A rebrousse-temps de Philip K. Dick

A rebrousse-temps de Philip K. Dick
(Counter-clock World)

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone , Littérature => Fantasy, Horreur, SF et Fantastique

Critiqué par Zagreus, le 1 juillet 2011 (Inscrit le 16 novembre 2010, 38 ans)
La note : 7 étoiles
Moyenne des notes : 7 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (38 031ème position).
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Le futur derrière nous

Imaginez qu’en vous levant le matin, vous dites « bonsoir » au lieu de dire « bonjour » et que la personne qui vit à vos côtés trouve ça parfaitement normal. Vous voulez fumer. Rien de plus simple : vous prenez dans votre cendrier un mégot dont vous expirez la fumée pour « reconstituer » la cigarette. Pareil pour le petit déjeuner : vous régurgitez la nourriture et il ne vous reste plus ensuite qu’à la remettre soigneusement dans son emballage d’origine. Que se passe-t-il ? Vous êtes dans un roman de Philip K. Dick…

En 1998 pour être exact. Sur Terre, sans que l’on sache pourquoi, certains mécanismes temporels sont altérés et fonctionnent en marche arrière depuis juin 1986. Un scientifique avait prévu cet étrange bouleversement et lui a donné son nom : l’effet Hobart. Sa plus spectaculaire manifestation a lieu dans les cimetières. Car tandis que les vivants rajeunissent peu à peu jusqu’à rejoindre une matrice (des femmes offrent leur ventre aux bébés pour qu'ils puissent régresser en elles neuf mois durant puis, en fin de grossesse, s'unissent à un homme), les morts, eux, ressuscitent et naissent en quelque sorte pour la seconde fois ! Dans un monde où le cours ordinaire des phénomènes naturels est inversé, ces nouveau-nés d’un genre particulier, on les appelle les « ancien-nés ».
Sebastian Hermes appartient à cette catégorie. Maintenant à la tête d’un vitarium, il est chargé justement de détecter les appels sous terre des candidats à la sortie, de les extirper des tombes et de préserver leur santé, en attendant de pouvoir les revendre à leur famille ou au plus offrant comme de vulgaires produits. C’est que le marché est très concurrentiel. Aussi lorsque, parti faire une excavation de routine à la demande de l'officier de police Tinbane, il découvre la sépulture de l’Anarque Thomas Peak, il sait tout de suite qu’il détient la solution à ses soucis financiers et décide contre la loi de le remonter à la surface avant son réveil. Il a pressenti en effet son aura au dessus de Forest Knolls: la re-naissance de l’influent leader religieux de la communauté noire, mort en 1971, est imminente. Beaucoup vont désormais la guetter…
A commencer par les Udites, adeptes de sa mystique (l’Udi, mot-valise issu de "union divine", sorte de transe qui survient sous l'emprise d'une drogue), espérant profiter de son expérience dans l’au-delà et des révélations métaphysiques inédites qui pourraient en découler. Sauf que le nouveau chef de la secte, Ray Roberts, ne serait pas prêt d’accepter son éviction programmée (l'ex-numéro 1, une fois réapparu à 50 ans, âge de son décès, gagnera en vitalité à mesure que Roberts, 26 ans, déclinera, s'approchant toujours plus de l'adolescence, de l'enfance...). C'est ce qu'insinue le Syndicat de Rome, par l’intermédiaire d’un certain Tony Giacometti, au fait sur l'agissement illégal d'Hermes, qui craint que le retour de Peak, fondateur de la LMN (Libre Municipalité Noire), ne bouleverse l’équilibre des forces politiques entre un Ouest (le WUS) à prédominance blanche, suspicieux envers l’Udi et un Est noir où cette croyance est érigée en culte d’Etat...
Restent les Oblits (oblitérateurs) dont le Conseil siège au sein de la Bibliothèque. Une mystérieuse institution, plus puissante que la police, qui détruit, au gré de leur parution (de la plus récente à la plus ancienne), tous les documents imprimés, effaçant de la mémoire collective des pans entiers du savoir. Quel intérêt ont-ils à contrôler l'Anarque ? N'est-ce pas pour faire disparaître ses écrits et sa religion avec ? En tout cas, à peine celui-ci est-il revenu à la vie qu'ils le capturent. Afin d'éviter une possible guerre civile, les instances religieuses antagonistes envoient Hermes le récupérer mais sa mission se trouve bientôt compromise à la suite de l'enlèvement de sa femme Lotta...

L’idée de départ est fascinante et ses implications donnent lieu à d’astucieuses trouvailles (les vêtements enfilés sales et pleins de sueurs qu'on retire propres en fin de journée, les poils dont les hommes s'enduisent le visage au lieu de les raser, le Sogum qu’on doit ingérer, inverse de la défécation ou la régurgitation honteuse qui se fait uniquement en privé modifiant ainsi les rapports sociaux). Mais la problématique temporelle n’est pas poussée jusqu’au bout (de nombreuses questions demeurent: quelles sont les vrais motivations des Oblits ? Entériner la "désécriture" des manuscrits induite par l'effet Hobart ou s'en servir pour asseoir leur entreprise de censure globale ? Pourquoi ce même effet épargne-t-il la planète Mars ?) et K .Dick, peut-être dépassé par les enjeux philosophiques, la laisse assez rapidement de côté pour se recentrer sur les conflits de pouvoirs (écho des émeutes de Watt de 1965 encore toute récentes). L’intrigue devient alors plus banale, sur fond presque mélodramatique (Lotta est convoitée par Joe Tinbane) et se résume à une course-poursuite au suspense classique. Et si le personnage central de l’Anarque (référence explicite à Malcolm X) est réussi, les autres protagonistes manquent de chair et de profondeur (psychologie parfois sommaire).
Un roman qui aurait donc mérité plus de développements, moins de facilités ou de longueurs (cf. les pages sur le statut juridique des corps stockés dans les vitariums), pour être totalement convaincant et compter parmi les meilleurs d’un maître de la S.F.

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Le passé est devant nous

6 étoiles

Critique de Antihuman (Paris, Inscrit le 5 octobre 2011, 39 ans) - 4 octobre 2012

Un beau soir, deux membres de la police secrète se pointent chez vous et vous informent que vous êtes inutile à la société (ou, bien sûr, improductif...) Alors que vous ne vous y attendiez pas, et que vous vous étiez pour votre part près de rejoindre votre colocataire; dans le salon pour le dîner, ou autre évidemment. Car cela ne regarde que vous à la base.

C'est sans doute ce qui a fait le succès des livres de Dick: la plupart du temps la fiction y est introduite au quotidien avec un zeste de terreur réaliste - et par ailleurs digne des plus grandes dictatures de notre monde - sinon semblable au nôtre. La surveillance des citoyens par un quelconque Deuxième Bureau afin qu'ils craquent, ou au besoin qu'ils sachent qu'ils sont globalement aptes à ne rien faire dans la vie, et surtout qu'ils ne dérangent pas les dignitaires, pareillement que dans les ex-pays de l'Est; sauf que cette fois-ci, peu de personnes sont au courant, ou croiront à une éventuelle chute du Mur. La meilleure désinformation est de toute façon celle qu'on ne dit pas, celle qui avance masquée. Il y a aussi, dans A Rebrousse Temps, la notion de drogue qu'absorbent en masse les élites et leurs gourous, et premièrement le héros de l'histoire n'en est pas un; c'est plutôt un homme normal qui fait son boulot de A à Z sans se poser trop de questions jusqu'à un moment dans son existence... Pas le meilleur de la SF, mais pas cette théorie du complot non plus, et si le tout n'a pas tant vieilli sans être aussi absurde que certains pensent, il faut ensuite absorber l'effrayante intrigue, puis ces sous-récits de base très récurrents dans l'oeuvre du grand écrivain afin de poursuivre la lecture des différents chapitres.

Demain c'est encore hier

8 étoiles

Critique de Nowhereboy (Rennes, Inscrit le 7 décembre 2010, 43 ans) - 8 juillet 2011

Mon premier Dick. Dévoré à l'adolescence, il m'avait laissé une forte impression. Tous les ingrédients de son univers, approfondis par la suite avec "Ubik" et "En attendant l'année dernière", étaient déjà présents mais exposés à la va-vite dans un roman, au regard du reste de son œuvre, un peu bâclé (à partir de la nouvelle "Rendez-vous hier matin"): la drogue (le LSD), les réalités parallèles, les luttes de pouvoir, la paranoïa, l'obsession du temps, l'illusion, les réflexions mystico-théologiques... Même si la fin ne comble pas toutes les attentes, ça reste à mes yeux un bon opus, au moins pour découvrir la "Dick touch".

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