Nuit de Edgar Hilsenrath
(Nacht)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par AdrianSham, le 12 octobre 2012 (Inscrit le 30 septembre 2012, 47 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (11 918ème position).
Visites : 5 654 

Voyage....

J'ai lu tous les romans d'Edgar Hilsenrath. J'avais d'abord été attiré par la merveilleuse édition d'Attila. J'ai aimé lire FUCK AMERICA, j'ai aimé Le Nazi et le Barbier, mais la réputation de NUIT avait précédé ma lecture, et je craignais un peu l'horreur de que j'y trouverais.

Alors oui, ce roman est terrible, soyez avertis ! Mais ce roman est également inoubliable, dans l'histoire, dans l'écriture qui tient en haleine jusqu'au dénouement. C'est le point culminant de l'oeuvre d'Hilsenrath.

J'ai retrouvé le style Célinien du Voyage au bout de la Nuit, une écriture sèche, sans pitié, rapide, survoltée, cynique, caustique, grotesque, cruelle.... On sourit, on rigole, on pleure....

Même si j'ai lu tes aventures confortablement dans ma petite vie moderne, j'ai été tellement proche de toi, Ranek... Jamais je n'oublierai ta survie dans le ghetto juif. Jamais je n'oublierai ce maudit escalier.

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Insoutenable

7 étoiles

Critique de Saint Jean-Baptiste (Ottignies, Inscrit le 23 juillet 2003, 88 ans) - 11 juin 2018

Ce livre est terriblement difficile à lire. Il faut s’accrocher. Edgar Hilsenrath nous décrit la vie dans un ghetto au jour le jour et même heure après heure, comme un compte rendu, avec une volonté affichée de ne pas faire de littérature.

Ça rend la lecture terriblement pénible. C’est une succession de petits faits qui s’alignent les uns après les autres, tout aussi sordides les uns que les autres : on achève un mourant pour lui enlever ce qu’il lui reste de vêtement, on arrache la dent en or d’un mort à coups de marteau pour l’échanger contre un quignon de pain, on enferme les malades entassés dans un réduit en attendant qu’ils meurent, on doit tuer un enfant parce qu’il n’a pas sa place ici…

Ça n’en finit pas et tout ça est raconté en 600 pages, comme ça vient, sans état d’âme, sans émotion. Sans émotion ? Non, pas tout-à-fait : une fois ou l’autre, l’auteur parle avec émotion et ça sonne faux. On dirait qu’il essaye de mettre du sentiment dans son récit et qu’il n’y arrive pas. Parce qu’à ce niveau là, le sentiment n’existe plus.

Ce ghetto est un microcosme où l’humanité est réduite à l’état bestial ; et encore ! je crois que nulle part on ne traiterait comme ça des animaux. C’est insoutenable ! Et pourtant ça a existé et... ça existe encore aujourd’hui !

A déconseiller à toute personne qui aurait gardé un semblant de foi en l’Humanité.

C'est de nous tous qu'il s'agit...

10 étoiles

Critique de Radetsky (, Inscrit le 13 août 2009, 81 ans) - 6 décembre 2014

Nous sommes à Prokov, petite ville de Transnistrie territoire entre le Boug et le Dniestr administré par les Roumains auxquels il fut attribué par les Allemands en progression vers l’est. La Roumanie d’Antonescu en profita pour expulser les Juifs hors de son territoire afin de les parquer dans ces terres où l’on institua des ghettos, dont celui de Prokov.

Le récit se déroule en 1941 – 1942. Le principal protagoniste est Ranek, son frère, sa belle-sœur, et les autres, tous les autres : gamins, vieillards, prostituées, trafiquants, policiers (juifs), adultes de toutes conditions tantôt d’apparence normale, tantôt moribonds réduits aux épaves que le typhus ou la faim abandonnent à leur sort inéluctable : la mort.

Le ghetto de Prokov a été installé dans une ville en ruine : la guerre est passée par là… On s’abrite comme on peut, dans des caves, des fourrés, sur des bancs, dans les pièces à peu près utilisables de bâtiments à moitié détruits ; les « privilégiés » sont hébergés au bordel local fréquenté par les flics et les soldats, alimenté en chair à peu près fraîche par la faim. La FAIM. Les vivres n’entrent au compte-gouttes qu’en contrebande et par effraction dans le ghetto. On imagine les trésors d’ingéniosité, de ruse, d’acharnement, de férocité, d’inhumanité même que la hantise de la faim provoque.
Il est d’autres hantises : la maladie, les rafles, les exécutions, la déportation.

Car la société du ghetto n’est en rien une société apaisée, solidaire, sinon entre quelques individualités auxquelles un surplus d’humanité donne la force de ne pas déchoir au rang de la bête. La dégradation de toute une communauté humaine est encore plus abominable que s’il s’était agi de quelques personnages isolés.

Il m’a été difficile d’aller au bout de ce livre. Edgar Hilsenrath, qu’on a l’habitude de fréquenter dans une écriture d’où la veine ironique n’est jamais totalement absente, s’est livré là à un travail d’ascèse au résultat, à la lettre, oppressant, terrifiant. On trouve dans la littérature de guerre ou historique des descriptions de la vie en ghetto, mais ce sont la plupart du temps des regards extérieurs. Primo Levi et Robert Antelme ont décrit les camps ; je n’avais pas rencontré encore jusqu’à cette lecture de témoin direct du ghetto. Car l’auteur, qui s’était rendu en Bucovine (Roumanie) ainsi que sa famille, ont été déportés dans le ghetto de Podolsk (Ukraine) de 1941 à 1944. Ainsi, ceci n'est PAS UN ROMAN, mais les "minutes" d'un témoignage valant acte d'accusation.

C’est l’avant- dernier cercle de l’enfer. Ce qui rend en permanence difficilement supportable la lecture, est cette présence malgré tout, d’une forme d’espoir derrière la grimace des jours et des nuits qui s’étirent. La grimace de la grande faucheuse qui répète à chacun : « je t’attends, je t’aurai ».
On va de sursauts en rechutes, de paroles d’empathie en insultes et violences dont on a la nausée à l’idée d’en faire, je ne dis même pas la description, mais le simple catalogue.

Edgar Hilsenrath décrit et écrit d’une plume presque administrative, mécanique, quand bien même chaque dialogue, chaque nuance des sentiments apparaissent dans leur vérité. Aucun effet esthétique, aucune fioriture de style, aucune élégance, aucun répit, aucune complaisance ou facilité ne sont accordés au lecteur.
Car ce livre est inhumain, comme est inhumaine l’espèce de non-existence du ghetto. Et pourtant : ni les abeilles, ni les rats, ni les éléphants, ne conçoivent ni ne construisent de ghetto… Hilsenrath place devant nous un miroir terrifiant, car c’est bien de l’humanité qu’il s’agit !

Jamais plus se dit-on on ne regardera passer la vie, ses émotions, ses lieux, son temps, comme avant.

On a presque honte de "noter" ce travail, car l'éloge rejoint par ricochet l'abomination.

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