L'établi de Robert Linhart

L'établi de Robert Linhart

Catégorie(s) : Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Thaut, le 6 juin 2024 (Inscrit le 14 avril 2019, 30 ans)
La note : 10 étoiles
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Une usine des années 60, vue de l'intérieur

On oublie trop souvent qu’en mai 68 n’eut pas seulement lieu une révolte étudiante, mais surtout la plus grande grève ouvrière du XXe siècle en France. Dans le sillage de celle-ci et des accords de Grenelle qui la conclurent, un certain nombre d’intellectuels de gauche allèrent s’embaucher en usine. Robert Linhart fut l’un d’eux. Il relate cette expérience dans ce livre fort et grave paru en 1978.

Le récit n’est donc en rien une fiction, mais un témoignage précis d’un an de travail dans l’usine Citroën de Porte de Choisy, où la chaîne d’assemblage s’active sans relâche. Celle-ci est d’ailleurs au coeur des premières pages ; on y découvre son mouvement lent, mais inexorable. La chaîne ne s’arrête jamais, c’est aux ouvriers de se déplacer autour d’elle, de s’activer autour des carrosseries de 2 CV qui ne cessent de réapparaître. La description souligne le calme implacable, prédateur de la chaîne, qui contraste avec l’agitation des ouvrier.es. Le ton est donné.

Les cadences infernales de travail sont souvent évoquées de nouveau par la suite. Le narrateur, nouvel ouvrier, et peu adroit, va passer par différents postes, de la soudure à l’assemblage de portières, et les décrit un à un. Les tâches diffèrent ; les principes tayloristes y sont appliqués différemment pour s’y adapter. Un invariant demeure toutefois : les ouvriers sont constamment poussés à leur limite par les rythmes imposés par la direction, précisément rapportés ; à la confection des fauteuils, on attend « soixante-quinze sièges dans la journée », et par personne, ce qui suppose de « planter cinquante crochets dans la toile » pour chaque siège. Si les objectifs sont d’aventure dépassés par un membre de l’équipe, les objectifs sont aussitôt relevés pour l’ensemble de l’atelier concerné.

La description s’attache ainsi à retranscrire précisément cette soumission des hommes et des femmes à la chaîne et aux objets qu’elle charrie avec elle : « Quand il n’y a pas de chef en vue, et que nous oublions les mouchards, ce sont les voitures qui nous surveillent par leur marche rythmée, ce sont nos propres outils qui nous menacent à la moindre inattention, ce sont les engrenages de la chaîne qui nous rappellent brutalement à l’ordre ». Vivante, la chaîne devient souvent une émanation menaçante de l’usine elle-même.

Le système presque carcéral dont sont par ailleurs victimes les ouvrier.es est également précisément décrit. La surveillance est constante, la répression, immédiate. De nombreux responsables en blouses blanches ou bleues, voire en costume, sillonnent l’usine et s’appuient sur des relais parmi les ouvriers, les « régleurs » ; sorte de contremaître, le régleur « n’a pas de blouse – ce qui le distingue des chefs – mais il passe une bonne partie de son temps à se promener sans rien faire – ce qui l’en rapproche ». Le recrutement de Citroën joue aussi sur les nationalités et les hiérarchies préexistantes ; un chef de village émigre et se fait embaucher à Paris avec une partie de son clan ; il sera dispensé de travail, en échange de quoi il contrôlera à la place de la direction ses hommes ; les ressortissants de pays autoritaires, comme l’Espagne ou le Portugal à l’époque, sont également des recrues de choix ; il suffit de laisser accéder la police politique à l’usine pour s’assurer qu’ils restent dans le rang.

On pourrait continuer longtemps cet inventaire des méthodes aussi variées que créatives, mais toujours vicieuses, déployées par l’usine et sa direction pour exploiter travailleurs et travailleuses aussi efficacement que possible. Mépris, violence symbolique ou physique (la médecine du travail, aux ordres, reçoit une prime pour donner le moins d’arrêts maladie possible ; les casseurs de grève n’hésitent pas à passer à tabac les récalcitrants ; des ouvriers récalcitrants sont affectés à des tâches épuisantes physiquement…), racisme (une hiérarchie des ouvriers existe, de manœuvre à ouvrier spécialisé ; les Français.es sont d’office bombardé.es O. S., avec un meilleur salaire, tandis que les Africain.es sont automatiquement des manœuvres) sont omniprésents dans ce microcosme sombre et brutal. J’ai été fasciné et horrifié par cette description de ces pratiques par l’auteur, dans laquelle j’ai reconnu un certain nombre de récits entendus dans mon enfance.

Le livre n’est cependant pas simplement un témoignage informatif. Il s’agit également du récit d’une grève, menée contre la politique de récupération de Citroën. Pour récupérer les heures perdues pendant les événements de mai 68, la direction décide en effet, en toute illégalité, d’augmenter le temps de travail quotidien des travailleurs, sans les rémunérer pour cela. L’établi participe alors à l’élaboration d’un mouvement de grève.

L’auteur ne considère pas, en effet, son établissement dans l’usine comme une expérience humaine , pour un ressortissant du monde bourgeois, à se confronter à l’existence des travailleurs. Il s’établit dans le but d’aider à organiser le mouvement ouvrier de l’intérieur, et en a ici une occasion ; c’est cette expérience politique qu’il entend relater. C’est peut-être cet aspect du livre qui m’a le plus marqué : l’auteur n’évoque que brièvement et sans pathos la différence sociale qui le sépare des autres ouvriers ; différence qu’il n’ignore en rien, avec tous les avantages qu’elle lui apporte, mais qui n’est pas le sujet du livre. Il montre au contraire ce qui le lie à eux, en l’occurrence, la lutte dans laquelle les individualités s’effacent au profit du collectif ; peut-être y a-t-il là matière à réfléchir. Le récit de la grève permet en tout cas de découvrir de nouvelles méthodes de répression de la part de la direction.

On ressort ébouriffé de cette lecture forte et poignante. Le style est vif et incisif, teinté d’ironie caustique envers les patrons, mais aussi de respect envers les camarades. L’ensemble se dévore rapidement, comme un thriller d’autant plus glaçant qu’il n’y a rien d’inventé dans le livre, sinon quelques noms d’ouvriers qui, même dix ans plus tard, auraient pu être menacés s’ils avaient été identifiés.

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