Phil Spector, le mur de son de Mick Brown

Phil Spector, le mur de son de Mick Brown
(Tearing down the wall of sound, the rise and fall of Phil Spector)

Catégorie(s) : Arts, loisir, vie pratique => Musique , Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Numanuma, le 13 février 2011 (Tours, Inscrit le 21 mars 2005, 49 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 10 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (2 154ème position).
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Napoléon des studios

La biographie est un genre difficile et Mick Brown réussit le tour de force de rendre avec force et vigueur la vie d’un homme dont la carrière est éteinte depuis plus de vingt ans et dont le dernier fait d’armes, jeu de mots involontaire, est d’avoir été reconnu coupable d’homicide involontaire avec une arme à feu le 13 avril 2009.
Retour sur la vie déraisonnable de Phil Spector, une vie dont vous ne voudriez « pour rien au monde ».
Phil Spector est un type à part et pourtant, c’est peut-être l’un des rares producteurs dont l’amateur connaisse le nom, avec probablement ceux de Sam Philips et George Martin. Mais, à la différence des deux autres, qui ont mis leur talent et leurs compétences au service des artistes avec qui ils ont travaillé, Spector s’est toujours considéré comme l’artiste : son art, c’est la production et l’interprète, les musiciens sont des vecteurs de sa vision.
Bien sûr, Sam Philips est le producteur d’Elvis, cela suffirait à lui offrir les portes de la légende mais plus que cela, il a été l’accoucheur du rock’n roll. Sans George Martin, sa culture classique, son expérience et son ouverture d’esprit, les Beatles ne seraient pas ce qu’ils sont. Et pourtant, malgré leurs noms et leur travail, ils ne sont « que » des techniciens au service d’un chanteur ou d’un groupe. Avec Spector, c’est différent.
D’abord, je l’ai dis, Phil Spector est l’artiste même si son boulot véritable est celui de producteur. C’est aussi un excellent musicien qui aurait pu faire une carrière de guitariste de jazz, genre musical exigeant. C’est aussi un patron redoutable, un homme d’affaires avisé, excessif, rusé, pas vraiment regardant sur la méthode parfois.
C’est surtout l’inventeur du « wall of sound », le mur de son. Je dois l’avouer, comme un benêt, j’ai toujours traduit par « mur du son » ce qui n’a rien à voir. Le titre de cette biographie rend parfaitement l’immensité de la vision artistique géniale, exagérée, baroque, éclatante et surchargée de Spector : l’auditeur se prend véritablement un mur sonore en pleine poire. En mono, évidemment.
Imaginez un studio exigu dans lequel on va trouver jusqu’à trois pianos, cinq guitaristes, deux batteurs, une chorale, le chanteur, deux bassistes, des violons, une chambre d’écho et Phil Spector aux commande, plaçant, déplaçant et replaçant sans cesse ni hâte les micros, faisant jouer la même série de notes inlassablement à chaque groupe de musiciens jusqu’à obtenir le son parfait, celui qui va étourdir l’auditeur même équipé du plus mauvais autoradio. Spector partage avec Berry Gordy, patron de la Motown, qu’il considère avec mépris : pour Spector, personne n’est capable d’arriver à la hauteur de Spector, la même obsession du son.
Son mur de son est une révolution tout comme l’est le son Motown mais, à la différence de Berry Gordy, qui possède une écurie de songwriters à toute épreuve qui peut usiner du tube garanti au kilomètre, Spector fait figure d’artisan. Ses méthodes sont très différentes : il peaufine, fait et refait sans cesse ses prises, recherche une perfection qu’il a en tête et qu’il tente de reproduire sur bande.
Maintenant, si vous voulez avoir une idée assez précise de ce que le mur de son peut donner : aller chercher l’album de George Harrison, All Things Must Pass, et écoutez la chanson Wah Wah : 6 minutes de folie sonique à écouter fort. Le Wall of sound, c’est sa griffe, son identité musicale, c’est l’écrin qui est le bijou.
Ce qui est étonnant, c’est qu’on parle encore de lui alors que ses derniers succès remontent à plus de vingt ans. Sa dernière tentative d’envergure s’est faite avec Céline Dion. Il ne connaissait pas la chanteuse, heureux homme et fut impressionné alors qu’il la vit lors d’une émission de télé américaine au point qu’il contacta son mari et producteur : René Angelil. Cela prouve qu’il avait un problème quelque part : la voix, l’attitude et les textes mièvres de la chanteuse cadrent très mal avec les voix que Spector a toujours aimé, des voix qui expriment quelque chose, qui viennent de l’âme et non du coffre ou de la technique. En privé, il avouera trouver la voix de Céline Dion « criarde », ce qui prouve que malgré tout, il lui restait un peu de bon sens…
Car oui, Phil Spector a eu toute sa vie durant une attitude vis-à-vis des autres, au mieux difficile à suivre, au pire détestable voire insultante. Il ne respectait pas les avis des musiciens qu’il faisait trimer et attendre en studio des heures durant sans payer les heures supplémentaires, il n’était pas très à cheval sur les principes moraux et n’a jamais su développer des relations personnelles harmonieuses avec les femmes.
Pour Mick Brown, l’auteur de cette bio, la source de cette incapacité à communiquer avec les femmes vient des relations conflictuelles permanentes élevées en mode de vie qu’il a eues avec sa mère, sorte de caricature de mère juive, capable de le mettre plus bas que terre lors d’une dispute avec son fils et de l’encenser le moment d’après en privé avec ses amies, et sa sœur. Les deux sont ultra possessives, jalouses, encombrantes et dépendantes de lui.
Parallèlement, de nombreux autres témoignages affirment que Spector pouvait être un être très agréable, généreux, un travailleur acharné, un producteur génial. Le Yin et le Yang n’ont pas l’air de former un ensemble harmonieux chez lui : son être est le lieu d’une bataille incessante entre les deux qui explique peut-être pourquoi il aimait probablement mieux ses flingues que ses enfants adoptifs (3 quand même) ou ses enfants naturels (dont un fils mort encore bébé, ce qui n’arrange pas les choses).
Spector a tout du tyran des studios, tyrannie qui semble être l’expression particulière de son génie et une forme de compensation de son physique désavantageux : petit, portant des talonnettes pour compenser, pas très beau avec une chevelure peu fournie (son obsession jusqu’à la perruque).
Après lecture de ces fabuleuses 700 pages, qui se terminent sur les chapitres 30, 31 et 32 relatant les procès de Spector, j’avoue ne pas savoir trop quoi penser du bonhomme. Capable de souffler le chaud et le froid, déconnecté de la réalité, musicien excellent mais méconnu, producteur phare d’une époque mais passé à une postérité qu’il n’a pas su gérer, Spector reste une énigme. C’est encore lui qui se résume le mieux : « je suis vraiment dingo, j’ai une personnalité bipolaire, je suis mon pire ennemi… ».
Il faut noter que l’auteur a réussi le tour de force de rendre intéressant un compte-rendu de procès, exercice ardu tant les procédures judiciaires sont profondément ennuyeuses à relater. Verdict après deux procès : Spector est reconnu coupable de meurtre au second degré et condamné à 19 ans de prison.
Pour une fois, pas de happy end à Hollywood.

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10 étoiles

Critique de Clubber14 (Paris, Inscrit le 1 janvier 2010, 42 ans) - 14 mars 2014

que dire que dire après l'excellentissime avis de "Numanuma"? Tout est parfaitement résumé dans sa critique.
Du coup je vais juste ajouter que cette biographie écrite de main de maître est d'une justesse et d'une précision absolument incroyables !!!! L'auteur a passé des milliers de coups de téléphones et de rencontres avec les proches de Spector, il a lu des milliers de pages au sujet de son procès, il a fait un travail remarquable et je dois donc le saluer pour cela.

Concernant l'intéressé maintenant, je pense que dans un dictionnaire pour la définition du mot schizophrène devrait apparaître le simple nom "Phil Spector". Comment est-ce possible de réunir à ce point 2 personnes dans un même corps??? Le Phil Spector "en public", qui a toujours un bon mot, des anecdotes par centaines, qui fait des imitations comme personne, qui a travaillé avec les plus grands, qui est un génie absolu dans son art qu'est la production de disques et le Phil Spector "en privé" qui est peureux, qui se dénigre en permanence, qui a une peur phobique de la solitude (jusqu'à menacer de mort ses invités qui souhaitent prendre congé), qui peut être très violent tant en gestes qu'en paroles....

J'ai découvert par ce livre une personnalité incroyable, qui pouvait passer des heures et des nuits à peaufiner un simple accord de guitare, à cumuler des dizaines d'instruments dans un studio de 30m² pour obtenir la plus grande pureté de son possible, on se prend un véritable mur de son en pleine tête.

Un conseil pour la lecture : se passer en fond sonore ses plus grands hits, dans l'ordre chronologique évidemment, commencer par "To know him is to love him" puis enchainer avec les hits des Teddy Bears, des Crystals, des Ronettes, des Bob B. Soxx & the Blue Jeans et enchainer ainsi les "He's sure the boy i love", les "Not too Young to get married", les "I love how you love me". Poursuivre avec "River deep mountain high" de Tina Turner puis quelques tubes de Léonard Cohen, prolonger par quelques productions de titres de John Lennon.

Les dizaines d'anecdotes reprises dans ce livre, les témoignages de ses proches de l'époque, ses innombrables frasques font de Spector un personnage absolument unique dont nous pouvons anticiper, dès son plus jeune âge, que tout cela va se finir en véritable drame. En effet, il n'a pas supporté ses premiers échecs commerciaux après avoir été l'inévitable hit-man des 60s. Du coup il a passé sa vie entière à ressasser ses succès, à se demander "et si?", à enchainer les come-backs plus ou moins ratés. Spector était un génie, il le savait, tout le monde le savait et il s'est mis à lui-même un niveau d'exigence inatteignable.... Ajoutez à cela le fait d'avoir été dénigré étant plus jeune, d'avoir été le plus petit de sa classe, le plus insignifiant et tout d'un coup le succès lui est monté à la tête.

S'en est suivie une longue descente aux enfers à partir de l'âge de 35-40 ans où il a commencé à boire, à acheter des armes à feu, à insulter et à se battre avec tout le monde. Peu à peu il a perdu tous ses proches, il n'a jamais su maîtriser les relations humaines, cela a commencé avec sa mère (très possessive) et sa sœur puis s'est poursuivi avec ses femmes et ses enfants adoptifs.

Pour conclure, car je pourrais en écrire 6 pages, ce livre est absolument à lire pour ceux qui aiment les bio chocs et à tous les inconditionnels de musique, ceux qui veulent en savoir plus sur les origines du rock, sur la gloire et la déchéance d'un génie auto-destructeur.

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