Le pornographe et le gourou de John B. Root

Le pornographe et le gourou de John B. Root

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Eric83, le 29 août 2016 (Inscrit le 28 août 2016, 47 ans)
La note : 8 étoiles
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Un roman surprenant, à la fois sarcastique et désabusé, sur la sexualité désenchantée du monde occidental

Quand on tient ce livre pour la première fois entre ses mains, difficile de se lancer dans la lecture sans une once de méfiance et, s’il ne m’avait pas été offert suite au passage de l'auteur dans l'émission de Frédéric Taddeï, il est probable que je ne l’aurais jamais lu. En effet, outre son titre, la présentation de ce livre à la couverture tapageuse et un peu racoleuse, publié aux éditions Blanche spécialisées dans la littérature érotique, et signé JBRoot, connu comme réalisateur de films pornographiques, ne peut que susciter un malentendu. Or il serait bien dommage de négliger ce livre car, contre toute attente, ce roman, à la fois très bien écrit et parfaitement construit, se confronte à la solitude et à la misère sexuelle de l’homme occidental avec un mélange de lucidité désabusée et d’ironie mordante qui évoque irrésistiblement les premiers romans de Michel Houellebecq. En fait, ce livre épouse et illustre la charge frontale de Gilles Châtelet dans "Vivre et penser comme des porcs".

Comment ce petit miracle est-il possible ? Derrière le pseudonyme JBRoot se cache un véritable écrivain qui, sous son vrai nom (Jean Guilloré), a fait les beaux jours des collections Bayard « Je Bouquine » et « J’aime lire » (ses romans pour la jeunesse les plus connus sont sans doute "Le voyage de Nicolas" et "Mon copain bizarre") et il a également publié "H30", un thriller mâtiné de fantastique dont j’ai déjà fait un commentaire de lecture pour CL. Dans l’euphorie libertaire des années 80 et dans le sillage de la vague de vulgarisation du porno provoquée par Canal + et Dorcel, Jean Guilloré, qui avait suivi des études de cinéma, a progressivement basculé vers la pornographie avec l’ambition avouée d’une approche artistique libertaire où les scènes de sexe seraient filmées comme on filmerait des instants de vie. Dans un milieu très stéréotypé et intellectuellement indigent, il s’est rapidement imposé comme un réalisateur à part : parfois surnommé le Rohmer du porno dans des revues de cinéma et des journaux prestigieux (Inrock, Cahiers du cinéma, Le Monde, Libération, etc.), il a même été invité par France-Culture. Néanmoins, il s’est brûlé les ailes : il s’est très rapidement retrouvé seul (en partie à cause des enfants du couple, que sa compagne souhaitait protéger d’une influence néfaste), ruiné et désabusé par l’état du marché, qui lui a rapidement fait perdre toutes ses illusions sur la viabilité économique de son approche... Il a songé, devant ce gâchis, à tout arrêter et n’a dû sa survie, physique et mentale, qu’à un important travail d’introspection, mené parfois avec le soutien d’un psychanalyste.

Valentin, le héros de ce roman qui s’apparente, à quelques menus détails près, à une autobiographie romancée, est le double évident, presque une transposition (mais en plus sombre), de Jean Guilloré. Le récit, astucieusement construit en flash-back convergeant en spirale vers un surprenant happy-end, alterne entre les scènes de narration au présent et l’évocation de souvenirs enfouis dans un passé douloureux.

A l'adolescence, Valentin est un jeune homme sensible et tourné vers les arts mais dont le cœur semble déconnecté du corps. Intimidé par les femmes au point que le sentiment amoureux le rend impuissant, la jeunesse de Valentin est remplie de déceptions et de désillusions que l’auteur décrit avec un mélange d’apitoiement et de tendresse, notamment lorsqu’il se souvient d’une nuit passée dans une chambre d’hôtel, le cœur battant à tout rompre et honteux de sa piteuse nudité, avec une fille de son âge dont il était amoureux. Pris au piège entre une mère aimante mais envahissante et castratrice (qu’il surnomme la Reine blanche, régente de sa vie) et son incapacité à assumer une vie sexuelle épanouie, Valentin se réfugie dans des études de cinéma, la fréquentation des prostituées et la consommation de films pornographiques, dans la pénombre d’un appartement éclairé par la lumière blafarde d'un poste de télévision… Par miracle, cette vie sordide, décrite par l’auteur sans aucune complaisance, s’éclaire quand une jeune femme plus mature que lui, divorcée et mère de deux petites filles, s’amourache de sa sensibilité et de ses fragilités. Ils forment une famille heureuse, malgré l’ombre omniprésente du tyran maternel. Néanmoins, Valentin, comme le personnage d’un roman de Houellebecq, est un être inapte au bonheur et reste englué dans un univers de fantasmes inassouvis (comme son père, qui refoule depuis des années une homosexualité qu'il ne parvient pas à assumer). Finalement, à la suite d’un enchaînement de rencontres (notamment celle, assez amusante, d'un patron de bordel amateur de variété française) et d'improbables concours de circonstances, il bascule dans la réalisation de CD-ROM, puis de films pornographiques sous le pseudonyme Paul Forguette (qui fut d’ailleurs utilisé par Jean Guilloré pour ses premiers films !). Comme l'affirme très justement le dicton : "au royaume des aveugles les borgnes sont rois" ; son approche artistique et respectueuse des femmes lui vaut d’être remarqué, mais très vite son couple explose et Valentin comprend qu'il n'a toujours pas trouvé la clef du bonheur. Malgré quelques pauses reposantes sur son chemin de croix, il découvre peu à peu que la pornographie n’a rien à voir avec l’art, qu’elle n’est rien d’autre que le symptôme de la misère sexuelle et sentimentale de l’homme occidental et l’exutoire offert à sa frustration, pour apaiser ses pulsions et lui faire oublier que sa vie dénuée de sens est un gâchis total. Enfermé dans une réalité fantasmée et fuyante, empli d’un amer sentiment d’inachèvement, il dresse, avec des termes explicites un peu trash, un constat impitoyable, mais plein d’humour caustique, sur la société contemporaine :

Parfois, il s’étonnait que seul le sexe crade, misérable, humiliant obtienne de l’audience. C’était donc ça que la majorité de ses concitoyens souhaitaient voir ? Leur voisine ou la jolie fille d’en face avilie, souillée, insultée ? Ils avaient donc une si piètre estime d’eux-mêmes et de leur sexualité pour pouvoir trouver leur pitance masturbatoire parmi tant de médiocrité ? Il comprit qu’il s’était trompé du tout au tout sur la nature de son métier, depuis le début. Comment avait-il pu être assez bête pour croire qu’il avait été un artiste révolutionnaire ou, du moins, un créateur iconoclaste et politiquement incorrect ? Quelle cécité ! La pornographie, pensait-il à présent, c’est la léthargie, l’abrutissement, le silence, l’obéissance. Interdisez la cocaïne, le haschich, le pastis, les putes et le X, et vous aurez une guerre civile. Le porno, comme la drogue, l’alcool, la prostitution, était une camisole qui garantissait l’ordre social. Peu importait la qualité formelle de la vidéo. Un gars qui s’est branlé en buvant sa bière devant une scène chez Josiane et Maurice, de Paul Forguette, ou devant n’importe quel gonzo gratuit sur n’importe quel tube, ne sortira pas dans la rue pour faire la révolution. Un jour viendra, se disait-il, où la consommation de X sera obligatoire. « T’es-tu vidangé les testicules aujourd’hui, citoyen-consommateur ? Non ? Alors fais-le tout de suite sinon tu ne recevras pas tes points de rationnement pour acheter ta bouteille de Ricard.

Epuisé par la vacuité des jours et confronté à d’importantes difficultés financières, Valentin cherche un sens à sa vie, comme une issue pour surmonter un écoeurant sentiment de déréliction. Il épuise les diverses écoles de psychanalyse et décide, sur les conseils d’une magnétiseuse avisée, de partir en Inde pour provoquer une rupture salutaire et tenter, à défaut de trouver les bonnes réponses, de se poser les bonnes questions. Il se retrouve embarqué dans une errance post-hippie, qui le dégoûte de lui-même. Toujours en décalage, il reste un pauvre type paumé dans un pays trop vaste, flottant à la surface des choses sans jamais parvenir à communiquer réellement avec autrui, incapable de lâcher prise et de se dépêtrer des problèmes dans lesquels il reste engoncé. Mais un miraculeux accroc dans la trame des jours, au moment où il s’apprête à quitter l’Inde aussi misérablement qu’il y était arrivé, va le sauver. Une succession d’incidents va le retenir dans un ashram où un guru du nom de Rachana (qui semble avoir été fortement inspiré à l’auteur par Osho, dont plusieurs citations sont placées en exergue des chapitres) va progressivement, par son enseignement et son charisme, lui permettre de se révéler à lui-même et de se libérer de toute entrave.

N’aspirez pas à la liberté, soyez libre. A part vous-même, qui vous en empêche ?

Souvenez-vous en, seul est important ce que vous pouvez emporter avec vous quand vous quittez le corps. Cela signifie qu’à part la méditation, rien n’est important. A part la conscience, rien n’est important car seule la conscience ne peut pas être retirée par la mort. Tout le reste sera dérobé parce que tout le reste est à l’extérieur. Seule la conscience a sa source à l’intérieur ; cela ne peut pas être enlevé. Et l’ombre de la conscience – la compassion, l’amour – ne peuvent pas être enlevés ; ce sont des parties intrinsèques de la conscience. Vous n’emporterez avec vous que la conscience que vous aurez atteinte ; c’est votre seul vraie valeur.


Le roman s’oriente alors vers une sorte d’odyssée psychologique au long cours qui, au terme d’une libération progressive, aboutit à l’illumination de Valentin. Celle-ci ne se fait pas sans heurt : retourné en France pour y régler ses dettes avec l’espoir de revenir définitivement s’installer en Inde, Valentin perd progressivement tous ses biens, se fait spolier par ses anciens associés, tourne de la pornographie alimentaire et menace de glisser dans la clochardisation. Seule l’amitié d’un fonctionnaire de la ville de Paris le sauve, en lui permettant de travailler comme jardinier et de dormir la nuit dans une cabane à outils. Néanmoins, il n’est plus désespéré. Comme dans le roman « Saint quelqu’un » de Louis Pauwels, Valentin, alors qu'il avait sombré dans un état de détachement absolu et de délabrement physique avancé, a soudainement reçu l’illumination, comme une foudre tombée du ciel après une crise d’épuisement survenue, non sans ironie, alors qu’il travaillait au montage d’enregistrements vidéo de partouzes organisées dans les campings nudistes du cap d’Agde… Désormais ivre de la beauté du monde, même au cœur de la laideur la plus crasse, Valentin perçoit la lumière qui émane de tous les êtres vivants. Sans toutefois atteindre la magnificence de la prose de Charles Duits décrivant, dans une lettre à Pierre Jean Jouve, l’embrasement lumineux suscité par la mescaline et la lumière irradiée par un buisson de roses, Jean Guilloré évoque superbement les flux d’énergie qui circulent en toutes choses. La tranquillité sereine et aimante qui émane de Valentin, qui travaille dans le jardin des Buttes-Chaumont, attire chaque jour davantage de Parisiens qui viennent méditer sous sa direction. Dans les dernières pages, Valentin fonde un ashram où s’installe une communauté autogérée à la façon d’un phalanstère. Chacun vit librement, en alternant méditation et travail selon ses compétences. La liberté y est totale, y compris sexuelle. C’est l’occasion pour l’auteur d’adresser quelques clins d’œil à des personnes réelles, dont le plus surprenant est pour moi celui adressé à Abdellatif Kechiche en train de superviser le tournage de vidéos tantriques !!!

Au final, ce roman est très surprenant et peut être lu par tout le monde, même si le sujet peut par moments décontenancer un lecteur non averti. A la fois lucide, intelligent et souvent sarcastiquement drôle, il se lit d’une traite avec plaisir et s’inscrit, sans toutefois avoir la même portée, dans la lignée des auteurs du désenchantement occidental illustré par Houellebecq ou Kundera (qui est d’ailleurs cité à plusieurs reprises). Néanmoins, l’happy end final évite de sombrer dans la moiteur glauque qui empoisse de désespoir la plupart de ces ouvrages. La leçon du livre me paraît parfaitement résumée, non pas dans une des nombreuses citations d’Osho, mais dans un exergue empruntée à la philosophie hédoniste :

« Maître, demandait un disciple à Aristippe de Cyrène en passant devant une maison de plaisirs d’Athènes, est-ce que ce serait un problème philosophique que d’entrer ? Non, répondit le philosophe hédoniste, le problème commencerait pour toi si tu ne parvenais pas à en sortir. »

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