Carnets d'une soumise de province de Caroline Lamarche

Carnets d'une soumise de province de Caroline Lamarche

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Kinbote, le 8 avril 2004 (Jumet, Inscrit le 18 mars 2001, 64 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 5 étoiles (basée sur 4 avis)
Cote pondérée : 3 étoiles (52 665ème position).
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Une faim d'amour: lieux et liens

« Vous m’aviez interdit de me caresser sans votre autorisation. Je ne pouvais, tôt ce matin, téléphoner chez vous pour vous en prier. Il avait plu la nuit, un froid humide entrait par la fenêtre ouverte. J’étais sous les draps, au chaud, pensant à tout ce que vous aviez obtenu de moi la veille et en particulier à cet exercice difficile entre tous : que je nomme les parties de moi que vous pénétriez, que j’évoque crûment la masturbation à laquelle vous me conviiez et que j’explique, en chemin, ce que mes doigts faisaient. »
Cet incipit donne le ton d’un roman tendu comme une laisse qui retient son objet de filer, serré comme les atours qui mettent en évidence le corps des soumises... Ceci n’est pas une histoire (entièrement) vécue ! Mais qu’en sait-on, au fait, car Lamarche a ce don de faire croire que ses récits ont été vécus dans la vraie vie.

La narratrice entretient une liaison contractuelle avec un homme qui lui demande de rendre compte par écrit, après coup, de ses agissements en solitaire.
« Je suis arrivée au stade où aucune activité ne me distrait de vous. Quels que soient mes travaux, les gens que je fréquente, la sensation précise de votre doigt en moi dure toute la semaine. »
Le pratiquants du sm sont des fous de l’amour, pas seulement physique ; ce serait plutôt des cérébraux qui veulent penser longtemps à ce qu’il font, ont fait, vont faire.
Contrairement à ce que pourraient laisser penser ces quelques extraits, Lamarche ne vise pas la crudité mais la prend de biais, comme qui dirait en traître : la plupart des scènes sont plus annoncées, imag(in)ées que décrites in extenso, comme arrêtées au moment de leur exécution ; le clitoris, par exemple, est un « poisson glissant « (qui fait parfois « le gros dos »).
Notre soumise voyage (Amsterdam, Lausanne, Bruxelles - qu’elle n’épargne pas) « de ville de province en ville de province » et n’atteint pas Venise, un moment envisagé comme le lieu où elle sera vendue au plus offrant. En place de Venise, ce sera Lille (l’île, l’Il ?)...
L’humour et l’ironie (en référence au livre de Jankélévitch) ne sont pas absents de ces lignes, loin s’en faut, comme lors de cet épisode où le maître invite sa soumise à aller reprendre à l’hôtel une cravache oubliée sur place.
Renarde (car « toute soumise a un nom », comme chez les scouts !) renâcle à être rasée, ce sera l’objet d’une discussion avec son maître, ils parviendront à un compromis.
« Le fou rire est aussi difficile à retenir que l’orgasme » souligne-t-elle. Mais les marques de relâchement du corps peuvent être corrigées : « Aux heures où je dois vous servir, vous me giflez quand je ris. »
La soumise aspire à faire communiquer « les trous du haut et du bas », à être « une colonne d’air », quelque chose de complètement assimilé à l’environnement (« j’obéis aux mouvements de la brume comme à autant d’ordres qui n’exigeraient de moi qu’une docilité idéale »), quelque chose dont on peut user immodérément sans contrepartie aucune (« Ma faim d’humiliation »).
La relation sm est beaucoup plus complexe qu’on pourrait le croire ; le maître est Juif, il a combattu à Beyrouth, il connaît la violence... Et celui qui domine dans les faits n’est pas toujours le plus fort des deux.
« A vous, plus maître que jamais, plus que jamais sensible. Car les deux vont de pair, je suis à vous pour cela : par cette autorité qui s’octroie le luxe de réveiller la rebelle, par cette maîtrise toute entière inscrite dans la géométrie de mes émotions, de l’élan, du dégoût, de l’amour, de la haine, de l’abandon, de la froideur, le tout si fluctuant, si variable, que cela pourrait, à tout instant, nous engloutir. »
Les frontières, en effet, menacent à tout instant de sauter quand les territoires qu’elles séparent sont aussi chargés d’affects, d’attentes intolérables. Les protagonistes ambitonnent une connaissance totale d’eux mêmes et de l’autre qui s’accompagne d’une volonté d’appartenance et d'un don de soi non moins exigeants; ce qui, dans cette expérience des limites, justifie tous les moyens possibles.
Le cosmos, la politique, le désir de judéité sont convoqués en filigrane de ce périple, mais aussi l’attention portée aux souffrances du monde...
Le roman est encadré de deux scènes traitant du sang menstruel, du sang ‘des règles’, par là où la « fragilité » féminine atteint son comble, où le dedans affleure à la surface des choses, en danger d’être vu, d’être blessé, profondément.
Caroline Lamarche reprend des thèmes déjà traités (l’écriture, la soumission, la compassion, la spiritualité) pour ici, avec une écriture soudée à son objet, un fond intimement lié à une forme, atteindre à une sorte de fulgurance dans l’expression, qui laisse pantois, vaincu. Pour tout dire : soumis.

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Les éditions

  • Carnets d'une soumise de province [Texte imprimé] Caroline Lamarche
    de Lamarche, Caroline
    Gallimard / NRF Gallimard
    ISBN : 9782070704224 ; 12,20 € ; 15/02/2004 ; 206 p. ; Broché
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Racolage sans âme

1 étoiles

Critique de Sahkti (Genève, Inscrite le 17 avril 2004, 48 ans) - 14 juillet 2004

Au-delà du titre, le procédé demeure exaspérant. J'ai lu cet ouvrage et honnêtement, je le qualifierais de "Catherine Millet version soft". On devine aisément au fil des pages que l'auteur se raconte pour se comprendre et s'analyser, il y a un besoin de thérapie non-innocent là derrière. En soi, cela m'importe peu, je respecte complètement le besoin d'écrire pour se faire du bien.
C'est ensuite que ça coince : cette avalanche de détails fait cruellement ressentir le besoin de trouver un alibi, de légitimer ses actes aux yeux des autres mais également à son propre regard. Lorsqu’on prend le risque d’étaler ainsi ses goûts les plus secrets, il ne faut pas ensuite s’étonner des réactions et commentaires suscités (pour ma part, plutôt de l’indifférence que du dégoût, raconter ses histoires de fesses de la sorte, je n’y vois aucun intérêt).
Cet ouvrage n’est pas un guide ou un témoignage, c’est un ensemble d’aventures déposées les unes à la suite des autres qui nous permettent de connaître de A à Z les préférences d’une femme. J’avais espéré que ces descriptifs minutieux de perfides séances de domination m’aident à comprendre en quoi cela pouvait plaire à certain(e)s, m’offrent une approche non pas sociologique mais humaine de la pratique. Il n’en est rien, c’est racoleur et ça manque d’âme.

Les rêves, les mots, la chair.

8 étoiles

Critique de Lucien (, Inscrit le 13 mars 2001, 67 ans) - 14 juillet 2004

Dans ce dernier roman, Caroline Lamarche poursuit la description des relations de domination – soumission déjà présentes dans « La nuit l’après-midi ». Mais ce qui n’était qu’amorce là devient ici explosion, feu d’artifice douloureux, soleil froid.
Sado-masochisme ? Le mot n’apparaît jamais. Il est question du maître et de la soumise. Et l’on songe à la dialectique du maître et de l’esclave, même si la soumise ne devient qu’épisodiquement esclave. Mais la barrière est ténue. Soumise, esclave, chienne, pute, triple trou toujours disponible pour le maître. Objet. Et objet chargé de l’entretien des objets : cravache, collier de cuir, pinces à linge, godes. Toute la panoplie. Femme objet, femme rasée. Humiliation. Ce monologue éreintant évoque la « petite tondue de Nevers » d’« Hiroshima mon amour », même si c’est ici le pubis qui est rasé, pas la tête. Encore que… l’équivalence tête – sexe ainsi suggérée n’est sans doute pas innocente. Comme si les relations homme – femme se limitaient forcément à cela : le sexe, et que toutes les productions mentales conduisaient forcément à cette cérémonie où l’homme domine, où la femme subit. Comme si le sado-masochisme n’était pas une aberration de la vie sexuelle mais qu’il en soit au contraire l’épure, l’essence. Comme si la soumission était imposée à la femme dès l’enfance : « la femme aime ça. Elle aime obéir. C’est sa nature profonde. » « La volupté suprême est ce retour aux sources, fussent-elles empoisonnées, cette succion béate du lait maternel, ces retrouvailles avec l’état de femme, transmis de mère en fille. »
On ne s’engage qu’avec malaise dans ces pages vénéneuses. Car la vieille empathie fonctionne, et l’on est bien obligé, lecteur, de s’imaginer maître, d’essayer de comprendre ; lectrice, de se concevoir Renarde, et de se demander quelle est dans cette sombre et triste errance, la part du biographique.
Un chemin de croix à 36 stations. 36 lettres, ou courriels, que la « Renarde » transmet à son « maître », dans un style sobre et froid, marqué au sceau de la politesse bourgeoise, ne se départant jamais d’un strict vouvoiement respectueux (tandis que le maître tutoie comme il rudoie). Une plongée dans la vie intime d’un couple dont chaque membre possède une vie professionnelle et familiale (dont il ne sera jamais question) mais qui, dans le cadre de la relation de domination – soumission, est lié à l’autre par un contrat qui singe avec une ironie féroce les formes des contrats bourgeois.
36 textes où les mots tentent de témoigner de la chair, où les rêves aussi ajoutent leurs pièces au puzzle toujours inachevé d’une vérité.
Le maître et la Renarde errent de ville en ville, d’hôtel en hôtel, de donjon en donjon, de musée en musée. Et leur vie aussi est une œuvre d’art. Un tableau baroque où se mêlent les contraires, les contrastes : « comme elle je m’élève, par l’abaissement que vous me faites subir », « la fusion de cette violence et de cette douceur ».
Et le plaisir naît de la souffrance. Et le plaisir naît de la mise en scène. « La vie, ou le théâtre ? » Le plaisir, jamais loin de la tristesse. La petite mort, jamais loin de la grande. Jamais la délivrance n’est totale. Et c’est peut-être ce qu’elle cherche, la Renarde. Peut-être n’est-elle nulle part plus elle-même que dans cette prière adressée au maître : « Je vous en supplie, puisque vous m’avez promis une nouvelle correction, de me battre assez fort pour que je puisse sortir de ma peau, en jaillir comme d’une cage. »


J'ai abandonné...

1 étoiles

Critique de Ninon (Namur, Inscrite le 11 avril 2004, 69 ans) - 17 avril 2004

Je n'ai pas aimé, je n'ai pas compris... Ce type de relation entre 2 êtres libres dépasse mon entendement. J'ai abandonné la lecture avant de savoir s'il pouvait y avoir une issue ou une explication.

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