L'île des Pingouins de Anatole France

L'île des Pingouins de Anatole France

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Cyclo, le 19 mars 2023 (Bordeaux, Inscrit le 18 avril 2008, 78 ans)
La note : 10 étoiles
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Sommes-nous tous des Pingouins ?

Je me demandais d’où venait l’expression très usitée dans l’internat de me jeunesse : "c’est un drôle de pingouin, celui-là", pour désigner ceux qui faisaient trop de bêtises. Eh bien, je pense que ça vient du fameux roman d’Anatole France, que j’avais failli lire quand j’étais lycéen, car on le trouvait dans la bibliothèque de l’internat. Je crois que j’ai bien fait de passer à côté, car je me serais sans doute bien ennuyé, par manque de références et de culture. Mais maintenant que j’ai lu son magnifique roman en quatre épisodes "L’histoire contemporaine" ("L'orme du mail", "Le mannequin d'osier", "L'anneau d'améthyste", "Monsieur Bergeret à Paris"), où il narre les aventures d’un petit-bourgeois au temps de l’affaire Dreyfus, et profitant d’une réédition récente de "L’Île des Pingouins", je me suis plongé dans ce bain littéraire du début du XXème siècle.

Et pourtant, ce livre d’Anatole France, publié pour la première fois en octobre 1908, curieux mélange de satire et de roman historique, a encore de quoi plaire et intéresser. Récit incroyable, "L’Île des Pingouins" nous donne l’occasion de revisiter l’histoire et utilise la parodie pour ce faire. Car derrière les Pingouins, il y a les Français et leur histoire représentée de façon originale (mais qui peut parfois lasser un lecteur moderne). Ce conte philosophique, satirique, cette sotie au style voltairien, parfois pamphlétaire, a été un régal de lecture pour moi aujourd’hui encore.

Dans "L’Île des Pingouins", tout ce qui est raconté, toutes les péripéties, depuis l’origine légendaire de la conversion des Pingouins par Saint-Maël, jusqu’à l’époque contemporaine avec son scandale qui parodie l’affaire Dreyfus, nous ramènent constamment, en filigrane, à l’histoire de France. Mais sous forme grotesque, l'auteur démonte les politiques guerrières ("Le nombre de nos guerres augmente nécessairement avec notre activité productrice. Dès qu’une de nos industries ne trouve pas à écouler ses produits, il faut qu’une guerre lui ouvre de nouveaux débouchés, fait une une critique constante des puissants en général ("Quant au gouvernement, il montrait cette faiblesse, cette indécision, cette mollesse, cette incurie ordinaire à tous les gouvernements, et dont aucun n’est jamais sorti que pour se jeter dans l’arbitraire et la violence"), et du pouvoir excessif du clergé en particulier. Une critique aussi du roman national tel que l’historiographie républicaine et les manuels scolaires de la IIIème République le mettaient en place. "L’Île des Pingouins", comme les livres d’histoire, se divise en chapitres chronologiques : "Les origines", "Les temps anciens", "Le Moyen-Âge et la Renaissance", "Les temps modernes", en quatre parties, "Les temps futurs". La périodisation s’achemine jusqu’au temps présent, et même anticipe sur l’avenir.

L’auteur montre comment la religion sous-tend le pouvoir politique pour opprimer et maintenir leur emprise économique et morale en exaltant "les vertus sur lesquelles repose la société : le dévouement à la richesse, les sentiments pieux, et spécialement la résignation du pauvre, qui est le fondement de l’ordre". Et la fin montre la Pingouinie en train de devenir une fourmilière inhumaine où les individualités ne peuvent plus rien. C’est d’un pessimisme assez noir qui contraste avec l’optimisme de Zola peu de temps auparavant dans ses inachevés Quatre "Évangiles", dont il n'a eu le temps d'écrire que trois seulement : "Fécondité", "Travail", "Vérité", et qui sont à lire également.

Au final, une lecture roborative et qui touche pas mal à l'actualité :
"On ne douta point parce que la chose était partout répétée et qu’à l’endroit du public répéter c’est prouver".
"Dans tout État policé, la richesse est chose sacrée ; dans les démocraties elle est la seule chose sacrée".
"En matière de propriété, le droit du premier occupant est incertain et mal assis. Le droit de conquête, au contraire, repose sur des fondements solides. Il est le seul respectable parce qu’il est le seul qui se fasse respecter. La propriété a pour glorieuse et unique origine la force".

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Les éditions

  • L'île des pingouins [Texte imprimé] Anatole France
    de France, Anatole
    Theolib / "Liber***"
    ISBN : 9782365000826 ; 23,00 € ; 28/04/2014 ; 258 p. ; Broché
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