Elise et Lise de Philippe Annocque

Elise et Lise de Philippe Annocque

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Eric Eliès, le 5 juin 2017 (Inscrit le 22 décembre 2011, 48 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 4 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (2 900ème position).
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Mise en abîme et jeux de reflets : qui sommes-nous au-delà de notre apparence ?

Ce très court roman (il se lit en à peine une heure) est structuré en très courts paragraphes placés sous l’égide d’un des quatre personnages du récit : Elise, Lise, Sarah et Luc, dont l’auteur présente à la 3ème personne, en la commentant parfois, la vision subjective. Certaines scènes sont ainsi décrites plusieurs fois, sous des angles différents selon l’identité du narrateur. Identité qui est au cœur du récit car, comme dans toutes ses œuvres précédentes, Philippe Annocque excelle, par glissements ou par légers à-coups, à progressivement faire dériver l’intrigue vers une remise en cause, teintée d’onirisme et de fantastique, de nos certitudes ontologiques. En s’appuyant habilement sur la structure des contes de Grimm et de Perrault, il interroge notre quidité : puisque l’habit fait le moine, sommes-nous davantage que l’apparence de ce que nous sommes ?

Elise et Lise sont deux jeunes étudiantes parisiennes en fac de lettres comme on en rencontre souvent, plutôt jolies et intelligentes mais superficielles : leurs plaisirs et loisirs sont le shopping (Annocque fait ici un peu de « name dropping » sur des marques de vêtements, un peu comme Easton Ellis avec les marques de luxe, comme s’il souhaitait souligner notre conditionnement par la société de consommation) et les discussions entre copines. Mutuellement troublées par leur ressemblance, elles sympathisent, prennent un appartement en colocation et nouent rapidement une amitié exclusive si forte qu’elles deviennent un couple indissociable. Le roman est le récit d’une amitié fusionnelle entre deux jeunes femmes de 19/20 ans, qui tourne à la possession vampirique. Le canevas du récit eût pu être celui d’un thriller psychologique mais l’auteur se soucie peu de suspense et d’intrigue : il cherche avant tout la mise en abîme de son récit dans les structures archétypales des contes de fées, qu’étudie Sarah dans son projet de master.

Lise semble une jeune fille plus solitaire qu’Elise, qui a des amis (dont Sarah, une autre étudiante), un copain (Luc) et rend régulièrement visite à ses parents. Sans même susciter le sentiment qu'elle cherche à imposer sa présence, Lise s’immisce dans les relations familiales et sentimentales d’Elise puis, par un lent processus d’assimilation, qui passe notamment par l’appropriation des vêtements d’Elise, Lise semble s’identifier à elle jusqu’à vouloir s’emparer de son identité. Un peu comme dans les contes où la fausse princesse tente de se faire passer pour la vraie princesse en lui volant son apparence ou ses caractéristiques physiques (par exemple, en se mutilant le pied pour tenter d’enfiler la pantoufle de verre, dont la matière est un symbole évident de transparence). Mais comment ici clairement affirmer qui est la princesse et la fausse princesse, tant elles semblent confondues et ambivalentes ? Car Elise se montre presque consentante à se laisser dépouiller de son identité, ne protestant que lorsqu’elle s’aperçoit que Lise lui emprunte jusqu’à ses sous-vêtements ! De même, Luc, qui obtient les faveurs d’Elise, est fou amoureux d’Elise mais se perd entre Elise et Lise, échoue à être le prince charmant du conte capable de percer les apparences… Tout se passe comme si les protagonistes du récit étaient en fait de trop piètres acteurs pour parvenir à incarner leurs personnages !

Philippe Annocque multiplie les références aux contes en les imbriquant habilement au récit. Au-delà des réflexions de Sarah portant sur l’analyse de « Blanche-neige », de « Les trois nains de la forêt » et de, principalement, « La gardeuse d’oies » selon la lecture de Vladimir Popp, l’histoire d’Elise et Lise (et Luc) apparaît à bien des égards comme symbolique mais, plus qu’une histoire en forme de conte, c’est l’universalité du substrat des contes qui est ainsi démontrée. Et, en même temps, l’auteur souligne la médiocrité de notre époque qui peine à se hisser aux hauteurs du conte tout en jouant sur ses codes (par exemple, l’auteur évoque brièvement la récupération inconsciente du couple « fausse princesse / marâtre » par le cinéma X).

Par ailleurs, par son formalisme, le récit tente également d’échapper aux codes du roman pour se rapprocher du conte. Même si aucun paragraphe ne commence par « il était une fois », Philippe Annocque multiplie les répétitions, introduisant des nuances à chaque reprise, et scande son récit avec une formule récurrente comme une sorte de ritournelle étrange et vaguement inquiétante, où Elise apparaît irréelle comme une créature évanescente sur le point de se dissoudre :

Elise prend l’air. L’air prend Elise. Tout cet air, ce souffle qui la traverse. Elise ne comprend pas. De quoi a-t-elle peur ?

L'auteur joue également de toutes les assonances et homophonies pour décliner tous les doubles sens de l’élision d’Elise en Lise (Quand on lit un conte, on lit une histoire et on a l'impression que l'histoire raconte autre chose que ce qu'elle raconte) et toutes les significations implicites du titre, dont la plus évidente est « Elise est Lise » mais aussi « Elisez Lise », « Et lisez Lise », etc. Certains passages doivent ainsi faire l’objet d’une lecture sonore (à voix haute ou à voix basse comme il vous plaira !) pour bien en saisir toutes les nuances.

J’ai néanmoins éprouvé un regret à la lecture du récit, qui m’a semblé un peu court. On a le sentiment que Philippe Annocque aurait pu faire basculer son récit et le hisser, au-delà du conte, vers le mythe mais il se contente d’ouvrir des fenêtres et des perspectives. C’est dommage car il lui aurait suffi de creuser un peu plus profond sous l’écorce des apparences et de faire vibrer dans son récit des pulsions de vie et de mort (seul le décès de la grand-mère d’Elise y fait un léger écho).

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Les éditions

  • Élise et Lise [Texte imprimé], un conte sans fées Philippe Annocque
    de Annocque, Philippe
    Quidam éd. / Made in Europe (Meudon)
    ISBN : 9782374910567 ; EUR 14,00 ; 11/02/2017 ; 136 p. ; Broché
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Comme dans un conte

9 étoiles

Critique de Débézed (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 75 ans) - 23 janvier 2018

J’ai lu ce livre comme un recueil de textes courts, les chapitres qui composent la dernière publication, à ma connaissance, d’Annocque peuvent se lire comme des textes indépendants, ils forment chacun un tout même si un fil rouge les relie. Ils évoquent, pour un ou deux protagonistes, une posture, un ressenti, des intentions, des manœuvres, des états d’âme, des sentiments, … mais jamais des faits tangibles ou des dialogues concrets qui pourraient construire une histoire. Et même s’il n’y a pas d’histoire, il n’y en a jamais chez Annocque, il y a tout de même, en creux, comme une intrigue qui émerge car le lecteur cherche à comprendre le titre du livre : Elise et Lise ou Elise est Lise. Dans chacun des courts chapitres de son récit, environ une page et demi, l’auteur sème un petit caillou blanc qui montre le chemin que le lecteur pourrait suivre pour dénouer cette intrigue.

Le lecteur essaie de comprendre comment les quatre personnages qui peuplent le récit peuvent interagir pour résoudre l’énigme coulée dans le titre de l’ouvrage. Tous, après avoir vu comment Lise se rapproche d’Elise, imite Elise, copie Elise, prend la place d’Elise, se fond dans Elise,… au fil des paragraphes, penseront certainement qu’Elise est Lise. Mais l’auteur développe son intrigue au-delà de cette constatation qui figure déjà dans le titre du livre. Alors, moi j’ai admis qu’Elise et Lise étaient les deux personnages d’un conte imaginé par Sarah l’étudiante en deuxième année de littérature qui étudie les faux héros dans les contes de Perrault et des Grimm, principalement dans des contes comme La gardeuse d’oies. Elles seraient des fausses héroïnes et Luc ne serait lui aussi qu’un faux héros, un faux prince charmant qui aurait manqué sa mission. Et peut-être que LiseElise n’est que la métaphore des études qui éloignent Sarah de son prince charmant à elle, qu’elle n’a pas le temps de charmer. Elle dit Sarah, même l’éditeur l’a remarqué, « Quand on lit un conte, on lit une histoire et on a l’impression que l’histoire raconte autre chose que ce qu’elle raconte ». Mais cette histoire n’est que la mienne d’autre la verront peut-être autrement.

Je n’ai pas relu tous mes Annocque mais je crois que celui-ci est celui que je préfère, j’aime sa construction, j’aime les possibilités d’interprétation que l’auteur m’y laisse, j’aime sa rédaction avec des chapitres courts et des phrases courtes, dépouillées, précises même s’il a abondamment usé de la répétition pour préciser certaines choses ou pour insister sur certains points. Je ne sais pas si ce processus littéraire a un nom, il consiste à énoncer un fait, un état, et à le répéter avec une précision supplémentaire (elle était grande, elle était vraiment grande, elle était belle, elle était belle comme une princesse). Ce processus permet de mettre en évidence les points essentiels du récit, ceux auxquels l’auteur veut donner de l’importance ou plus de poids. Et cette ambiance de conte de fée m’a ramené vers mon enfance où beaucoup de contes m’ont émerveillé.

Un conte d’aujourd’hui

10 étoiles

Critique de CHALOT (, Inscrit le 5 novembre 2009, 74 ans) - 17 décembre 2017

Ne cherchez ni la fée, ni la sorcière, ni le bon ou le truand !
L’auteur conte la rencontre de deux filles quasi identiques qui vont se chercher, se trouver et rester proches, très proches.
Lise et Elise, d’ailleurs…
C’est à la fois la fusion ou presque de deux personnes qui sont en phase de construction et à la fois une amitié d’adolescentes.
L’auteur ou du moins une actrice-spectatrice, Sarah nous renvoie à des contes notamment à ceux très proches traités différemment :
« Chez Perrault, le conte s’arrête au mariage de l’héroïne et à mort de la méchante demi-sœur. Chez Grimm au contraire il y a une suite où l’eau de nouveau a son rôle à jouer. »
Les jeunes filles sont-elles pareilles, l’une emprunte les habits de l’autre et quand un homme apparaît dans la vie de l’une d’entre elles, l’autre est heureuse mais est-il le futur de l’une ?
Au début, l’histoire est déroutante mais la magie fait son œuvre, il « scotche »
Le lecteur bercé par cette prose qui ressemble à de la poésie, qui attend le dénouement.
Il arrive mais est-ce du Grimm ou du Perrault ?
Le lecteur pense avoir compris ce qu’est la fin, mais il reste une part de choix comme dans certains contes.
Le prince charmant est très rarement un héros, jamais dans un conte de filles…. Parfois il est une simple récompense et c’est peu.

Jean-François Chalot

Questions à Choix Multiples

8 étoiles

Critique de Nathafi (SAINT-SOUPLET, Inscrite le 20 avril 2011, 55 ans) - 3 septembre 2017

C'est un peu dommage de lire enfin un ouvrage paru en début d'année, qui a déjà fait l'objet de multiples commentaires sur la toile et ailleurs, pour lequel les interprétations se multiplient, et qui plus est n'est pas facile au premier abord.
Mais c'est intéressant aussi de proposer une nouvelle approche, d'être moins dans l'analyse du texte, des références littéraires, des qualités d'écriture de l'auteur, de son amour des mots et de son jeu des mots.
Je prends le parti de parler simplement d'"Elise et Lise", et du sentiment qui ressort de ma lecture.

D'abord, Elise n'a pas de chance. Elle a une colocataire et amie qui est une véritable sangsue, de ces personnes qui vous font du charme, vous empapaoutent et finalement vous mangent tout entier. Car la Lise, c'est quelque chose. Elle débarque subitement dans la vie d'Elise, aime Elise, enfin, elle aime tout d'Elise, à un point tel qu'elle ne se gêne pas pour lui piquer ses fringues, pour s'immiscer dans sa famille, dans sa vie, pour... je n'en dis pas plus !

Et Elise, au début du moins, ne voit rien. Cette particularité m'a rappelé le "Pas Liev" de Philippe Annocque, Liev qui ne voyait rien, n'entendait rien, que j'avais envie de secouer parfois tant il était agaçant, pour le faire réagir, lui ouvrir les yeux. Avec Elise, c'est un peu la même chose. On a envie de lui dire de faire attention, de se méfier des sourires, des courbettes, de vérifier ses affaires, de ne pas être si insouciante et heureuse de vivre.

Sûr que c'est encore une histoire qui tape sur les nerfs, une histoire simple pourtant, rien de spectaculaire, mais une étude profonde des êtres et de leurs côtés sombres. Avec un final qui laisse dubitatif, qui présente diverses options - l'une d'entre elles, d'ailleurs, me plaît particulièrement -, c'est un livre qui n'est en vérité pas terminé, qui offre au lecteur la possibilité de continuer l'histoire, ou de l'achever par tel ou tel moyen.

Donc c'est une lecture assez dérangeante, comme vous pouvez le constater, qui ne laisse pas indifférent et qui apporte son lot d'interrogations... Avec des non-dits, du suspense, des suggestions, diverses interprétations, on veut savoir, on veut comprendre, et on peut tout imaginer. Se mettre à la place d'Elise, par exemple, ou de Lise, et voir un peu comment les choses pourraient évoluer... ou pas !

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