Ainsi nous leur faisons la guerre de Joseph Andras

Ainsi nous leur faisons la guerre de Joseph Andras

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Kinbote, le 8 juillet 2022 (Jumet, Inscrit le 18 mars 2001, 63 ans)
La note : 8 étoiles
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La guerre que l’homme mène à l’animal

Joseph ANDRAS est cet écrivain qui a refusé le Goncourt du premier roman pour De nos frères blessés, paru chez Actes sud en 2016 « au motif qu’il n’approuve pas l’institutionnalisation de l’écriture et l’idée même de compétition ». Le roman est consacré à Fernand Iveton, « ouvrier pied-noir et indépendantiste guillotiné le 11 février 1957. »

Puis, il a publié chez Actes Sud, en 2018, Kanaky. Sur les traces d’Alphonse Dianou, l’histoire d’« un militant indépendantiste socialiste engagé au sein du FLNKS et tué, en 1988, après l’assaut de la grotte d’Ouvéa ». En 2021, il sort simultanément deux ouvrages, Au loin le ciel du Sud, « un récit sur la jeunesse de Nguyên Ai Quôc (futur Hô Chi Minh), dans le Paris de l’après-Première Guerre mondiale » et ce présent recueil de trois textes.

Il a sortira bientôt, toujours chez Actes Sud, Pour vous combattre, « l’histoire de la vie et de la mort d’un journal sous la Révolution française : sept numéros du Vieux Cordelier parus de 1793 à 1795, qui se sont retrouvés au cœur des tensions ayant divisé les principaux courants républicains« .

Ainsi nous leur faisons la guerre rapporte trois récits, s’étalant sur une période de 110 ans, sur la guerre que l’homme mène à l’animal depuis la nuit des temps. Il insiste dans ces trois histoires vraies sur les termes guerriers, qui attestent d’une volonté de nuire à l’animal davantage encore qu’entre deux nations ou peuple opposés dans un conflit guerrier. Pour sa part, et a contrario, il humanise les animaux, leur progéniture.

La première histoire date de 1903 et se situe à Londres. Elle relate le combat mené par deux femmes pour que cessent les expérimentations sur un chien.

La seconde date de 1985 et se déroule sur un campus californien où un bébé singe sert à des expérimentations dans le cadre de la recherche sur les sonars. Le troisième fait divers se passe à Charleville-Mézières en 2014 où une vache et son veau sont poursuivis et mis à mort après être tombés d’une bétaillère. La vache sera abattue de 70 balles.

Ce qui est remarquable chez Andras, c’est que sa phrase, son style s’accorde à son projet de rendre compte du combat d’individus et de minorités contre les pouvoirs ou un système dominant. Il dérange l’ordre habituel de la phrase en ordonnant ses éléments autrement. Sa phrase perturbe nos habitudes de lecture, plus guère contrariées par des phrases qui, par leur structure, poseraient question, interrogeraient la langue. Elle pousse à réfléchir à ce qui s’y joue. Elle nous perturbe, nous conduit à lire plus lentement, comme si on avait à craindre un accident de langage, une mise à sac du verbe et de la société qui le conditionne. Cette société policée et policière qui ne souffre plus aucune déviance langagière, guère d’innovations, qui altéreraient sa compréhension mais conduit à de plus en plus de lisibilité de telle façon que tout coule comme le veut l’ordre établi, sans une secousse, sans une obstruction. Une normalité qu’on retrouve aussi peu ou prou de plus en plus chez les écrivains qui courent les prix littéraires ou non.

Et puis, dans le troisième récit, il y a cette phrase magnifique, accordée à son propos, et qui décrit la poursuite de la vache sacrilège, qui mènera à son exécution – et que je vous livre ci-dessous.

EXTRAIT

On appelle les pompiers, on appelle la police, on saisit le petit.

Mais la mère, elle, décampe.

S’engouffre sur la départementale non loin, rangée de maisons, haies taillées, fleurs au balcon, un bar-tabac puis un carrefour, la bête file et le clocher de l’église de la ville barre l’horizon d’un trait sec, une camionnette est stationnée aux abords d’un square, la bête s’arrête, regarde, reprend, vision panoramique de l’espèce, les flics sont à ses trousses, ils ne s’attendaient pas à la voir détaler ainsi, plus de vingt kilomètre à l’heure en pleine lancée, quand même la bestiole !, encore un carrefour, elle court, le ciel se coince entre les fils télégraphiques, un piéton traverse le passage clouté et les sabots de la bête écrasent le sol sans herbe, ses kilos, sept cents, on ne sait vraiment, font dans l’air des formes que nul n’avait jamais vues ici, que nul n’aurait jamais cru voir ici, elle passe devant l’usine désaffectée, on dit qu’elle fabriquait autrefois des cycles puis des pelleteuses, mais ça c’était autrefois et ça ne change rien à sa course, avant, aujourd’hui, qu’importe, on a toujours maté son espèce, feuillages, briques, le fleuve ne coule pas il a tout l’air d’une matière solide, épaisse, d’un impassible vert sourd, la bête longe les vestiges de l’enceinte de la cité, son œil cerclé de poils clairs s’agite, la vue est entravée par la peur, le champ se rétrécit, une adolescente s’avance par là et ne s’attend pas à ce qui va se produire, pour sûr que non, personne ne songe à voir ce qu’on ne voit jamais, ce qu’on ne veut sans doute pas qu’on voie, d’ailleurs, le sang ça fait des saletés de partout et la société n’aime pas ça, la saleté, le sang, la violence, elle est civilisée, alors voilà que la bête renverse l’adolescente, le geste est brusque, assurément, mais elle n’aura presque rien, plus de peur et ainsi de suite diront demain les gens, et la bête poursuit sa course cœur battant poumons farcis d’air, il y aune voiture de police alors elle enfonce le métal dans son élan le capot se froisse on doit entendre le bruit et se retourner mais elle cavale, un quai étroit, des bagnoles le bordent de part et d’autre et déjà à droite la grand-rue de l’hôtel de ville à gauche un pont en arc et la bête prend le pont en arc, le fleuve coule dessous, non il ne coule pas, on le sait, tout ce vert compact sur lequel on peine tout de même à se figurer les équipages, les blés flamands et le coton anglais – ah ! poète ! enfant chéri de la ville ! toi qui voulait aller là où boivent les vaches ! -, un passant se jette au sol son téléphone tombe dans le fleuve et le pont va s’achevant, trois issues s’offrent à elle, trois pas une de plus sauf à rebrousser chemin mais en arrière il y a les flics il y a les flingues les matraques et tout ce que l’Etat déploie pour rester l’Etat, il y a aussi l’homme au bâton de bois et sa remorque, quelque part, et son petit rien qu’à elle, sans doute, mais on ne saura jamais ce qui hante alors son esprit, fuir encore, certainement, fuir toujours, alors elle s’enfonce à droite un quai étroit tout autant il suit la Meuse et les arbres jettent de grosses ombres mitées, les voitures garées l’enserrent la bête cavale sur le quai et l’air commence probablement à lui manquer lierre poubelle banc barrières garage un commissaire divisionnaire la poursuit, il a les tempes à ras, l’œil marron et la mâchoire comme tracée au coupe-chou, il dira Elle a échappé à toutes nos initiatives, il dira Il est extrêmement difficile de la confiner, mais la bête ne l’entend pas en effet, elle ne veut pas qu’on la reprenne, son gros corps orange le dit, sa tête à cornes fumant dans l’hiver finissant le dit, le sombre, l’étriqué et l’inconnu de la remorque, non, elle ne veut pas qu’un humain lui mette à nouveau la main dessus, non, elle ne veut pas de sa sagesse, de son génie, de ses éclats de rire, sûr qu’elle n’a que faire de la peinture à l’huile du bon Dieu de la pile à combustible, sûr qu’elle n’a pas inventé la fibre nylon ni le code-barres ni ce monde au sol gris, sûr qu’elle ne sait pas qu’un type du nom de Kant a lancé que les bêtes comme elle n’ont nulle conscience d’elles-mêmes, qu’elle ne sait pas qu’un type du nom de Hegel a écrit que sa voix est vide de sens, qu’elle ne sait pas qu’un type au nom imprononçable a dit qu’elle ne dit rien, sûr, oui, qu’elle ignore tout de ces pensées bien troussées bien ordonnées bien alignées sur du papier : elle sait seulement à cet instant, ses sabots martelant le bitume, qu’elle s’échappe et qu’on veut l’en empêcher.

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Les éditions

  • Ainsi nous leur faisons la guerre [Texte imprimé], récit Joseph Andras
    de Andras, Joseph
    Actes Sud / Domaine français (Arles)
    ISBN : 9782330149017 ; 9,80 € ; 07/04/2021 ; 96 p. ; Broché
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