Guerre de Louis-Ferdinand Céline

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Poet75, le 14 mai 2022 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 65 ans)
La note : 5 étoiles
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La guerre et le sexe en argot

Disparus, peut-être dérobés, à la Libération et retrouvés, dans des circonstances rocambolesques, en août 2021, plusieurs inédits de Louis-Ferdinand Céline s’apprêtent à paraître chez Gallimard, à commencer par cette autobiographie romancée intitulée sobrement Guerre, qui vient d’être éditée et qui suscite l’unanime enthousiasme des commentateurs. « Chef d’œuvre » pour le critique du Monde, « l’un des événements littéraires de cette année à ne manquer pour rien au monde » pour celui de France Inter, c’est à une sorte de concours de la formule la plus emphatique auquel nous assistons (et auquel nous sommes tenus d’apporter notre appui, sous peine de passer pour un cuistre !).
C’est tout de même curieux, de constater à quel point, nonobstant les insupportables éructations, l’antisémitisme invétéré dont il se rendit coupable, Céline a commodément été rangé, de nos jours, dans la liste des écrivains à la mode, à propos desquels on est sommé de s’extasier. Certes, ce n’est pas de l’antisémitisme de Céline dont il est question quand on le loue, mais de ses supposés talents d’écrivain. Distinguons donc, je le veux bien, entre le sinistre antisémite qu’il devint et l’auteur d’un nombre important de romans non entachés de cette tare et prenons le texte de Guerre tel qu’il se présente à nous aujourd’hui, tel que ceux qui se sont attelés à en déchiffrer le manuscrit nous l’ont restitué.
Ce récit, sans doute assez fortement romancé, ne comportant qu’un nombre restreint de pages, fait suite à Voyage au bout de la nuit, l’ouvrage le plus célèbre de Céline, livre qui fit sensation du fait du regard totalement désabusé de l’auteur non seulement sur la Grande Guerre mais sur l’humanité en général ainsi qu’à cause de son style imitant la langue parlée et se repaissant volontiers de mots d’argot. C’est également, bien évidemment, l’une des caractéristiques de Guerre, texte très cru et très argotique, au point que, même s’il est court, on risque de se lasser avant de l’avoir fini (sauf pour ceux qui apprécient de devoir déchiffrer des expressions argotiques à longueur de pages – tous les goûts sont dans la nature !).
Quant à son contenu, s’il comporte des pages saisissantes sur les traumatismes subis par Ferdinand, l’alter ego de Céline, et ses camarades blessés au combat, il s’encombre aussi, malheureusement, d’obsessions sexuelles dont l’accumulation devient vite pénible. Les observations de Céline sur les souffrances incessantes qu’il subit, suite au choc de sa blessure sur le champ de bataille (il écrit, à ce sujet, tout au début du livre, les pages les plus impressionnantes de tout l’ouvrage) ne peuvent qu’ébranler le lecteur, c’est sûr. « J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête », écrit-il au début du livre. Et plus loin, alors qu’il a été recueilli dans un hôpital de fortune, parmi d’autres blessés, faisant référence aux acouphènes dont il souffrit tout au long de sa vie, à la suite de la guerre : « Chaque matin, j’avais plus de fatigue que la veille à force de m’être réveillé vingt trente fois par les bourdonnements au cours de la nuit. C’est des fatigues qui n’ont pas de nom, celles qu’on tient de l’angoisse. »
Pour ce qui concerne les autres protagonistes du récit, Céline y va de ses considérations peu amènes sur la nature humaine. Aucun ne trouve grâce à ses yeux, sauf peut-être son camarade Bébert (appelé aussi Cascade). Les autres, médecins, camarades de chambrée, aumônier, sans oublier les parents de Ferdinand, sont tous traités avec ironie sinon avec sarcasme. Quant aux femmes !!! Autant Angèle, la femme de Bébert, une prostituée parisienne qui vient le rejoindre et met dans tous leurs états les officiers anglais, que l’infirmière Lespinasse, qui prodigue des soins qui ne sont pas que strictement médicaux, elles n’ont, en somme, d’autres fonctions que d’exciter ces messieurs ! Les scènes de sexe abondent dans Guerre, et elles sont d’une totale verdeur. Apparemment, c’est le seul moyen d’apaiser, pour un temps, les douleurs de Ferdinand que de s’occuper de sa bandaison ! Je ne l’écris pas par pudibonderie, mais ce déversoir de scènes de sexe qu’est Guerre ne tarde pas à devenir assommant, autant que la misogynie dont il est l’illustration.
Quant au style imité du langage parlé et, donc, farci d’argot dont Céline fut l’initiateur (beaucoup se sont ensuite engouffrés dans cette brèche), s’il a le mérite d’être parfaitement maîtrisé par son auteur, on n’est pas tenu cependant, n’en déplaise à tous ses thuriféraires, de le considérer comme un moderne parangon de la littérature, qu’il faut se forcer d’admirer même quand on le trouve à la fois obscur et exténuant. À tout prendre, même s’il me faut me contenter de ne le lire qu’en traduction française, je préfère, et de beaucoup, les logorrhées fulminantes de ce contempteur de ses compatriotes que fut l’autrichien Thomas Bernhard (1931-1989), autrement plus inspiré et dans le fond et dans la forme que l’éprouvant Céline!

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