Et je me suis caché de Geoffrey Lachassagne

Et je me suis caché de Geoffrey Lachassagne

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Gregory mion, le 18 octobre 2013 (Inscrit le 15 janvier 2011, 41 ans)
La note : 10 étoiles
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Pour les enfants du fond de nos campagnes.

D’entrée de jeu, ce qui se détache de ce premier roman de Geoffrey Lachassagne, c’est la justesse des voix de l’enfance. Le livre se met au diapason d’une fratrie dysfonctionnelle. Jérémie, Titi (Baptiste) et Jules ont chacun pas mal d’années d’écart ; ce sont les interprètes de trois moments d’un même embryon, trois stades d’une génétique un peu déliquescente. Leurs parents, Pierre et Fanny, ont déserté pour des raisons pas vraiment explicites. La rumeur publique suffit néanmoins à compenser l’incertitude de ce double renoncement, de même que certains souvenirs qui remontent nous suggèrent des éléments de réponse. Pour se substituer aux parents, il y a Mémé, puis il y a eu pépé Baptiste tant que le casse-pipe lui a permis d’exister. Autour de ce vieux binôme, des adultes gravitent, essentiellement des évangélistes du dimanche, des gens qui toquent aux portes et qui parlent des Saintes Écritures avec la frivolité des amateurs. Ceci étant, avec la disparition sociale de Pierre et Fanny, intercalée avec la disparition franche du croulant Baptiste, on ne peut pas non plus reprocher à Mémé d’être tombée dans une illumination religieuse, on ne peut pas lui en vouloir d’être entrée dans la déglingue mystique et d’avoir accentué son côté crédule (pp. 34-5). Et puis tout ceci a lieu dans un pli négligé de la Corrèze, un de ces endroits qui font dire à ceux qui y habitent que Limoges, même Limoges, c’est déjà très loin.
G. Lachassagne rassemble tous ces paramètres d’une France qui n’est ni profonde, ni inconnue, mais dont on ne parle tout simplement plus, faute de savoir en dire l’infra-organicité, et par conséquent l’extra-lucidité, puis faute aussi d’en extraire une tonalité qui ne donnerait pas l’impression qu’on triche quelque part. À aucun moment le roman ne tombe dans le procédé – il n’a pas l’outrecuidance de poser une thèse ou de travailler une hypothèse. Puisqu’il est celui d’une chiche enfance à laquelle on n’a pas fait de cadeau, on y retrouve des accents comparables au Mort à Crédit de Céline ; et puisque c’est encore une œuvre flanquée de sa nature robuste et d’un air chargé de tempêtes, nous y avons lu beaucoup de ces pesantes situations qui ont récemment valu à Pierre Jourde une « première pierre », parce que l’écrivain a réussi à restituer quelque chose qui n’est certes pas la vérité ultime, mais que l’on pourrait qualifier de dérangeante sincérité. Ces consonances céliniennes et jourdiennes, on peut les ponctionner presque partout dans le livre, et particulièrement dans une galerie d’affreux, de sales et de méchants, où l’on découvre quel genre de compagnonnage on se trimballe quand on s’est fait des copains en rase-cambrousse (p. 130). Enfin, pour en terminer avec les comparaisons, nous avons eu le plaisir de distinguer dans ce roman des images et des lieux qui évoquaient le dernier film de Jeff Nichols : Mud - sur les rives du Mississippi.
Pour replacer tout ceci dans un meilleur ordre de compréhension, précisons que Jérémie et Titi ont respectivement sept et quatorze ans, et que le grand frère Jules s’est barré à Paris depuis belle lurette, sans pour autant avoir déployé les tambours et les trompettes d’un Lucien de Rubempré (d’ailleurs il n’est pas interdit de penser que Jules n’a guère foulé de Paris que les rêves et les utopies qui traversent l’esprit de ses cadets). Jérémie n’a pas été gâté par la Providence malgré ses dévotions : il souffre du psoriasis, il est encapsulé dans un catéchisme difforme encore que paradoxalement pédagogique, il n’a que le dedans de sa tête pour cristalliser un monde qui ne lui veut pas du bien. Titi est plutôt cabossé de l’intérieur, troublé de la personnalité (p. 12), même s’il n’est pas épargné par des chaussures orthopédiques – tant qu’à faire, quitte à remettre d’aplomb une partie de lui-même, autant que ce soit la plus visible, et tant pis pour les commotions de la cervelle. Pendant les deux tiers du roman (pp. 5-177), Jérémie et Titi sont les deux voix qui racontent l’histoire. Ce duo de focalisations se partage les misères, les espoirs et les conneries libératrices. Fatigués du quartier des Charmilles, ils vont collégialement s’engager dans une fugue, laquelle ne prendra épaisseur dans leur conscience que plus tard, lorsqu’il sera déjà temps pour Titi de pressentir les galères qui sont les siennes et dans lesquelles il a entraîné son jeune frère (p. 164).

Il serait cependant regrettable de réduire Et je me suis caché à une affaire de malheurs. De plus, les calamités vécues par les protagonistes sont reconstituées par une langue truculente et virtuose de ce point de vue. Certains passages sont tout à fait exceptionnels dans l’écriture, oralisée sans excès, comme si l’auteur avait dicté son livre. Parmi ces épisodes, on citera la Bonne Action des deux frères, quand ils viennent à la rescousse d’un papa paraplégique dont le fils se prénomme Moïse (pp. 112-6). On citera également les démangeaisons du bas-ventre de Titi (pp. 20-2), les guerres figurées de Jérémie (pp. 101-4), ainsi que toutes les mentions du « pétarou », qui n’est autre que la mobylette anorexique de nos adolescences, l’engin qui précéda le scooter, la mob qui faisait un vacarme inversement proportionnel à sa puissance et qui avait un cadre aussi large que celui d’un vélo tout terrain. Ce contexte lesté d’objets qui font aujourd’hui les puces et les antiquités, il ressuscite dans la parole espiègle de Titi et Jérémie, parce que, de toute façon, il n’est pas vraiment mort pour ceux qui n’ont que des « Indiens », des « Viettes » et des « Djihaïs » en guise de jouets imaginaires, pour ceux qui sont orphelins de parents et de grand frère. Alors on les excusera de ragaillardir des bibelots de toutes sortes, d’accoucher de vies détraquées, tandis que le mystère de leur quarantaine sociale serait susceptible de s’atténuer si Jules consentait à revenir, tel qu’il l’a promis, tel qu’il n’a cessé peut-être de (se) le répéter afin qu’on lui permette de s’ajuster dans ses fugues personnelles. C’est pourquoi Jules fait figure de messie au milieu de cette sacro-sainte Corrèze ; il est perçu comme l’aboutissement d’une longue attente fraternelle, tant et si bien qu’il accède à des rangs supérieurs de présence, garant des derniers jugements qui règleront les comptes de Titi, et par extension ceux de Jérémie et du reste de cette famille dispersée (p. 48). Autrement dit Jules instruit une eschatologie qui englobe la totalité de la narration, jusqu’à déterminer au final la qualité d’innocence de ces personnages mis à nu, adamiques dans le Jardin hostile de l’humanité, à poil devant les monstres et les stratagèmes de résistance. Et ces monstres contre lesquels on se bat, ce sont des créatures à taille humaine, des êtres fantasmés par les hyperboles de l’enfance, exagérés par le désir de grandir et de toiser l’ennemi, avant qu’on ne s’aperçoive que ces hauteurs adultes, au fond, ne valent sans doute pas les réservoirs de la verdeur, les inventions de la jeunesse enthousiasmée, quand on peut s’autoriser à vivre des aventures au prix d’une réinterprétation biblique et d’une nature qui se tord selon nos convenances imaginaires.
Le troisième tiers du roman donne de la voix à Jules (pp. 179-258) ; c’est un lâcher de serpents dans le paradis perdu de sa jeunesse reniée, ou plutôt de son passé interrompu par la nécessité artificieuse d’une évasion vers la grande ville. Il revient sur ses terres dans le but de mettre les choses au clair avec ses morts et ses vivants, dans l’intention nette de crever l’abcès (p. 205). Les récits de Jules sont moins naturels que ceux de Titi et Jérémie ; ce sont des récits contaminés par une responsabilité typiquement adulte. Le Surmoi de Jules a tellement grossi que ses rêves de gamin l’ont abandonné ; il n’y a plus grand-chose que son sommeil pourrait travestir et rapatrier dans son Moi, il n’y a plus vraiment d’appétits refoulés dans cette caboche. Il ne se rappelle que des cadavres d’anciennes connaissances. Il ne se souvient que de s’en être tiré indemne, d’avoir échappé à une espèce de bovarysme régional, voyant défiler au plus clair de son esprit toutes ces vies interchangeables, ces vies palimpsestes qui ont su mourir alors que lui, Jules le fugitif, c’est à peine s’il a su apprendre à vivre en prenant ses cliques et ses claques. Le pire, c’est que son statut de rescapé n’est pas seulement symbolique ; Jules est aussi le rescapé d’une connerie et d’une audace qui auraient pu lui coûter un corps meurtri, et partant une mort prématurée (pp. 224-6). C’est lui, donc, le nœud de la fratrie ; sur lui reposent les choix que pourront privilégier Titi et Jérémie, à la condition toutefois que Jules n’ait pas manqué son rendez-vous, tant dans l’abstraction d’un souvenir que dans le concret des retrouvailles.

[Gregory Mion est auteur chez les éditions Aux Forges de Vulcain]

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