Les Gestes du chinois de Jean François Billeter

Les Gestes du chinois de Jean François Billeter

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Critiqué par Page , le 25 février 2021 (Rennes, Inscrit le 12 février 2015, 33 ans)
La note : 10 étoiles
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L’ordre des mots est capital en langue chinoise

Voici un ouvrage qui commence par rappeler que la Chine se passa de grammaire pour sa langue avant que la présence conséquente des occidentaux dans le pays ne pousse à en créer une, ce qui se fit évidemment sur le modèle des langues européennes donc de la langue latine. D’ailleurs le premier auteur d’une grammaire chinoise n’est autre que Ma Jianzhong ; il a publié en 1898 les Principes de base pour écrire clairement et de manière cohérente de Maître Ma ( 馬氏文通 soit en pinyin : Mǎ shì Wén tōng).

Selon Jean-François Billeter, il y a cinq principes qui régissent la phrase chinoise, ils les nomment "gestes" d’où le titre de l’ouvrage. C’est d’abord le thème/propos comme 山 高 shān gāo avec le sens de "(une) haute montagne" où le nom précède le qualificatif. Pour transformer cette phrase affirmative en phrase interrogative, une des solutions est de rajouter la particule 吗 ma à la fin de la phrase alors que pour créer une phrase négative on rajoutera 不 bù entre 山 et 高. L’auteur évoque ensuite la geste qualifiant/qualifié qui explique notamment l’ordre des caractères dans 很 高的 山 hěn gāode shān avec l'idée de "les hautes montagnes".

On passe au principe verbe/objet dans cet ordre des mots. Se pose alors le problème de l’enchaînement et on peut voir qu’à des prépositions en français correspondent des verbes d’action en chinois. Lorsque dans une phrase on veut insister sur un mot, il est mis en dernier, ainsi dans des phrases au passé, le verbe se trouve à la fin mais toutefois après la particule了 qui indique une action réalisée (page 31). En cas de présence de compléments de plusieurs types, on a affaire à la geste du redoublement du verbe, comme ici 他 学 中文 学了 三 年 Tā xué zhōngwén xué le sān nián qui signifie mot à mot "Il étudie (le) chinois, étudie (depuis) trois ans" (page 34).

« Le 5e geste n’a pas d’équivalent dans nos langues, même lointain. Il consiste à lier deux verbes dont le premier exprime une action et le second une action ou une activité qui résulte de la première » (page 39). Il y a cinq types particuliers de verbes composés, ceux de non-pouvoir, de qualité, de direction, de jugement (ceux avec la particule 得 dé qui suit le verbe et précède un mot au sens adverbial en français), de convention. On poursuit sur certaines particularités de l’agencement de la phrase, ce qui donne en particulier 我学中文进步很慢 wǒ xué zhōngwén jìnbù hěn màn pour mot à mot "j’étudie le chinois, (les progrès) très lents" (page 62).

Vers la fin de l’ouvrage est évoquée la poésie classique chinoise où se juxtaposent des mots pleins (c’est-à-dire porteur de sens, donc avec élimination de toutes les marques grammaticales, donc notamment des particules), ce qui est l’occasion de citer en particulier un fameux vers du poète le plus connu de l’époque des Tang à savoir 杜甫 Du Fu. Il s’agit de 国 破 山 河 在 guó pò shān hé zài, une image où pour dire que l’État s’est effondré (国 破) mais que le pays est toujours vivant, on dit que les montagnes (山) et les rivières (河) sont toujours à leur place (在). Du Fu est connu pour avoir dénoncé les malheurs de son temps, celui qui est marqué par les raisons et les conséquences de la révolte d’ Ān Lùshān 安禄山 .

Jean-François Billeter évoque un point qui pose beaucoup de problème aux apprenants du chinois à savoir l’indétermination grammaticale d’une partie des mots. « A titre d’exemple, voici le verbe yuǎn 远 “être éloigné” (prononcer uaine, au 3e ton) dans six fonctions différentes. Relevons les trois premières citées :

1. comme verbe de qualité, emploi absolu, “être éloigné” : yuǎn yǐ ! 远矣 ! “comme il est loin (de moi !)”. Yǐ, au 3e ton, est une particule exclamative. Citation apocryphe des Entretiens de Confucius, que j’invente pour la démonstration et que les spécialistes approuveront comme hautement probable. Le maitre soupire en pensant au Duc de Zhou (djeau, 1er ton), le fondateur de la dynastie, le héros civilisateur qui lui est longtemps apparu dans ses rêves, comme l’attestent les Entretiens : “Je baisse, a-t-il dit, car cela fait longtemps que le Duc de Zhou ne m’est plus apparu dans mes rêves.” (Lunyu 7 /5)

2. comme verbe de qualité qualifiant un nom : yuǎn fāng 远 方 “une contrée lointaine”.
Dans le premier paragraphe des Entretiens figure cette phrase célèbre : Yǒu péng zì yuǎn fāng lái, bù yì lè hū ? 有 朋 自 远 方 来,不 亦 乐 乎 “si un ami vient de loin pour me voir, n’est-ce pas aussi un plaisir, après tout ?” (péng 朋 “l’ami”, souffle, un e profond, au 2e ton ; zì 自 “venir de”, voyelle neutre, 4e ton). Confucius a échoué dans ses ambitions de réformateur et se satisfait de joies plus modestes. (Lunyu 1/1)

3. comme verbe de qualité qualifiant un verbe d’action : yuǎnyóu 远逰 “voyager au loin” (prononcer uaine-yeau, 3e et 2e tons).
Confucius, toujours lui, adresse à ses disciples cette sage recommandation : fùmǔ zài, bù yuǎnyóu 父母在,不远逰, littéralement “père et mère sont là, ne pas au loin voyager”, c’est-à-dire “tant que vos parents sont en vie, abstenez-vous de voyager au loin”. Bel exemple de deux phrases dont la première est le thème, la seconde le propos. Confucius ajoute yóu bì yǒu fāng 逰 必 有 方 “et si l’on part tout de même, il faut dire où l’on va” : thème yóu “voyager”, propos bì yǒu fāng, littéralement “il faut qu’il y ait une contrée (où l’on va)”. (Lunyu 4 /19) » (pages 79-80)

L’annexe évoque tant les différentes appellations que la langue chinoise se donne (selon les lieux et les époques) que les principaux dialectes qui s’y rattachent. Cet ouvrage donne non seulement des clés pour la construction des phrases (le sens des mots étant fortement déterminé par leurs positions respectives par rapport aux autres, cette dimension est capitale pour pouvoir s’exprimer en mandarin) mais apporte des informations culturelles dont nous avons ici cité des exemples avec les mentions d’écrits de Confucius ou de Du Fu. La lecture du livre "Les gestes du chinois" peut se prolonger par celle de "L'art d'enseigner le chinois", un titre du même auteur sorti le même mois.

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