Lettres à Eugène: Correspondance 1977-1987 de Hervé Guibert, Eugène Savitzkaya

Lettres à Eugène: Correspondance 1977-1987 de Hervé Guibert, Eugène Savitzkaya

Catégorie(s) : Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par JPGP, le 25 décembre 2023 (Inscrit le 10 décembre 2022, 77 ans)
La note : 9 étoiles
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Hervé Guibert, Eugène Savitzkaya et 'amour

La correspondance amoureuse ne peut prétendre à l’émancipation des désirs et sentiments qu’elle évoque. Tout au plus émergent au milieu des affres et des tourments des moments de virtualités merveilleuses. Les lettres échangées par Hervé Guibert et Eugène Savitzkaya n’échappent pas à la règle. Le premier ose émettre des sensations extrêmes. Le second reste sur la réserve. L’échange met en exergue évidences et jeux d’ombres sans que ses derniers soient hystérisés. Demeure un inter-monde au sein d’un partage peu équitable. Dans sa dernière lettre Savitzkaya écrit « Pour toi je me suis jetés dans le vide les yeux fermés, mais le tremplin n’était qu’à deux centimètres du sol ». Tout est là. L’écrivain belge suggère avec son ironie coutumière l’écart entre les deux partenaires. En amour l’égalité des passions n’existe pas. De plus le livre prouve que ses affres finissent forcément mal. Mais l’abandon n’est pas ici une décision. Le Sida eu raison de Guibert.

Dans son éternelle passion celui-ci brouille les frontières entre le réel et l’imagination, plonge toujours dans la frénésie. Il procède par envahissement épistolaire passionnel. L’homme blessé s’y met à nu. Son manque profond, irréductible n’est pas sans rappeler celui de Bernard-Marie Koltès. Mais tandis que l’écriture de Guibert prolifère celle de Savitzkaya est sinon plus sage du moins plus distante face à celui qui à la fois réclame la dévoration mais refuse de s’y plier. L’auteur d’  « Un jeune homme trop gros » (livre qui fit entrer les deux hommes en rapport) y fait preuve de son style toujours ramassé, ironique et pudique. Mais il ne cherche pas à faire barrage à l’océan Guibert mais envisage dans la précision laconique son écriture comme une forme de pensée et non simplement de son expression.

L’un est dans la frénésie, l’autre dans la rétention. Ni l’un ni l’autre pourtant ne marivaudent et se permettent des postures romantiques. D’où l’intérêt du livre. S’y dessine un parcours complexe. Il mêle l’amitié la plus vraie à la passion la plus délirante. il porte parfois à un franchissement qui ne peut que faire passer de la fascination au désaccord même si avec le temps un ordre plus calme prend place. Pour Savtizkaya la vérité est bâtie sur un panthéisme placide et répétitif. Chez Guibert elle se construits sur des amours plus idéales et des désirs plus dépravés.

Néanmoins les deux correspondants aux options littéraires très divergentes sont tels quels. A savoir deux individualités que la littérature n’oppose pas mais rapproche. Entre le flot verbal de l’un et la forme plus laconique de l’autre se dessine le portrait de deux êtres peu enclins au simulacre social ou amoureux. Pétris de contradictions les sentiments restent marqués par la lumière. Et ce au nom d’une admiration réciproque. Par delà les aléas l’élan demeure même s’il se vit différemment. Les lettres toutefois ne donnent de clés ni aux accords, ni aux désaccords. Preuve que la correspondance ne peut rien résoudre. Comme nous le disions en commençant, elle ne possède pas la capacité de prétendre à l’émancipation des désirs et sentiments qu’elle évoque. Elle laisse amoureux et lecteurs piégés dans ses dédales. « Pire » : elle contribue à les fomenter. Mais n’est-ce pas là tout le plaisir et l’angoisse du genre ?

Jean-Paul Gavard-Perret



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