Anéantir de Michel Houellebecq

Anéantir de Michel Houellebecq

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Poet75, le 18 janvier 2022 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 66 ans)
La note : 7 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 4 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (11 666ème position).
Visites : 1 336 

Un blockbuster littéraire

Le livre se présente sous la forme d’une édition particulièrement soignée. Avec sa couverture cartonnée, son bandeau rouge et ses 700 et quelques pages, il ne passe pas inaperçu, d’autant plus que la plupart des libraires le mettent bien en évidence. Quant à la publicité savamment orchestrée autour de sa parution, elle est du même ordre que celle qu’on réserve aux grosses productions cinématographiques, celles qu’on appelle des blockbusters, censés attirer un grand nombre de spectateurs. Ainsi en est-il désormais de Michel Houellebecq, dont les livres sont ravalés au rang d’objets commerciaux, et rien de plus.
Venons-en cependant au contenu de ce roman (car, tout de même, il y a un contenu !), puisque l’occasion m’a été offerte de le lire. Ce n’est d’ailleurs que le deuxième livre de Houellebecq que je me farcis. Le premier, en 2015, ce fut Soumission, dont le moins que je puisse dire est qu’il ne méritait pas le battage dont il faisait l’objet. Il en est de même en ce qui concerne Anéantir, même si je lui trouve un peu plus de qualités que le précédent. Ce qui ne justifie en rien le matraquage qui accompagne sa parution.
Le nouvel alter ego de Michel Houellebecq se nomme Paul Raison, il a la cinquantaine et travaille en tant que haut fonctionnaire au Ministère de l’Economie et des Finances. Comme tous les anti-héros houellebecqiens, il est confronté à son propre vide existentiel au moment même où le couple qu’il forme avec une dénommée Prudence se trouve passablement en crise. Précisons également que l’action du récit se situe en 2027, juste au moment où se déroule la campagne pour l’élection d’un nouveau président de la République. On pourra estimer, me semble-t-il, que ce n’est pas très futé, de la part de l’auteur, que de situer son histoire dans un futur si proche de nous, ce qui la condamne à paraître rapidement totalement désuète. D’autant plus que, comme il le faisait déjà dans Soumission, Houellebecq émaille son roman de noms et de références propres à notre temps qui, d’ici une dizaine ou une vingtaine d’années, ne diront plus rien à personne. Les romans de Houellebecq semblent destinés à vieillir à la vitesse grand V.
Dans Anéantir, on peut distinguer trois niveaux de lecture. Un niveau politique, comme je viens de le signaler, avec le personnage nommé Bruno Juge (inspiré, paraît-il, de Bruno Lemaire) : on pourra, si l’on veut s’amuser, de cet aspect de l’ouvrage, de ce qu’imagine Houellebecq, de ce que deviennent, sous sa plume, certains protagonistes connus du monde politique et médiatique du paysage français, mais on pourra aussi (comme ce fut mon cas) ne voir là que banalités sans intérêt qui composent les pages les plus ternes et les plus indigestes du gros roman (par ailleurs écrit dans un style assez plat). Le deuxième niveau du roman, c’est celui qui mêle l’ésotérisme et le terrorisme. Pendant la campagne présidentielle, en effet, apparaissent régulièrement des messages cryptés, et même le dessin (comme surgi du XIXe siècle) du démon Baphomet, en même temps qu’ont lieu des attentats (vidéos macabres, fausse exécution de Bruno Juge, attaques d’une banque de sperme, massacres de migrants). Or, cette facette de son roman, Houellebecq ne semble pas savoir qu’en faire. Elle se glisse, ici et là, dans le déroulé du roman, elle crée un climat de peur mais n’a pas de réelle répercussion sur ce qui se passe. Enfin, le troisième niveau du roman (et c’est, de loin, le plus intéressant) confronte son personnage principal, Paul, à l’angoisse de la maladie, de la mort et du néant. C’est sur ce terrain, qui lui est familier, que Houellebecq s’avère le plus à l’aise. Son alter ego, en effet, se doit de résoudre des difficultés liées à la vieillesse de son père, avant de découvrir que lui-même est gravement malade : il risque de bientôt mourir d’un cancer de la mâchoire. C’est en décrivant le monde des hôpitaux, des EHPAD, des rendez-vous avec le personnel soignant, des délibérations de Paul avec son frère et sa sœur, etc., le tout imprégné d’une forte dimension métaphysique, que Houellebecq suscite le plus grand intérêt. En décrivant un personnage qui s’apprête à mourir, l’écrivain, de manière sous-jacente, traite aussi d’une civilisation qui, selon lui, non seulement est en déclin mais risque de périr.
Sur ce dernier sujet, le romancier malheureusement reste dépendant de ses obsessions et de ses limites. Sa peur des différences et sa misogynie révulsent. Mais, dans ses tentatives de trouver du sens aux destinées humaines, même si c’est, en fin de compte, pour se complaire dans de fumeuses croyances en de possibles réincarnations, il réussit, parfois, à poser les bonnes questions, par exemple en citant Blaise Pascal. On remarquera à quel point, peut-être à son corps défendant, l’auteur reste obnubilé par les religions, en particulier le christianisme. De nombreuses pages du roman y sont consacrées, d’une manière ou d’une autre. Certes, Paul ne bascule pas dans la foi, en dépit ou à cause de sa sœur catholique pratiquante, mais on devine qu’il ne faudrait pas grand-chose pour qu’advienne sa conversion.
En fin de compte, et je termine par là, il m’a semblé, et de plus en plus au fil de ma lecture, qu’au-dessus de ce roman plane, en quelque sorte, l’ombre tutélaire de Joris-Karl Huysmans (1848-1907), cet écrivain décadent dont le parcours littéraire le conduisit du naturalisme de Zola à la conversion à la foi catholique en passant par un intérêt marqué pour l’ésotérisme et le satanisme. Eh bien, il y a de tout cela dans le roman de Houellebecq : du naturalisme à la Zola, quelques incartades du côté de l’ésotérisme et du satanisme et, sinon une conversion, en tout cas une obsession caractérisée pour les religions, la foi et, en particulier, le christianisme. Cerise sur le gâteau (si l’on peut dire sur ce sujet !), Paul, le personnage de Houellebecq, meurt du même mal qui emporta Huysmans dans la tombe : un cancer de la mâchoire. Difficile de voir là une simple coïncidence.

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Impressionnant

9 étoiles

Critique de Darius (Bruxelles, Inscrite le 16 mars 2001, - ans) - 19 septembre 2022

J’ai emprunté ce dernier Houellebecq avec appréhension . Je n'avais pas du tout aimé son "soumission" trop glauque
Mais celui-ci m’a ravi à plus d’un titre... Tant et si bien qu’au cours de la lecture je m’y suis reprise à 3 fois pour contrôler le nom de l’auteur . Non, c’était bien Michel Houellebecq l’écrivain ..
A un moment donné, bien sûr, il fallait bien qu’il lâche quelques provocations ou goujateries, pour prouver qu’il s’agissait bien de lui

La division de cette grosse brique en petits chapitres de quelques pages m'a beaucoup plu, pour faciliter la lecture, d'autant plus que chaque chapitre concernait un nouvel événement, donc on n’était pas obligé de recommencer au début du chapitre si on avait stoppé le roman à un moment inopportun.

Une idée pas bête du tout de sa part pour remplir le chapitre si on n' a plus d'idée, c'est de décrire le dernier rêve du héros avant de s’endormir .

Ce qui m’a le moins plu ce sont les derniers chapitres dans lesquels il se concentre uniquement sur le cancer du héros . À 50 ans Paul, le héros du livre est soudainement affecté d’un cancer de la langue . L’auteur s’est fortement documenté sur le sujet et nous livre toutes les thérapies possibles ainsi que le soutien des proches surtout de sa femme Prudence qui se comporte comme une mère poule pour son mari . ça m'a un peu dérangé alors qu'ils étaient plus ou moins séparés, enfin ils venaient de se rabibocher juste avant ce cancer fatidique..

Vu que dans ce livre on parle pas mal de maladies : l’AVC du père à 70 ans, le cancer du fils à 50 ans, le suicide de l’autre fils Aurélien , je me demande si ce n’est pas prémonitoire dans la santé de l’auteur

Bref pour moi le meilleur Houellebecq. mais un Houellebecq qui, à mon avis, vieillit et se préoccupe beaucoup de sa santé

Essentiel...

10 étoiles

Critique de Cecezi (Bourg-en-Bresse, Inscrit le 3 mars 2010, 42 ans) - 24 février 2022

Voici un livre qui aborde calmement, en prenant son temps, les questions de la famille, de l'amour, de la maladie, de la mort...
le tout avec un ton très naturel, et une vraisemblance psychologique convaincante. Ce roman est bien écrit, après il faut adhérer au style de l'auteur. Quelques références aux philosophes qui accompagnent la vie du protagoniste, qui affronte la maladie comme il peut.
Le ton n'est pas moralisateur. Certains passages touchent au burlesque, d'autres touchent ou intriguent.

Impressionnant à plus d'un titre

8 étoiles

Critique de Catinus (Liège, Inscrit le 28 février 2003, 71 ans) - 20 janvier 2022

Le roman tourne autour de Paul Raison, la cinquantaine, bras droit du ministre de l’Economie Bruno Juge. L’action se déroule en France en 2027 à quelques mois de l’élection présidentielle. Des attentats commis ici et là en Europe aux influences politiciennes, rien nous est épargné. C’est peut-être l’aspect le moins intéressant de ce récit qui compte quand même 730 pages.
Paul a une épouse, Prudence, ils n’ont pas d’enfant. Cette épouse va jouer un rôle premier plan dans leur destin tragique, surtout qu’au départ, ils comptaient bien se séparer.
Paul a également une sœur, très catholique, un beau-frère Bruno ex-notaire ; Aurélien, un jeune frère qui finira pas se suicider par pendaison ; un père qui subit de plein fouet les conséquences effroyable d’un AVC sévère. Ses enfants, Paul et Cécile, réussiront, illégalement, à le sortir de l’hôpital où il est pris en charge pour s’occuper de lui dans sa maison.
La force de ce roman débute au chapitre six, page 593, quand Paul apprend qu’il est atteint d’ un cancer de la mâchoire. Là également, rien ne nous est épargné vers cet abime …
Vous l’avez compris, le thème de cette fiction est : la fin de vie.
Michel Houellebecq nous tient en haleine. Sans doute avait-il besoin des 730 pages pour nous raconter cette histoire….
J’ai apprécié « anéantir » mais à mon humble avis, il se classe nettement loin derrière quelques-uns de ses autres romans tels « Les particules élémentaires », « Extension du domaine de la lutte », « Restez vivant », « La carte et le territoire ».
A épingler : le livre est un bel objet en-soi : blanc à la couverture cartonnée et grainée, sobre.

Extraits :

- Lorsqu’on a bénéficié d’un hasard heureux, d’un cadeau inattendu du destin, il importe de se taire et par-dessus tout de ne pas s’enorgueillir, de peur que les dieux n’en prennent ombrage et n’appesantissent leur main.

- Elle se blottit contre lui puis lui demanda ou lui dit, il n’était pas certain que ce soit une question : « Nous n’étions pas tellement faits pour vivre, n’est-ce pas ? »

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