Le Bonheur dans le crime de Jacqueline Harpman

Le Bonheur dans le crime de Jacqueline Harpman

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Bluewitch, le 22 juillet 2001 (Charleroi, Inscrite le 20 février 2001, 43 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 8 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (774ème position).
Discussion(s) : 1 (Voir »)
Visites : 7 405  (depuis Novembre 2007)

"Il suffit qu'on dissimule pour devenir criminel"

Un roman qui subjugue, un roman qui absorbe, qui nous bouleverse, nous manipule, et n'aboutit qu’à une seule et unique possibilité : nous abandonner, une fois la dernière ligne achevée, médusés. Jacqueline Harpman est une romancière de haut-vol, qui nous laisse béats d'admiration…
Un narrateur inconnu, un interlocuteur inconnu. Ils sont tous deux coincés dans une voiture, en plein milieu des embouteillages, avenue Franklin-Roosevelt à Bruxelles. Etrange coïncidence, ils sont immobilisés face à une demeure singulière bien connue du narrateur, qui fut le médecin de famille des Dutilleul, les occupants de la maison.
Etrange famille que ces Dutilleul : Emma, l'arrière-grand-mère, passionnée de la réflexion à outrance, en éternel combat avec les bonnes manières, Simone, sa petite-fille, et son mari Philippe, deux professeurs gentillets unis par un amour naïf, dépassés par leur vie familiale et parents de quatre enfants, Clément, Emma, Delphine et Hyppolyte.
C'est autour de ces derniers que se tisse le récit. Comment ne pas en dire trop sans en dire trop peu ? Clément est l'aîné, à dix mois d’intervalle naît Emma. Déjà, enfants, tout démontre leur complémentarité, leur parfaite harmonie. Ils se ressemblent, sont beaux, mystérieux, intelligents, et avancent dans leur existence d'un « pas égal ».
« (.) chaque parole faisait redécouvrir que l'autre existait, que ce miracle incroyable, ma soeur, mon frère, mon semblable, était là, au bout des mots (…) : avide, ouvert, pénétré, inondé par la voix qui s'adressait à lui, dans un émerveillement inconscient de lui-même, indépendant de ce qui se disait, qui nourrissait chaque instant, le grandissait, en faisait le moment le plus admirable qui se puisse vivre, et puis le suivant était aussi beau et c’était l’ascension perpétuelle vers le miracle toujours imminent, toujours en cours, jamais achevé, la Gloire et les Trônes au cœur des nuées, le ravissement qui poursuit inlassablement son cours ». Narcisse et son miroir dans une fusion complète…
Après Clément et Emma vînt Delphine, l'enfant révoltée, l’enfant en manque perpétuel, l’enfant « née dans la rage, qui clamait toujours que quelque chose lui manquait, cette dépossédée (.) », l’enfant née pour le combat, pour la bataille. Puis enfin, Hippolyte, doux et calme, le croyant hérétique, assailli par la foi et, pourtant, bien loin de l’aveuglement mystique.
Ils vivent dans cette demeure, lieu propice au crime. « Elle exigeait un secret, ils furent tenus de l'inventer ». Cette maison aux multiples cachettes, qui dissimule une histoire tragique et qui sera le décors d'autres tragédies encore. Mais quelles tragédies ? Quels crimes ? Rien qui n'aie comme étincelle autre chose que l'amour, cet amour qui « nous détruit parce qu’on ne l’atteint jamais ». Ou presque jamais…
De la première à la dernière ligne, Jacqueline Harpman nous mène par le bout du nez. C’est une tempête en mer qui se révèle. Ce sont des textes magnifiques, une analyse tellement subtile qu'elle ne nous épargne pas. Le titre semble tout dire de cette fiction et même là encore, c'est un piège dont l'astuce ne nous est révélé qu’à la fin. Des thèmes tels que l’inceste, la dépossession de soi, la quête de l'amour parfait, complémentaire, inaccessible (« vivre avec une moitié de soi et des prothèses, comme les amours dont on se contente ici-bas, n'est pas supportable »), et qui peut mener bien tristement à la folie, au suicide… Rien n’est laissé au passage, chaque mot, chaque événement s’imbrique à la perfection dans ce récit splendide pour offrir un texte d’une immense qualité. Tout est mis en place pour prendre le lecteur par surprise et le rendre « acteur » de ce roman propice au fausses interprétations, clés d'une intrigue trop bien ficelée…
Ouvertement inspirée de la nouvelle « le Bonheur dans le crime » de Jules Barbey d’Aurevilly, Jacqueline Harpman a réellement exploité son don de l'écriture pour créer un roman splendide. Je ne peux que lui céder une fois de plus la parole (et quelle parole !) pour clore cette critique d’un roman que j'ai vraiment adoré.
« Le sommeil s’empare des âmes, chacune entre dans son univers intérieur, pour y rôder jusqu’à la fin de la nuit, vagabond échevelé qui peine et qui espère, cherchant de rêve en rêve à franchir les obstacles qui se dresseront, demain, sur ce parcours étrange qu'on nomme vivre et qu’il ne faut jamais regarder en face car il n’a qu'une issue, c’est la mort qui ricane au bout ».
Fantastique !

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Un excellent roman

10 étoiles

Critique de Pucksimberg (Toulon, Inscrit le 14 août 2011, 42 ans) - 2 octobre 2022

Le narrateur est coincé dans un embouteillage alors qu'il se rend à l'opéra avec la personne qui l'accompagne. Au lieu de perdre de son temps ou de s'ennuyer, il raconte l'histoire des Dutilleul qui occupe une belle maison étrange aux abords de la route par laquelle il passe. C'est ainsi que naît ce roman sur cette histoire familiale qui s'est développée sur des secrets, des rapprochements surprenants et défendus ... Plusieurs générations sont représentées, mais c'est surtout les enfants de Simone et de Philippe, des enseignants, qui vont attirer notre attention. Il y a Clément et Anna qui se ressemblent énormément et qui ont une beauté à couper le souffle bien qu'étrange, Delphine la petite sœur au caractère trempé et toujours en révolte et Hippolyte plus posé qui s'éveille à la foi. Je ne veux pas en dire plus pour que le lecteur puisse se familiariser lui-même avec ces personnages et qu'il puisse ressentir les mêmes émotions que j'ai pu ressentir lors de son avancée dans ce roman.

Ce texte est réussi et maitrisé de bout en bout. Je découvre cette grande écrivaine belge du XXème siècle à nouveau grâce à la librairie parisienne Wallonie Bruxelles aux précieux conseils. Le lecteur pénètre en douceur dans cet univers familial ne sachant pas à quoi s'attendre et n'imaginant sans doute pas toutes les révélations auxquelles il sera confronté. L'alternance entre le récit encadré centré sur cette famille et le récit cadre dans lequel le narrateur discute avec sa compagnie donne un aspect très agréable à ce roman. Par le biais des dialogues courts dans lesquels le narrateur intervient, une réflexion sur l'écriture se dessine et sur la force de celui qui narre. De plus, le narrateur est familier des Dutilleul, il était à la fois prêtre et médecin, donc côtoyait les personnages dont il parle.

Le roman est inspiré ouvertement de la longue nouvelle de Barbey d'Aurevilly qui porte le même nom. Il est vraiment intéressant d'en mesurer l'influence, avec à la fois des points communs et des différences. Racine est aussi évoqué et le prénom Hippolyte n'est évidemment pas anodin. Le lecteur pense forcément à "Phèdre" et à la relation quasi-incestueuse de Phèdre pour son beau-fils. Ce roman agit donc comme une réécriture d'œuvres célèbres tout en n'étant pas qu'une simple pâle copie. Ce roman se suffit à lui-même et peut être reconnu comme un grand roman.

Les relations entre les personnages sont très bien rendues et l'on sent que les affinités de l'autrice avec la psychologie ont alimenté la peinture des liens entre les individus. et c'est l'une des forces de ce roman. Je ressors de ce roman assez fasciné par l'écriture de Jacqueline Harpman et par ces personnages singuliers. Certaines scènes restent gravées dans la mémoire tant par leur force que par leur caractère inattendu.

Oula

9 étoiles

Critique de Denje (Belgique, Inscrit le 15 mai 2004, 35 ans) - 15 mai 2004

Franchement , j'ai été assez "choqué" , en fait ce n'est pas vraiment le bon mot ... Souffle coupé est plus approprié ! Niveau écriture et tout ça , il y a des phrases et des tournures que je n'aurais jamais imaginées ... Ce livre suscite la réflexion ! Mais cependant ... je n'ai pas compris les dernières phrases , je les lis et relis ... qui était donc la personne à côté du prêtre durant tout le trajet ? sont-ils homosexuels comme j'ai pu le comprendre ? 25 ans ... ça me fait penser à quelqu'un d'autre ... sans rien dévoiler , quelqu'un pourrait-il m'expliquer par email ? d3nj301@hotmail.com , un grand merci et c'est un livre vraiment fabuleux !

Un sentiment de malaise

5 étoiles

Critique de Féline (Binche, Inscrite le 27 juin 2002, 44 ans) - 27 février 2003

Il m'est difficile de donner mon avis sur ce roman, suite aux critiques enthousiastes qui ont été faites. J'adhère totalement aux opinions émises concernant le style et la qualité de l'écriture de Jacqueline Harpman, de son talent pour maintenir le suspense et de sa maîtrise de la narration. Par contre, j'ai refermé le livre en ayant un sentiment de malaise, un arrière-goût désagréable. Cet amour, dont parle Bluewitch, rend ses protagonistes égoïstes et, pire, indifférents à l'égard des autres et de la destinée tragique de leurs proches, indifférents face au malheur qui, pourtant, est induit par cet amour. Je dois donc reconnaître que ce sentiment a pris le dessus et m'a empêché d'apprécier le style de la romancière

La maison du "crime"

10 étoiles

Critique de Zoom (Bruxelles, Inscrite le 18 juillet 2001, 68 ans) - 19 février 2002

Je viens de relire ce livre magnifique de par la forme et par le fond - si on aime les romans d’analyse en tout cas- comme le dit si bien Bluewitch dans sa belle critique. La plage d'Ostende et celui-ci sont peut-être les plus beaux romans d’Harpman. J'ai relu plusieurs phrases plusieurs fois, tant elles sont denses, profondes, porteuses d’émotion, de réflexion, ou comme dit Virgile de " dépassement de sa condition "... Je voulais vous dire (sorry si vous le savez tous) que cette maison existe et se dresse somptueusement au 86 b de l’Avenue Roosevelt : on l'appelle la maison Delune, du nom de l'architecte qui l’a construite pour l’exposition universelle de Bruxelles en 1910. Elle en est d'ailleurs le dernier vestige (le reste a brûlé, je crois). Somptueusement car la façade a été restaurée d’après les plans d’origine et qu’elle est magnifique. On peut même faire le tour, regarder à travers les fenêtres et imaginer Emma cheminer, gracile et sûre d’elle, vers son destin... L'intérieur est en chantier : la maison est inoccupée depuis la guerre et tout y a été volé : parquets, cheminées,... Elle appartient maintenant à une banque et sera un lieu d'expositions culturelles paraît-il...

Une précision...

10 étoiles

Critique de Bluewitch (Charleroi, Inscrite le 20 février 2001, 43 ans) - 11 août 2001

Quand je parle de l'astuce du titre qui ne nous est révélé qu'à la fin, je veux surtout mettre en évidence la maîtrise de Jacqueline Harpman pour brouiller les pistes. Si la fin est déductible d'une certaine manière, son lien avec le titre du roman ne l'est pas forcément... Enfin, ce que je retiens surtout de ce livre est le style admirable de J.H., bien en tête devant l'intrigue elle-même. C'est un de ces auteurs qui me font m'attacher plus à la forme qu'au fond, bien que chez elle, ils soient particulièrement liés...

Prenant

8 étoiles

Critique de Saule (Bruxelles, Inscrit le 13 avril 2001, 57 ans) - 10 août 2001

Le narrateur, bloqué dans un embouteillage avenue Franklin Roosevelt à Bruxelles, semble fasciné par une belle maison. Son voisin ne devra pas le pousser beaucoup pour qu'il lui raconte (et à nous par la même occasion) l'histoire de cette maison et de la famille qui y habitait, une histoire qui, on s'en doute, n'est pas banale.
L'auteur amène remarquablement bien l'intrigue, nous tient en haleine pendant toute la durée du roman, nous livre un suspense et une analyse psychologique digne d'Agatha Christie. Petite déception peut-être pour la fin ou la surprise (ou l'astuce) promise par Bluewitch n'en est pas vraiment une. Mais ne boudons pas notre plaisir, ce livre est vraiment très prenant et se lit avec énormément de plaisir.

Chapeau !

10 étoiles

Critique de Jules (Bruxelles, Inscrit le 1 décembre 2000, 78 ans) - 28 juillet 2001

Bravo pour cette superbe critique !... Encore un livre pour mes vacances... La pile monte et ma femme me regarde d'un air de plus en plus mauvais, voyant le moment où je lui demanderai de diminuer un rien ses bagages...

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  Prouesse ? 1 Petronie 16 juin 2006 @ 22:10

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