La fille d'Agamemnon de Ismail Kadare

La fille d'Agamemnon de Ismail Kadare
( Vajza e Agamemnonit)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Jules, le 15 décembre 2003 (Bruxelles, Inscrit le 1 décembre 2000, 78 ans)
La note : 9 étoiles
Visites : 4 248  (depuis Novembre 2007)

Quel univers !...

Ismaïl Kadaré a écrit ce livre en 1985 et, sa publication étant impossible dans son pays, l'a fait sortir et mettre dans un coffre de banque en France. Son éditeur avait pour instruction de le publier au cas où il arriverait quelque chose à son auteur en Albanie. A la chute du régime, il a retrouvé son texte et il sort à ce jour.

Ce livre est une des plus terribles description de ce qu'est une dictature. Non seulement pour l'intégrité physique d'un être, mais également pour son intégrité morale.

Notre narrateur est dans son appartement de Tirana le jour où doit se tenir la grande fête du parti et du "Guide". Il s'y trouve en présence d'une jeune femme, Suzana, fille d'un ponte en pleine ascension au sein des autorités.

La jeune fille a découvert l'amour avec lui et, au moment où nous les retrouvons, c'est encore à moitié déshabillée qu'elle lui annonce, en pleurs, qu'elle est obligée de rompre. La haute carrière à laquelle son père atteint ne permet plus qu'elle mène la vie d'une jeune femme normale.

Lui, il travaille à la Radio-Télévision et, à son plus grand étonnement, il s'est vu invité à assister au défilé dans une tribune.

C'est profondément malheureux qu'il s'y rend. C'est là que tout commence ! Pourquoi a-t-il été invité ? Qu'a-t-il fait pour cela ? Il se le demande, mais surtout, il lit cette question dans le regard de ceux qui n'ont pas de place en tribune, ou pas dans la sienne, assez proche des hautes autorités. Seule une soumission plus grande ou la trahison d'un autre a dû lui valoir un tel honneur... Mais lui, il sait qu'il n'a trahi personne, mais il est bien le seul ! Il connaît la règle: "...l'avantage revenait à celui qui était le premier à soupçonner. L'autre, quoique peut-être innocent, serait toujours en position de faiblesse du seul fait d'avoir trop tardé."

Et le rapport avec Agamemnon et Iphigénie ?... Le narrateur se demande pourquoi le père sacrifie ainsi le bonheur de vivre de sa fille, car il est évident que celle-ci est des plus malheureuses et que l'instruction a dû venir d'en haut... Pourquoi Agamemnon a-t-il sacrifié sa fille, alors que les vents tendaient déjà à tomber ? Pourquoi Staline a-t-il sacrifié son fils Iakov pendant la guerre ?...

Le pays vient de sortir de grandes purges. A la télévision d'abord, dans l'armée ensuite et enfin dans la production. Où maintenant ?...

"Ecopaient ceux qui s'étaient obstinés, refusant d'emblée de faire leur autocritique, mais tout autant, si ce n'est plus bas encore dégringolaient ceux qui s'étaient hâtés de battre leur coulpe et de fournir des éléments à charge contre eux-mêmes... Disloqués les raisonnements, dissipées toutes velléités de résistance, à fortiori de révolte."

Soudain, sur des panneaux, apparaissent une série de slogans qui le terrasse:
"Nous devons vivre comme en état de siège", "Discipline, entraînement militaire, travail productif"...

Il comprend soudain qu'Agamemnon a sacrifié sa fille non pas pour les vents, mais pour pouvoir exiger tous les sacrifices de ses troupes, commencer la guerre, puisque lui-même avait fait le plus terrible des sacrifices. Staline, en sacrifiant son fils s'arrogeait le droit d'exiger la mort de n'importe qui. Maintenant, en sacrifiant le bonheur et la joie de vivre de Suzana le "Guide" faisait comprendre à son père qu'il fallait être prêt à entamer une autre bataille: une nouvelle terreur allait donc s'abattre sur le pays !

"Etudes, travail productif, entraînement militaire" allaient remplacer les pauvres petites joies de la vie comme l'amour, les émotions, les petits bijoux et autres colifichets etc.

"Combien d'années d'une telle aridité faudrait-il pour réduire la vie à un champ de pierraille ? Et tout cela pour la simple raison qu'ainsi flétrie, racornie, la vie serait plus simple à contrôler."

Ce livre, écrit en pleine terreur, nous aide, s'il le fallait encore, à comprendre les mécanismes de fonctionnement des dictatures et celle qui régnait en Albanie de ce temps était loin d'être du gâteau !...

Un grand livre d'Ismaïl Kadaré !

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Les éditions

  • La fille d'Agamemnon [Texte imprimé], roman Ismail Kadaré trad. de l'albanais par Tedi Papavrami
    de Kadare, Ismail Papavrami, Tedi (Traducteur)
    Fayard / Littérature étrangère
    ISBN : 9782213616469 ; 16,00 € ; 03/09/2003 ; 130 p. ; Broché
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