Les romans de l'interdit de Benito Pérez Galdós

Les romans de l'interdit de Benito Pérez Galdós

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Poet75, le 25 août 2022 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 66 ans)
La note : 9 étoiles
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Un portraitiste hors pair

Qui, en France, connaît le nom de Benito Pérez Galdós et, parmi les rares qui le connaissent, qui a lu l’un ou l’autre de ses ouvrages ? De l’autre côté des Pyrénées, pourtant, et dans tout le monde hispanique, cet écrivain, né en 1843 à Las Palmas de Gran Canaria et mort en 1920 à Madrid, est considéré comme un classique incontournable, l’équivalent de ce qu’est, pour les francophones, un romancier comme Balzac. Les cinéphiles, eux, ont tout lieu de connaître au moins trois titres de romans de Pérez Galdós, tous trois adaptés au cinéma par Luis Buñuel : Nazarin en 1959, Viridiana en 1961 et Tristana en 1970. Mais quant à lire les romans en traduction française ! En dehors de Tristana, qu’on peut trouver aux éditions Garnier-Flammarion, impossible de mettre la main sur quelque ouvrage que ce soit jusqu’à ce que paraisse récemment, aux éditions du Cherche-Midi, ce volume regroupant deux romans de Pérez Galdós : Tormento et Madame Bringas. Or la lecture de ceux-ci confirme les propos de Mario Vargas Llosa, l’un des préfaciers du livre, qui parle de Pérez Galdós comme du « meilleur écrivain espagnol du XIXème siècle et probablement [du] premier écrivain professionnel de notre langue. »
Oui, sans nul doute, les deux romans rassemblés en un volume sous le titre Les Romans de l’Interdit attestent que l’on a affaire à un romancier de premier ordre que l’on peut comparer, sans aucune exagération, à notre Balzac. Comme chez ce dernier d’ailleurs, d’un roman à l’autre paraissent des personnages récurrents dont notre auteur, manifestement, se plaît à fignoler les descriptions au moyen d’intrigues qui mettent en évidence leurs caractères et, en particulier, leurs travers.
Ainsi retrouve-t-on, dans Tormento tout comme dans le roman suivant, le couple Bringas : Don Francisco, deuxième officier du Commissariat royal aux lieux saints, considéré par les plus hautes autorités comme un « excellent sujet », et son épouse Rosalia. Tous deux, parents de trois enfants, habitent en plein cœur de Madrid et hébergent, chez eux, une jeune fille très belle et très pauvre, une orpheline prénommée Amparo, qui les sert comme une domestique et à qui Madame Bringas assure que, d’ici quelque temps, elle devra entrer dans les ordres, étant donné qu’il n’y a pas d’autre avenir possible, pour elle, que de devenir religieuse. Or, bien sûr, le destin ne tarde pas à contrecarrer ces plans, du fait de la survenue d’Agustin, un cousin extrêmement riche qui, après avoir pas mal baroudé, aspire à mener une vie plus calme. Or, quand ce dernier découvre la présence d’Amparo, il en tombe aussitôt raide amoureux. Qu’importe qu’elle soit pauvre ! Il ne songe à rien d’autre qu’à en faire son épouse, ce qu’il finit par lui faire savoir, non sans difficultés, car il est timide.
Pour Amparo, une telle perspective, c’est un cadeau tombé du ciel. Elle, qui n’est qu’une domestique, devenir la femme d’un homme élégant et riche ! Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si, pour son malheur, Amparo n’était pas liée à un homme avec qui elle a eu une relation coupable. Cet homme, personnage le plus impressionnant du roman, c’est Don Pedro Polo, qui n’est autre qu’un prêtre débauché dont la malheureuse Amparo risque d’avoir bien du mal à se dépêtrer. La voilà bientôt prise dans un sérieux dilemme, car quelle attitude adopter avec Agustin, son amoureux ? Lui dire la vérité, au risque de tout perdre ? Lui mentir ? Mais n’apprendra-t-il pas, tôt ou tard, la vérité ? Tel est le fil conducteur d’un roman qu’avec son art consommé du récit Benito Pérez Galdós peut mener à sa conclusion en tenant constamment en haleine le lecteur.
Dans le deuxième roman, c’est un autre débat intérieur qui occupe l’essentiel du récit, celui auquel est confrontée la femme qui lui donne son titre, Madame Bringas. Nous retrouvons donc le couple Bringas, qui avait déjà tenu une place importante dans le premier roman. Mais ici, ce sont leurs particularités de caractère, qu’on avait entrevus dans Tormento, qui forment la clef de l’intrigue : Don Francisco, en effet, quoique riche, se distingue par son extrême pingrerie, alors que Rosalia, contrainte de ne pas déplaire à son époux, essaie néanmoins, sous l’influence de son amie Milagros, de profiter en cachette de quelque plaisir vestimentaire, en petite-bourgeoise vaniteuse qu’elle est. Tout se corse bientôt lorsque Rosalia se retrouve empêtrée dans une accumulation de dettes qu’il faut, par tous les moyens dissimuler à un mari qui, s’il l’apprenait, se mettrait dans tous ses états. Or, voilà que le mari en question attrape une maladie qui le rend momentanément aveugle, ce qui ne l’empêche pas de palper régulièrement son argent pour vérifier qu’il n’en manque pas. L’intrigue, pleine de toutes sortes de rebondissements, se délecte à décrire les tourments de Rosalia et les combines au moyen desquelles elle s’efforce de dissimuler à son avaricieux d’époux qu’elle a puisé dans sa cassette.
De quelles facultés, de quelle inventivité fait preuve Benito Pérez Galdós dans ces deux romans ! Au moyen de courts chapitres, il manifeste un sens aigu du récit, et il sait à la perfection comment en relancer sans arrêt l’intérêt. Il faut dire aussi que l’on a affaire à un portraitiste hors pair : ses personnages sont quasi tous inoubliables, avec une mention spéciale pour l’étonnant prêtre débauché Don Pedro Polo !

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