Ce n'était que la peste de Ludmila Oulitskaïa

Ce n'était que la peste de Ludmila Oulitskaïa
(Prosto tchouma)

Catégorie(s) : Littérature => Russe

Critiqué par Septularisen, le 7 janvier 2023 (Luxembourg, Inscrit le 7 août 2004, 56 ans)
La note : 8 étoiles
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LA PESTE A MOSCOU AU XXe SIÈCLE!

Au début de l’histoire nous sommes à Moscou (U.R.S.S.) en 1939, en plein dans le régime de la dictature stalinienne. Le chercheur en biologie Rudolf (Rudia) Ivanovitch Mayer a parcouru plus de huit cents kilomètres en train, pour présenter à une commission ses recherches, - bien que non terminées -, sur une souche hautement virulente de la peste. Ce n'est qu'après cette réunion qu'il comprend qu'il a été lui-même accidentellement contaminé, et que toutes les personnes qu'il a croisées peuvent potentiellement l'être également.

Les organes de la sécurité de l’État soviétique et surtout le NKVD, déploient alors très rapidement un très efficace plan de mise en quarantaine draconienne général de la population ayant pu être exposée au bacille de la peste pulmonaire. Il faut retrouver et très vite toutes les personnes avec lesquelles Rudolf Mayer a été en contact et les mettre en quarantaine… Mais, en ces années de Grandes Purges, de répression et de peur, une mise à l'isolement rapide et brutale, avec tout ce qui caractérise la dictature féroce et brutale de l’époque, ressemble beaucoup plus à une arrestation politique qu’à une mesure prophylactique de santé…

Les réactions des uns et des autres à leurs interpellations vont parfois se révéler très surprenantes, surtout que les personnes ignorent que… «Ce n’était que la peste»!..

Ce court texte (un peu plus de 130 pages…), datant de 1988, nous est présenté comme un «scénario» (pour une pièce de théâtre?), et est basé sur des faits qui ont réellement existé! C’est d’ailleurs plus à mes yeux une longue nouvelle, qu’autre chose… Ludmila OULITSKAÏA (*1943) nous donne à lire ce qui peut se passer lorsqu'une épidémie éclate au cœur d'un régime totalitaire. Découvert en Russie au printemps 2020, ce texte inédit, plein d'humanisme, résonne singulièrement dans le contexte mondial de la pandémie de coronavirus.

C’est très bien écrit, très factuel, puisque rappelons-le Mme. OULITSKAÏA est biologiste de formation. La description que fait l’auteure de l’épidémie est saisissante de détails, on suit vraiment l’évolution de la maladie pas à pas, avec une acuité surprenante. Les dialogues sont courts, percutants, secs, directs (forcément dans une dictature…). Il y a de nombreux personnages et de nombreux rebondissements tout à fait imprévus. Le futur lecteur potentiel de ce livre peut heureusement se référer à la liste des personnages au début du livre, afin de savoir qui est qui…

Que dire de plus? On serait vite tenté de faire le rapprochement avec le livre «La peste» du français Albert CAMUS (1913 – 1960) (1), notamment en tant qu’allégorie du nazisme chez le français et de la dictature chez la russe… L’autrice le dit d’ailleurs elle-même dans sa postface : «Il y a là quelque chose de très subtil : la peste au temps de la peste.» (Pg. 135).
C’est donc une réflexion sur le bien et le mal : «Les faits sont là: c’est le NKVD qui a stoppé cette épidémie en se servant de sa riche expérience dans le domaine des arrestations et des «liquidations». En quelques jours, les employés de cette organisation ont établi une quarantaine draconienne. Si surprenant que cela puisse paraître les organes de la sécurité d’État se sont avérés plus forts que les forces maléfiques de la nature.
Cela donne à réfléchir…». (Pg. 134-135).

C’est aussi une réflexion sur la «cruauté» de la nature, et la «cruauté» des dictatures: «Je voulais souligner l’idée que la peste n’est pas le pire des fléaux pour l’humanité, car les épidémies sont des processus naturels qui ne touchent pas seulement les êtres humains, mais également les animaux. Tandis que les épidémies de terreur que l’on observe de temps à autre dans les communautés humaines, elles, sont des créations de l’homme, et la nature ne prend aucune part à ces calamités.
Une question se pose avec une acuité nouvelle: quel mal est le plus terrible – celui des cataclysmes naturels et des épidémies, ou celui qui est généré par l’homme?» (Pg. 135).

En conclusion je dirais que ceux qui aiment le style de Mme. OULITSKAÏA adoreront ce livre, et pour ceux qui ne la connaissent pas encore… Et bien voici une excellente façon de la faire, avec ce très beau texte, très représentatif de son écriture et de son œuvre!

(1) Cf. ici sur CL https://critiqueslibres.com/i.php/vcrit/1621
Rappelons que le nom de Mme. Ludmila OULITSKAÏA a été proposé à de nombreuses reprises pour le prix Nobel de Littérature.

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