais mourir, je crie. » J’étouffe. L’enfant étouffe tandis que « dans le grand salon, il y a une réception, des tintements de verres, des bruits de conversation, personne ne m’entend. »
Elle étouffe, l’enfant, dans ce milieu compassé. Une servante passe, entend un gémissement de chaton, tire les couvertures. Sauvée.
Sauvée cette fois-là. Sauvée des couvertures mais pas du milieu. Rendue à elle-même, « cette présence à moi-même dans laquelle j’excelle, que j’adore et je hais : celle d’un corps froid et chaste, nourri d’une enfance sans histoire et du pas glissé des servantes »

La narratrice a un amant, Gilles. Et un amant, ça aime, bien sûr, dans tous les sens du terme.
Pourquoi répondre alors à cette petite annonce toute en litotes : « Homme autoritaire cherche jeune femme caractère souple pour moments très complices… »
Pourquoi, si ce n’est pour échapper encore à l’étouffement, à l’enfance sans histoire ? Qui a dit que les gens heureux n’ont pas d’histoire ? Qui en a conclu que ne pas avoir d’histoire, ça suffit au bonheur ?
Et elle rencontre l’homme roux. Même pas beau. Même pas grand. Même pas robuste. Parce qu’il est de l’autre monde, du monde des servantes, elle se soumet à lui, dès le début, dans le café où ils partagent le vin. Cérémonial. Ceci est mon sang qui sera versé… Et le sang sera versé car il DOIT l’être. Et la souffrance subie. Jusqu’au bout. Avec le matériel, fouet, pinces à linge, foulard sur les yeux, objets non identifiés qui pénètrent, qui vrillent, qui fouillent. Avec le matériel et avec les mots.
On songe à l’Anne Desbaresdes de Moderato cantabile. Une Anne qui passerait à l’acte.

Trois fois. Trois fois elle se livrera au plaisir de l’homme roux. En décidant à chaque fois que ce sera la dernière. En le décidant à nouveau à la dernière page, jetant dans une boîte la lettre qui délivre « comme je jetterais dehors un chat errant, comme je mettrais au monde une vie nouvelle : en sanglotant de douleur. »

« La nuit sera longue et sereine. » conclut la narratrice. Et le lecteur referme le petit livre en se permettant d’en douter.

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