Le Labo de Hervé Bourhis (Scénario), Lucas Varela (Dessin)

Catégorie(s) : Bande dessinée => Divers

Critiqué par Blue Boy, le 22 février 2021 (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, - ans)
La note : 8 étoiles
Visites : 318 

Des utopistes qui "pensaient différemment"

« Le Labo », fable tragi-comique inspirée de faits historiques, nous plonge dans les débuts de l’ère de la micro-informatique dans les années 70, où se préparait en coulisses une technologie qui aujourd’hui fait partie intégrante de notre quotidien. Le tableau d’une époque pas se lointaine qui permet de mesurer le chemin parcouru, et nous explique de façon plus ou moins romancée comment la France, pays précurseur en la matière, notamment avec son Minitel qui n’a jamais quitté ses frontières, a loupé le coche de cette incroyable révolution.

A mi-chemin entre fiction et histoire, ce roman graphique nous propose une perspective fascinante suggérant que la démocratisation de l’ordinateur personnel aurait été le fruit d’une réflexion guidée par la prise de substances hallucinogènes, visant à stimuler une approche visionnaire. L’un des pères fondateurs, Steve Jobs, étaient de ceux-là, bien plus que Bill Gates, davantage connu pour son sens des affaires.

Dans le prélude à l’histoire, nous voyons un jeune couple de Parisiens à la recherche d’un endroit paisible en province, afin d’y accueillir une structure de co-working « dédié aux start-ups 3.0 ». En visitant une propriété inoccupée, siège d’un ancien fabricant de photocopieuses, autrefois la plus grosse entreprise de ce coin perdu de Charente, ils découvriront une ruine intrigante au design typiquement seventies. Cette ruine, c’est celle du Labo, une base de recherche et développement en informatique initiée par le fils du patron qui connaîtra son heure de gloire dans les années 70… Sa sœur Nicole, chargée de négocier la vente, veut se débarrasser au plus vite de la propriété, qui lui rappelle surtout de mauvais souvenirs. Pourtant, devant l’enthousiasme des visiteurs, la dame sexagénaire va narrer la saga de ce Labo « où la technologie se mêle à la folie la plus pure », et dont elle prétend être la dernière survivante.

A la lecture du livre, on serait presque tenté de croire que tout cela est bien arrivé, grâce à un parti-pris narratif consistant à mêler la fiction aux faits réels. Dans une époque fortement influencée par le mouvement hippie, le psychédélisme et la pop culture, le champ des possibles paraissait infini et toutes les utopies semblaient à portée de main. Et c’est là qu’est contenue toute la part de merveilleux du récit, avec ces visions incroyables qui s’imposent à Jean-Yves Bertrand, le créateur du Labo, dès lors qu’il tire une taff sur un joint de ganja très spéciale importée des States… des visions idéalisées où micro-informatique, Internet et réseaux sociaux s’imposent au monde… mais pour le jeune informaticien et son équipe, l’enthousiasme des débuts va rapidement faire place aux désillusions, dès lors que le gouvernement choisira de favoriser le Minitel au détriment des autres réseaux, leur coupant ainsi les budgets. Quant à Nicole, la sœur de Jean-Yves qui était encore adolescente, sans doute une des toutes premières geeks de cette ère nouvelle, elle suivra sa propre route pour développer avec succès des jeux vidéo au Japon, une manière de prendre sa revanche sur ceux qui ne croyaient pas en ses talents… A l’époque, comme cela est bien souligné dans le récit, la gent féminine subissait plus que jamais la condescendance et le mépris des hommes…

Graphiquement, la ligne claire moderne et séduisante de Luca Varela s’accorde parfaitement avec ce design psyché-seventies, et on apprécie particulièrement la façon dont il reproduit les véhicules de cette époque (Peugeot 504, Renault 12, locomotives « Nez cassés »…). On peut également saluer la narration fluide de Hervé Bourhis, qui sait montrer avec justesse les deux faces d’une technologie pleine de promesses mais avec ses revers et ses dangers, tels qu’on peut le constater aujourd’hui avec les effets néfastes des réseaux sociaux utilisés à mauvais escient ou les addictions aux écrans, mais n’appelle-t-on pas cela la rançon du succès ? Un constat quelque peu désenchanté qui imprègne ce récit à la fois joyeux et amer, et surtout passionnant.

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