Ce que je sais de monsieur Jacques de Leïla Bahsaïn

Ce que je sais de monsieur Jacques de Leïla Bahsaïn

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Sissi, le 12 février 2025 (Besançon, Inscrite le 29 novembre 2010, 54 ans)
La note : 10 étoiles
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L'enfance abîmée...

Loula Benamou traîne ses guêtres et son adolescence aux Palmiers, une « ville-sans-mer » dans laquelle elle vient d’emménager, loin de ses deux grands-mères adorées, mais loin aussi du logement insalubre et délabré qu’elle occupait auparavant.
Flanquée de sa sœur Farah, parfois trop envahissante, de Zahira son « amiétincelle » qui habite le quartier des indigents, de Bébé, de sa mère et de toute une communauté, elle écoute Mickaël Jackson (qui se rappelle à nous de temps à autres avec un petit Crotch grab), regarde avec perplexité son corps changer, découvre le chant, fait la fête et tombe amoureuse du charismatique Trabolta lors d’une soirée musicale.
Tout ce petit monde grandira, quittera ou non le quartier, et l’enfance va s’échapper…enfance souvent abîmée. Adolescence salie. Par la souillure et le trauma, en fait par les deux.
Car derrière cette apparente insouciance, cette légèreté propre à la jeunesse, se cachent d’autres aspects plus sombres.
Loula s’amuse, écoute Smooth Criminal sur son walkman, raconte l’école, les copines, les premiers émois, évoque son environnement.
Mais surtout, Loula observe.
Elle guette, épie par le judas de la porte de son appartement, elle voit et sait. Sait que de jeunes garçons montent chez Monsieur Jacques.

Monsieur Jacques n’est pas un personnage à proprement parler, on sait juste qu’il est blanc, Français, plutôt bel homme et qu’il habite au dernier étage.
On ne sait rien de lui, et tout au plus fait-il de furtives apparitions dans le récit.
Pour autant, et c’est la très grande force de ce livre, il est omniprésent. Sa présence est sourde, malsaine, elle surplombe et envahit le champ de la lecture, de manière invisible, tel un ogre tapi dans l’ombre et prêt à surgir… « un fantôme sans voix ». Un mangeur d’enfants universel et intemporel.
Et ce qui fait contrepoids à ce monstre évanescent, c’est l’acharnement dont Loula fait preuve pour refuser la résignation. Tout le monde sait, pour Monsieur Jacques mais aussi sur ce qui se passe parfois ailleurs, mais c’est l’omerta qui prédomine, dans un silence irrésolu, révoltant.
« Les adultes sont coupables du non-protectorat à l’enfance ».
Loula, elle, souhaite parler, dénoncer. Elle ne renoncera jamais. D’emblée elle annonce qu’elle n’aime pas les adultes « les adultes ne m’intéressent pas ».
Tout ce qu’elle sait de Monsieur Jacques, elle nous le révèle. Et pour que nous, adultes lecteurs, ne fassions semblant d’oublier, revient comme une ritournelle :

Ô qu’il est beau qu’il est beau le lavabo
Ô qu’il est laid qu’il est laid le laid pédo
Jacques, Jacques, Jacques, Jacques

De livre en livre, Leïla Bashaïn continue à nous démontrer, si besoin était, l’étendue de son talent et de sa créativité. Sa façon d’évoquer le Maroc si flamboyant, la famille, de narrer le quotidien dans une langue très visuelle, auditive, colorée, sa façon d’inventer des mots, sa truculence, l’alternance finement jaugée entre légèreté et gravité, les petits clins d’œil au lecteur, tout cela ne nous donne qu’une seule envie : la lire à nouveau.

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