Rainbow Warriors de Ayerdhal

Rainbow Warriors de Ayerdhal

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Numanuma, le 11 juillet 2013 (Tours, Inscrit le 21 mars 2005, 49 ans)
La note : 10 étoiles
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Troupes de choc

Un bon roman, c’est d’abord une bonne histoire. Un très bon roman, c’est une bonne histoire qui pousse le lecteur à s’interroger. Vu comme ça, j’ai l’air d’avoir inventé le fil à couper l’eau chaude mais il est parfois bon de rappeler l’évidence. Et là, coup de bol, je viens de lire un très bon roman. Un de ceux qu’il est possible de relire plus tard sans s’ennuyer et même d’y trouver des éléments nouveaux.
Il faut dire que le bouquin est touffu avec son scenario improbable : libérer une dictature imaginaire d’Afrique, le Mambesi, du tyran qui la dirige avec une armée privée, en-dehors de tout mandat de l’ONU ou de toute autre organisation internationale. Cette dictature, qui représente un peu toutes celles qui existent de nos jours en Afrique, a pour particularité d’afficher une répression particulièrement violente et arbitraire envers ses citoyens qui osent afficher une orientation sexuelle « déviante », j’insiste sur les guillemets, ce n’est pas mon opinion qui s’exprime : gays, lesbiennes, bi et trans.
C’est là que le roman prend vraiment son envol : l’armée privée, et illégale donc, sera composée quasi exclusivement de… gays, lesbiennes, bi et tran, tous volontaires, représentés par l’acronyme LGBT. Pour ceux qui n’ont pas fait le rapprochement : le drapeau arc en ciel, rainbow, est le symbole actuel de ces minorités. Le titre du roman reprend une des plus célèbres déconvenues de nos services secrets français et, comme par hasard, la France a un rôle bien peu glorieux dans le roman.
L’énorme point fort de ce roman d’Ayerdhal, qui se lit un peu comme on regarderait Apocalypse Now ou Full Metal Jacket, est d’éviter tous les clichés ou de les détourner. Ainsi, alors que la nécessaire promiscuité de la vie de garnison pourrait tourner à une série de scènes graveleuses du genre « soldats en sueurs », si vous voyez ce que je veux dire, l’auteur ne fait que mettre en scène la vie militaire d’un ensemble d’humains réunis par un même idéal. Une mini société avec ses envies, ses besoins, ses contradictions et ses désobéissances. Ni plus, ni moins.
Les personnages sont savoureux, bien développés, attachants mais c’est bien à une guerre qu’ils se préparent. Lecteurs, sois prêt à en perdre quelques-uns au long de ces 523 pages… Un général, Geoff Tyler, est tiré de sa retraite par un ancien secrétaire général des nations unies, Akwasi Koffane, une des rares personnes à qui Tyler peut dire bonjour sans penser « connard », et un ancien colonel des services secrets américains, Joseh Varansky. Leur objectif, vous le connaissez.
Evidemment, même payée par des fonds privés, même gardée dans le plus grand secret, une telle opération attirera forcément les yeux et les oreilles des puissances qui profitent tranquillement des richesses naturelles des pays d’Afrique sans trop se soucier d’y établir des démocraties. La Françafrique vient évidemment en tête mais les USA et l’Angleterre ne sont pas loin, ni les multinationales qui pompent les ressources naturelles au meilleur prix tout en polluant sans contrôle les terres. Bref, envahir le pays, c’est le côté le plus simple de l’affaire. Et je n’ai même pas évoqué les risques de guerre civile ou religieuse…
Rien que l’histoire en elle-même est passionnante, très bien menée, les scènes de combats sont parfaitement maîtrisées et ce n’est pas vraiment quelque chose de simple, et les parties réservées aux préparatifs, aux débats ne sont jamais lassantes ou trop longues. Du grand art.
Comme je l’ai dit en introduction, il faut aussi, pour que l’entreprise soit une réussite, que le roman pousse le lecteur à s’interroger. Ici, on peut se poser la question du droit d’ingérence. Si les idées généreuses qui soutiennent le droit d’ingérence ne font pas de doute, l’application réelle est bien souvent conditionnée par des considérations purement politiques dont les objectifs sont parfois bien différents des idées de droit de l’homme ou de liberté. Rappelons que le droit d’ingérence est une notion récente, 1979, qui consiste en la « reconnaissance du droit qu'ont une ou plusieurs nations de violer la souveraineté nationale d'un autre État, dans le cadre d'un mandat accordé par l'autorité supranationale », si j’en crois Wikipedia. Ce droit s’inscrit en opposition au principe de droit international de non-intervention qui permet à tout Etat de gérer ses affaires sans ingérence extérieure.
Or, que se passe-t-il dans ce roman ? Il s’agit d’une intervention illégale par une société militaire privée sur un Etat souverain, pas cool du tout comme Etat, certes, mais souverain malgré tout, du moins dans des apparences qui arrangent bien la communauté internationale, pour renverser l’homme qui le dirige le pays, le remplacer par Akwasi Koffane le temps d’établir une assemblée constituante et des élections et de mettre les Etats devant le fait accompli.
Parfaite illustration du proverbe : « la fin justifie les moyens »…
Autre question, plus actuelle : le droit de décider de son orientation sexuelle et de la vivre dans le respect et la liberté. La loi Taubira, récemment votée, est venue rappeler que même en France, pays civilisé, garant des libertés individuelles, une vieille démocratie, il ne fait pas forcément bon être homo. Le Mambesi n’est clairement pas un pays sympa pour passer ses vacances mais un putsch venu de l’extérieur pour défendre le droit individuel, n’est-ce pas une violence au moins aussi intense pour ses habitants qui ne sont pas LGBT ?
Que dire de plus sans trop dévoiler l’intrigue ? Essayez de retrouver les personnes réelles cachées dans le roman ; je vous en donne une : Jean-Paul Gaultier. Il y a beaucoup d’humour dans ces pages mais il pourrait y en avoir plus. On s’attend souvent à voir un trait d’humour saillir au détour d’une scène particulièrement intense, histoire de faire tomber la tension, mais c’est ailleurs que ça se passe. Dans les détails, dans des dialogues qui n’ont l’air de rien ou des remarques. Ou dans le petit diable en bas à droite de la couverture.

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