L'histoire du loser devenu gourou de Romain Ternaux

L'histoire du loser devenu gourou de Romain Ternaux

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Gregory mion, le 9 novembre 2015 (Inscrit le 15 janvier 2011, 41 ans)
La note : 10 étoiles
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La déduction d'un bonheur simple.

Existe-t-il en sociologie des termes plus scolaires pour qualifier un rustique branleur qui poursuit une ambition littéraire ? L'expression de créateur dilettante conviendrait plus ou moins à notre sujet. Romain Ternaux, dans son deuxième roman, explore les ressources d’un tel personnage. Outre les évidentes parentés avec la tradition Beat de l’écrivain marginal qui temporise ses frustrations en pactisant avec le coma éthylique, le loser de ce livre, parce qu’il est francophone, nous rappelle davantage les sales gueules décadentes d’un Mike Kasprzak, déchirées par la volonté d’écrire, une disposition à la pochardise et une furieuse aliénation pour la branlette. Héros de leurs bacchanales solitaires, ces hommes écrivent des romans dans un état second, ivres d’un bout à l’autre de la journée, splendides zombies qui tiennent la baraque en travaillant quelquefois pour se garantir un chômage. On peut les repérer dans les débuts d'une Licence de lettres à l’Université, avinés, enfumés, boute-en-train d’amphithéâtre. On les revoit ensuite dans des studios pitoyables, carambolant au milieu de leurs bouteilles, un ordinateur gavé de liens pornographiques, les draps qui puent le renfermé, des surgelés dans le frigo et des paquets de feuilles à côté de l’imprimante, œuvre en puissance qui ne veut pas accoucher ou qui finit par se publier à compte d’auteur. C’est à peu près la silhouette sociale de ce loser que propose Romain Ternaux.

Ce loser n’a de surcroît vraiment rien pour lui. En plus d’être une sorte de victime d’un déterminisme ordinaire, il semble poursuivi par le démon de la scoumoune. En effet, alors qu’il voudrait se faire voir sous de meilleurs aspects auprès de sa voisine sexy, chaque fois qu’il la rencontre, il ne lui arrive que des saloperies. Ce dispositif d’infortune constitue d’ailleurs l’un des leitmotivs du roman. Parmi les moments embarrassants, on retiendra son flagrant délit d’onanisme. Non content d’avoir déjà été surpris par sa mère, ce malheureux l’est de nouveau par sa voisine et sa clique de copains embourgeoisés. L’humiliation paraît illimitée pour cet individu sans destin. Ses troubles obsessionnels n’arrangent pas la donne non plus. Phobique des barres d’équilibre dans les autobus, il voit cet accessoire comme une « hydre de bites », façon de se confronter à un monstre imaginaire dégueulasse dont l’effet répulsif n’est peut-être qu’un prétexte pour ménager ses mains et mieux s’en tenir aux nombreux desiderata de sa virilité.

Or le destin va tout de même donner une chance à l’infortuné : un travail d’éboueur dans un immeuble à l’étrange réputation va le propulser généralissime d’une secte licencieuse. Commandée par le Grand Bougaga, cette secte bien dissimulée offre des orgies polissonnes moyennant un haut niveau de revenus. À la suite d’un concours de circonstances énorme, le loser se voit transfiguré, intronisé gourou à la place du gourou. Cette imposture hisse le roman à la hauteur d’un Eyes Wide Shut grotesque, mais non dépourvu du même élément d’inquiétude dans la mesure où cette position usurpée de gourou dépend d’un équilibre précaire. On sait en outre que l’imposture entraîne une situation d’insécurité permanente, et c’est précisément cela qui va perturber notre Jean-Claude Romand de la bite. Émerge alors une question essentielle : est-ce qu’il vaut mieux rechercher le bonheur à tout prix ou se rendre digne du bonheur ? Autrement dit, est-ce qu’un bonheur immédiat intense est préférable à l’idée d’un bonheur hypothétique et différé ? La jouissance n’est de toute façon qu’un état provisoire, notre corps n’étant pas fait pour supporter une sensation linéaire. Nous avons besoin du contraste pour éprouver la marque exceptionnelle de certains contentements. Par conséquent, catapulté de « rien » à « tout » d’un coup de baguette magique, le loser expérimente assez vite les inconvénients du sexe et de l’argent faciles. De plus, cette facilité de jouissance est obscurcie par l’imposture. L’ensemble de ce tableau de falsification se révèle de la sorte comme une impossibilité de jouir physiquement et intellectuellement des bienfaits obtenus. Plutôt que de ressentir une libération et une victoire, le nouveau gourou traverse un autre couloir de la défaite. La leçon est cruelle mais elle requalifie le dénouement de cette histoire en apparence sordide. Le loser de Romain Ternaux n’est sans doute pas un représentant de la morale absolutiste de Kant, mais il donne à voir une réalité aléatoire où la vérité de soi-même s’acquiert parfois avec l’expérience nécessaire des faux-fuyants.

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