Brève histoire de sept meurtres de Marlon James

Brève histoire de sept meurtres de Marlon James
(A brief history of seven killings)

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone

Critiqué par Numanuma, le 16 octobre 2016 (Tours, Inscrit le 21 mars 2005, 49 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (21 596ème position).
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Trenchtown Rocks

Rarement un titre aura été aussi trompeur, voire mensonger ! Il n’y a rien de bref dans cette histoire. A moins de considérer qu’un pavé de 850 pages puisse être bref ! Même en admettant que ces 7 meurtres correspondent à un peu plus d’une centaine de pages chacun, on ne peut pas parler de brièveté. Quand l’auteur, Marlon James, jamaïcain, a commencé à écrire, il avait prévu un court polar. Le projet a bien évolué.
Éliminons d’entrée de jeu les éléments trompeurs : ce n’est pas un roman sur la Jamaïque mais un roman qui se passe principalement en Jamaïque, ce n’est pas un livre sur le reggae, la ganja ou le rastafarisme même si tout y est. Ce n’est pas non plus un roman sur Bob Marley mais un roman à propos d’un événement qui s’est vraiment déroulé.
Dans le texte, Marley n’est cité qu’une fois par son nom. Le reste du temps, l’auteur utilise des superlatifs (« la superstar du reggae » ou un terme neutre (« le chanteur »). Mais le point de départ est avéré. Bob Marley avait prévu d’organiser un grand concert pour la paix sur son île natale le 5 décembre 1976.
C’est un dur pays, principalement à Kingstown, ville découpée en quartiers affiliés à l’un des deux partis, le Parti National du Peuple, PNP, gauche, de Michael Manley, au pouvoir au moment des faits, et le Parti Travailliste, JLP, droite, qui lui succédera ensuite avec à sa tête Edward Seaga. Chacun des partis fais appel à des rude boys pour faire le coup de poing dans le quartier voisin. Les morts sont nombreux et l’initiative de Bob Marley est diversement appréciée par les politiques.
Le 3 décembre 76, 7 tueurs font irruption dans la demeure de Marley et vident leurs chargeurs. Il fut touché à la tête et au bras mais a survécu. Des témoins dirent avoir reconnu parmi les tueurs un homme de main du JLP, parti pro-américain aidé plus ou moins directement et discrètement par la CIA. L’Oncle Sam a déjà assez à faire avec Cuba et ne voit pas d’un bon œil un autre gouvernement de gauche, donc forcément communiste dans l’optique américaine, s’installant dans les Caraïbes.
L’opération n’a pas été un succès puisque malgré les blessés et les morts, Bob Marley montera bien sur scène le 5 décembre. Le concert est devenu l’événement historique qu’on pouvait imaginer et Marley s’est retrouvé auréolé d’une gloire nouvelle.
A partir de là, Marlon James, entre réalité, fiction et interprétation, livre une vision personnelle des faits dans une optique large recoupant opinions politiques, influences externes et trafics en tous genres.
Le roman est divisé en parties, divisées elles-mêmes en chapitre portant le nom de leur protagoniste principal. Le procédé rend le texte parfois difficile à suivre. On le trouve également dans la série Game of Thrones. En fait, le procédé est quasi biblique. En effet, il existe un procédé littéraire dont le nom m’échappe qui consiste à relater un même événement selon divers points de vue. Le Nouveau Testament est basé sur cette technique : chacun des Évangiles raconte la vie de Jésus par les yeux de son rédacteur.
Marlon James raconte la tentative d’assassinat par ce biais mais pas seulement. Les personnages qu’il met en scène, et ils sont nombreux, y compris un mort, ont des motivations diverses et l’attentat n’est qu’une pièce du puzzle passée à la postérité. L’auteur imagine que les tireurs sont tous morts, assassinés, non pour la tentative de meurtre, mais plutôt suite à des règlements de compte entre gangs rivaux.
Il faut s’accrocher pour aller au bout de ces 850 pages denses, intenses, qui sont parfois ardues. Par exemple, vers le milieu du roman, certains chapitres mettent en scènes des personnages subissant les effets de la drogue. On touche là à une des grandes difficultés de la littérature : faire partager par les mots une expérience absolument sensible. Comment faire passer au lecteur les sensations procurées par les substances psychotropes ? Des écrivains pour Burroughs ont proposé des solutions : lisez The Soft Machine, grande plongée hallucinatoire et psychédélique dans les tréfonds de la came. Burroughs a expérimenté une technique particulière d’écriture, le cut up, qui consiste à découper des mots et à les réorganiser pour produire un nouveau texte.
James cherche à rendre l’errance et la paranoïa qui acculent le camé en manque, ce qui donne quelques chapitres fiévreux à coup de phrases courtes, de répétition d’un style très oral, pour le personnage de Bam Bam, par exemple.
La critique s’est montrée très enthousiaste pour ce roman fleuve qui interroge et s’interroge de manière originale et ingénieuse sur des sujets qui le sont moins, pouvoir, argent, inégalité, violence…, et a convoqué nombre d’auteurs à titre de parallèles possibles, comme James Ellroy ou Don de Lillo. On peut trouver encombrante une telle compagnie quand on veut se faire un nom, chose d’ores et déjà réussie par l’auteur, premier Jamaïcain à recevoir le Man Booker Prize 2015.

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Les éditions

  • Brève histoire de sept meurtres [Texte imprimé], roman Marlon James traduit de l'anglais (Jamaïque) par Valéry Malfoy
    de James, Marlon Malfoy, Valérie (Traducteur)
    Albin Michel / Terres d'Amérique
    ISBN : 9782226324054 ; 25 EUR ; 01/01/2016 ; 1 vol. (853 p.) p.
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Personnages en quête d'histoire

7 étoiles

Critique de SpaceCadet (Ici ou Là, Inscrit(e) le 16 novembre 2008, - ans) - 17 février 2017

En 1976, Kingston, la capitale de la Jamaïque, divisée, marquée par la violence et les inégalités, infiltrée par la CIA est, en période électorale, une véritable bombe à retardement.

C'est dans ce contexte que s'ouvre 'Brève histoire', troisième roman publié par Marlon James, écrivain et enseignant né à la Jamaïque (Kingston, 1970) et expatrié aux Etats-Unis.

Privilégiant l'expression et la créativité technique (au détriment de la conception), Marlon James nous propose ici un roman polyphonique qui, alternant d'un personnage à l'autre, dévoile de manière quasi stroboscopique, l'un des chapitres les plus violents de l'histoire de son pays d'origine, de même qu'il expose certains éléments parmi les plus troubles de la société jamaïcaine voire nord américaine.

L'ensemble étant lié soit par les circonstances (temps, lieu et action), soit sur la base des relations entre les personnages, il est tout à fait remarquable, qu'en l'absence de fil, d'intrigue ou de thème principal, bref, qu'en l'absence d'une structure de base, le procédé employé fonctionne si bien.

De prime abord, la puissance et la personnalisation des voix sont toutes deux éblouissantes. La langue, loin d'être sophistiquée, n'en est pas moins particulièrement stylisée et les modes d'expressions propres au milieu ainsi que les accents et autres spécificités linguistiques sont admirablement rendus. Ainsi, on se laisse rapidement habiter et transporter par ces voix tandis que les changements de perspective ainsi que les contre-perspectives auxquels cette forme narrative donne lieu, quoique confondants, contribuent à créer un solide sentiment de réalité. En outre, la tension sous-jacente et constamment présente, nous tient bien en haleine.

Si les descriptions sont plutôt succinctes, de nombreuses références musicales, littéraires et autres évoquent avec plus ou moins de précision le contexte dans lequel se déroule le récit. Les principaux personnages, solidement campés grâce à leurs voix, m'ont semblé plutôt crédibles. Parmi une ribambelle de malfrats, informateurs, journalistes, etc., soulignons entre autres, le profil habilement circonscrit de deux homosexuels qui ici évoluent (et essaient tant bien que mal de trouver leur équilibre), dans un milieu machiste et au sein d'une société homophobe. Mentionnons également la présence d'un seul narrateur féminin, dont la personnalité vaguement campée et le point de vue un tantinet masculin, m'ont laissé perplexe.

Oscillant quelque part entre le journalisme narratif et le roman noir, à hauteur de six cent quatre vingt huit pages (1), 'Brève histoire' est relativement copieux, mais aussi foisonnant qu'il puisse être, un sentiment de longueur (évoqué par plusieurs lecteurs) résulte (à mon avis) d'une déficience au niveau de la structure interne du récit, plutôt que du nombre de pages. Autre conséquence de cette même faiblesse; l'absence de conclusion qui, si elle laisse un sentiment d'inachevé, n'en déplaise au lecteur, permet également d'ouvrir de nouvelles avenues: outre la possibilité d'une suite, les droits du roman ayant été acquis par une grande société de production télévisuelle, on pourra bientôt en apprécier une réincarnation qui, sous forme de série, devrait sans doute parer aux faiblesses ressenties à la lecture, pour mieux mettre en avant les qualités de cette œuvre.


1. Lu en version originale de langue 'anglaise' (jamaïcain, étatsunien).

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