Pas d'équerre de Judith Wiart

Pas d'équerre de Judith Wiart

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Débézed, le 31 janvier 2024 (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 76 ans)
La note : 9 étoiles
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Sauver l'enseignement professionnel !

Professeure de français, Judith Wiart a été affectée dans un lycée professionnel où elle doit enseigner, notamment, à une classe de douze élèves maçons dont une fille. Selon l’auteure, dans l’enseignement professionnel, les élèves accueillis sont issus pour soixante-dix pour cent de familles d’ouvriers, d’inactifs ou d’employés. Nombreux sont ceux issus de l’émigration. Devant le désastre qui frappe l’enseignement en France, elle a choisi d’écrire, de pousser un coup de gueule. Son texte parle de l’école, de l’enseignement en général, des savoirs à transmettre pour les uns à acquérir pour les autres, de la culture et de la langue, des enseignants et des élèves.

Cet ouvrage se compose des réflexions de l’auteure, d’informations générales tirées de documents divers sur la structure et l’organisation de cet enseignement et de poèmes écrits par des élèves dans des clubs d’écritures. « Les textes des élèves sont extraits des recueils « Chroniques d’une journée moyenne ? La parole de l’âme dans la légende et Maçonneurs à temps plein, écrits lors d’ateliers d‘écriture avec le poète Patrick Laupin entre 2011 et 2019 ». Ce texte est illustré des nombreuses expressions formulées par les élèves, des expressions imagées, saillantes, qui fusent comme les meilleurs aphorismes, qui claquent comme des voiles dans la tempête …

Témoignage, poésie, réflexion, ébauche d’essai, recueil de textes courts, …, cet ouvrage est un peu tout ça, mais c’est avant tout une histoire, une aventure, une expérience, …, celle d’une jeune femme nommée professeure de français dans un lycée professionnel. Elle a la charge, entre autres, d’une classe de CAP maçonnerie de douze élèves dont seulement quatre veulent devenir maçon. Pour moi ce texte composite que je ne sais classer dans une quelconque discipline littéraire, c’est de la poésie pure : dire des choses fortes, saillantes, fondamentales avec les mots et formules dont l’on dispose. Je pense à Sozaboy écrit par Ken Saro-Wiwa, prix Nobel nigérian de littérature, avec quelques mots « d’anglais pourris » comme il le dit lui-même, il a écrit l’une de mes plus belles lectures que j’ai pu lire en quarante ans de pratique assidue.

Judith évoque la situation dramatique de sa professions, de sa mission, elle le dit avec des mots forts en utilisant parfois la poésie comme vecteur de transmission. Elle donne aussi la parole à des élèves dont elle a saisi, au vol, les réparties et expressions imagées, comme cette élève qui a essayé d’écrire un journal intime, elle a tout compris. « Elle utilise des mots simples, ceux qu’elle connait en français, des tournures syntaxiques bancales, peu de ponctuations, mais son regard est celui d’une auteure, d’une poète, … ». Je le répète souvent ce qui fait un grand auteur c’est son regard, l’angle sous lequel il observe son sujet et sous lequel il le raconte. Les histoires sont toujours les mêmes, le sujets ne sont pas très nombreux mais l’art de les raconter est très personnel.

Judith, elle a le sens de l’enseignement, c’est une vraie pédagogue, elle sait dire les choses importantes avec des mots simples, des formules accessibles à tous, imagées, appartenant au champ sémantique de ses élèves. Comme le montre ce dialogue avec l’un d’eux : Driss s’adresse à sa professeure et lui demande : « - Y a une boîte à outils pour l’écriture ? / - Oui, et vous devez découvrir ses outils dans un premier temps et apprendre à les utiliser. / - Comme un maçon ? / - Exactement. Un écrivain est un maçon … ». Il doit construire son texte comme un maçon construit une maison pour qu’elle tienne solidement debout.

Ce texte m’a emballé ! C’est court, c’est simple, c’est fort, c’est puissant, c’est pratique, c’est littéraire. Ca respire comme un aphorisme, ça regarde comme un poète, c’est revendicatif et militant comme un tract syndical et, en même temps c’est un cri de révolte pour sauver une génération sacrifiée sur l’hôtel de la rentabilité au détriment des idées, de la culture, de l’écriture et de la transmission du savoir.

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