Deuil de Gudbergur Bergsson
(Missir)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Paofaia, le 16 octobre 2013 (Moorea, Inscrite le 14 mai 2010, - ans)
La note : 9 étoiles
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Les vieux, Jacques Brel, on y pense sans cesse

Je ne dors jamais. Je ne veille pas non plus . Je me vois , allongé dans mon lit, quelque part entre le sommeil et la veille .
L'eau chuchote dans la bouilloire.


L'eau va chuchoter dans cette bouilloire tout au long du récit. Jusqu'au moment où elle va bouillir . Et après, elle pourra refroidir.

Entretemps, l'espace de temps écoulé, nous ne le connaitrons pas. Le temps n'existe plus vraiment pour ceux qui ont vécu trop longtemps. Il subsiste quelques réflexes, aller voir le temps qu'il fait par exemple. Et puis une espèce de torpeur , entre rêve et semi conscience .

Ce qu'il voit est l'environnement dans lequel il vit depuis des dizaines d'années et, malgré cela, il ignore où il se trouve. Il lui faut longtemps pour le comprendre. Comprendre qu'en réalité , cela n'a aucune importance. Son unique perception se résume à cela: il est vide. Il ne ressent plus la faim. Il se sent vide à l'intérieur, en proie à un malaise d'origine imprécise. Tout se confond en apathie, somnolence et silence. En dépit de son épuisement, il n'a pas envie de mourir. Il souffre d'un entêtement à vivre qui tient plus de l'habitude que d'un véritable désir.

Cet état de fatigue extrême induit chez le personnage des signes de désorientation spatio-temporelle, mais la pensée est toujours là. Ne croyez pas que ces vieilles personnes que l'on voit, couchées sur des lits de "maisons de retraites"(!) à longueur de journée , le regard fixe, ne pensent pas. Elles pensent et c'est là très bien décrit.

L'âge venant, on comprend beaucoup de choses qui nous échappaient jusqu'alors-pour peu que la mémoire ne flanche pas trop-, or souvent cette dernière déraille tellement qu'on entre dans la tombe aussi innocent et naïf qu'à la naissance.

Le personnage de ce livre n'a pas la mémoire qui flanche. Du tout. Mais les gens qui vivent trop longtemps sont entourés de fantômes. Tous ceux qu'ils ont connus sont morts, et ils ne comprennent pas bien pourquoi eux sont encore là. Ce sont ces fantômes qui meublent leur pensée.

Le passé est tellement présent en moi que je m'y replonge sans m'en rendre compte....

Alors il pense et raconte sa vie, surtout sa vie conjugale avec sa deuxième épouse , sa maladie, et sa mort. Peut être, oui, qu'on peut penser au film de Haneke, mais avec plus de générosité et d'humanité.. C'est beaucoup moins.. froid. Quelquefois drôle d'ailleurs. Avec des détails très réalistes et des instants lumineux. D'amour ( je rajoute ce mot volontairement car je n'ai pas compris le titre du film de Haneke).

C'est un texte magnifique, dur certainement ,en tout cas d'une lucidité redoutable.

..Tu ne peux t'empêcher de te dire que la vie est aussi simple et aussi fascinante. Nous sommes des elfes sortis du pied d'une colline, en d'autres termes des crétins, nous installons notre campement sur la pente, nous nous agitons avant de disparaître à nouveau au creux de la colline où nous devenons des squelettes. Jamais tu n'auras le fin mot de l'histoire, même si la conclusion crève les yeux... .

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Les éditions

  • Deuil [Texte imprimé] Gudbergur Bergsson traduit de l'islandais par Éric Boury
    de Bergsson, Gudbergur Boury, Éric (Traducteur)
    Métailié / Bibliothèque nordique (Paris. 2001)
    ISBN : 9782864249023 ; 15,00 € ; 14/02/2013 ; 125 p. ; Broché
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