Je est une autre de Suzanne Aubry

Je est une autre de Suzanne Aubry

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Libris québécis, le 4 mars 2017 (Montréal, Inscrit(e) le 22 novembre 2002, 82 ans)
La note : 7 étoiles
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Écrivain anonyme

Qui a écrit Les trois mousquetaires ? Alexandre Dumas, répondrions-nous en chœur. Erreur. C’est Auguste Maquet, le nègre du célèbre écrivain qui a profité de la plume de l’un de ses pairs. Maquet a intenté un procès à Dumas après avoir accepté sa proposition. Ce fut peine perdue. On ne peut revenir sur la parole donnée.

Avec son roman, Suzanne Aubry emprunte les pas de cet exemple répandu en littérature française. Et les lecteurs feront aussi le rapprochement avec Claude Robinson, un illustrateur, dont l’œuvre a été illégalement reproduite sous le titre de Robinson Sucroë su Québec.

Anaïs, l’héroïne, est une scénariste de 37 ans, dont l’insuccès désespère ses parents. Mais un jour, on lui propose un travail intéressant : écrire des textes de films pour la télévision que produit Patricia M. Enfin les jours de disette prendront le chemin des souvenirs, croit-elle. Il y a un hic. Pour obtenir l’emploi, il lui faut renoncer à son nom comme auteure. Et même plus, il lui est interdit de divulguer les termes du contrat. Acculée au mur à cause de ses déboires, elle ne peut qu’apposer ses paraphes au bas des pages. Et la voilà officiellement déclarée écrivaine selon cette entente qui la range légalement dans l’anonymat.

Ce gagne-pain porte un dur coup à son ego. Ses haruspices ont comploté pour qu’elle devienne le personnage de l’ombre. Le soleil ne lui pas pour tout le monde, contrairement à ce qu’affirme l’adage. Vivre dans un tel contexte oblige Anaïs d’utiliser des subterfuges pour faire croire à son entourage que son existence est plus brillante qu’elle ne l’est. Il lui faut ériger le mensonge et les demi-vérités au niveau de l’art d’un discours crédible. Mission presque impossible qu’elle complexifie en accueillant chez elle un jeune irresponsable dont elle devient enceinte. On croirait qu’elle fait exprès pour alimenter le stress qui nourrit son existence.

La cour est déjà pleine d’incidents qui la coincent de toutes parts. En plus, il lui faut accepter de personnifier sa patronne en empruntant son identité pour assister à Cannes à un festival de films pendant lequel on présentera une œuvre de Patricia M. Mentir est devenu son mode de vivre. On accuse les gens de se prendre pour quelqu’un d’autres. Anaïs, elle, est payée pour tenir ce rôle. Dans un tel contexte, parviendra-t-elle un jour à imposer sa personnalité ? Elle croit qu’elle naîtra à ses yeux si elle recourt à sa plume pour écrire un roman. Encore faut-il un éditeur pour le publier. Elle n’est pas au bout de ses peines.

Ce canevas sert à Suzanne Aubry pour poser le problème de l’identité. Comment s’assumer quand la société commande que l’on s’adonne à des jeux de rôle ? On se crée un moi qui est un autre, comme l’a écrit Rimbaud. L’esclavagisme a été aboli, mais on en propose d’autres formes depuis longtemps. L’auteure a brossé le tableau d’une femme qui a succombé à cette tentation. Et les tentatives de s’en réchapper sont exigeantes. Le récit est très intéressant puisqu’il puise sa source dans la littérature. Il s’en nourrit pour illustrer les dangers qui guettent nos sociétés en quête de leur quart d’heure de gloire. Et comme Suzanne Aubry a le don de créer le suspense, son roman se lit comme un charme d’autant plus que l’écriture soutient bien la narration. C’est une œuvre qui rejoint un vaste public. Comme telle, elle sait rester signifiante.

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