Le dossier H. de Ismail Kadare

Le dossier H. de Ismail Kadare

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Jules, le 16 juillet 2001 (Bruxelles, Inscrit le 1 décembre 2000, 78 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 7 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (25 492ème position).
Visites : 5 095  (depuis Novembre 2007)

Un excellent Kadaré

Max Roth et Willy Norton sont deux Irlandais qui vivent à New York. Ils obtiennent un visa pour le Royaume d’Albanie sous le prétexte qu’ils vont y faire des recherches sur Homère.
La légation à Washington communique qu’ils « pourraient être des espions » et le ministre de l’Intérieur albanais signale au sous-préfet de la petite ville de N… qu’ils « sont des espions ». Il demande au sous-préfet de les surveiller discrètement et espère bien qu'ils soient pris la main dans le sac.
A N., une bien petite ville, on est en ébullition ! Surtout la femme du sous-préfet ! Deux hommes, et relativement jeunes !. En outre, ils seraient munis d'un appareil qui vient d'être inventé : un magnétophone… Ils veulent enregistrer la voix et les sons produits par les rhapsodes et leurs instruments.
Nos deux Irlandais veulent essayer de savoir si Homère a bien existé, si c’est bien lui qui aurait composé l’ « Illiade » et l’ « Odyssée » ou si ces deux textes ne sont qu'un assemblage d'un très grand nombre de passages chantés par des rhapsodes différents et au fils des ans.
Pour ce faire, nos deux savants vont se rendre dans des villages minuscules, dans des cabarets enfumés, où des rhapsodes sont attendus pour des représentations. Ils vont les enregistrer et tenter de trouver la réponse à leurs questions à travers leurs chants.
L'auteur en profite pour nous montrer deux pays bien différents. Il y a l'Albanie du pouvoir en place, celle où ne règnent que le désir de pouvoir, la lâcheté et l'envie. Puis il y a le peuple albanais qui vit dans un tout autre monde : celui de l'épopée et du courage. Ce peuple est fier et courageux. Dangereux aussi, car il peut se révolter contre les autorités, il a le sang très chaud et le fait couler pour un oui, pour un non…
D'ailleurs, nos deux Irlandais se demandent comment un peuple d'une telle dimension puisse être dirigé par des hommes politiques aussi grotesques ! Ils tentent une réponse : « Peut-être que cela tient au fait que certains peuples comme les Albanais, habités de fantasmes et de désirs grandioses, la tête dans les nuages, peuvent, à cause de leur singularité, dès lors qu'il s’agit d'affaire de gouvernement intérieur, se laisser aisément prendre au dépourvu comme un homme surpris dans son sommeil… »
Question intéressante même pour nous aujourd'hui !
Kadaré nous donne ici un livre bien écrit, comme toujours, plein de rêves et de grandeur. Il nous décrit à merveille les ambiances de ces petits cafés de village, ainsi que l'importance qu'ont ces rhapsodes dans la culture populaire. Ce sont eux qui transmettent les nouvelles et les contes ancestraux qui font l'histoire du pays pour un peuple qui ne sait quasiment pas encore lire.

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Les éditions

  • Le dossier H. [Texte imprimé] Ismaïl Kadaré trad. de l'albanais par Jusuf Vrioni
    de Kadare, Ismail Vrioni, Jusuf (Traducteur)
    Gallimard / Collection Folio.
    ISBN : 9782070383375 ; 2,98 € ; 22/03/1991 ; 217 p. ; Poche
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Un rien déçu

6 étoiles

Critique de Saint Jean-Baptiste (Ottignies, Inscrit le 23 juillet 2003, 86 ans) - 19 février 2014

A la lecture des deux critiques précédentes je m'attendais à un grand livre mais j'ai été un peu déçu. Ou alors, je suis passé à côté de quelque chose...

J'ai trouvé que l'intrigue était bien imaginée et que le roman était bien écrit mais je m'attendais à ce que l'auteur pousse les choses un peu plus loin. 
Il a inventé des situations qui auraient pu déboucher sur une satire aiguë d'un régime totalitaire et complètement arriéré. Mais il me semble qu'il n'a pas su, ou pas voulu, tirer profit des circonstances de son récit. Il a inventé aussi des personnages bien typés mais on dirait qu'il a eu peur de les accabler et d'accentuer leur ridicule.

Pour finir, la satire du régime est légère, pour ne pas dire insignifiante. Les personnages sont d'amusants prototypes, décrits avec condescendance, mais sans jamais beaucoup de mordant et l'intrigue, qui promettait d'être passionnante, débouche finalement sur pas grand chose.
Alors, je me suis bien amusé pendant quelques soirées, mais je n'ai pas appris grand chose, et je suis resté sur ma faim.

De l’épopée grecque à l’Albanie du nord.

8 étoiles

Critique de Tistou (, Inscrit le 10 mai 2004, 66 ans) - 17 décembre 2008

Sujet étonnant que ce « Dossier H », H comme Homère. Max Roth et Willy Norton, deux irlandais de New York, se sont mis en tête d'étudier sur un matériau encore vivant ; les rhapsodes ambulants encore actifs en Albanie en 1935, comment l’épopée grecque, globalement, a pu naître et évoluer, et particulièrement les épopées d’Homère !
1935, c’est l’époque où le magnétophone fait son apparition et nos deux compères s’en équipent pour venir étudier dans la ville de N. , que Kadaré situe simplement dans le nord de l’Albanie - infâme trou-du-cul-du-monde où le sous-préfet est le potentat local et les bals ou les parties de bridge donnés par sa femme l’attraction de l’année.
Ca se complique dès le départ puisqu’il a fallu un visa à nos deux chercheurs, accordés par l’Ambassade d’Albanie aux USA mais avec une note de défiance transmise au Ministère albanais des Affaires Etrangères. Lequel ministre va charger le sous-préfet de N. de mettre en oeuvre une surveillance étroite sur les présumés espions. Ca, c’est l’argument cohérent du roman parce que pour ce qui est de la suite, et notamment de la surveillance proprement dite, Ismaïl Kadaré s’est un peu « lâché ».

« L’indicateur Dul Lasoupente, le plus coté auprès des autorités de N…, qui avait été désigné pour surveiller le débarquement puis les faits et gestes des deux étrangers, écrivit dans son rapport adressé au sous-préfet dans la soirée du samedi, date de leur arrivée, qu’après avoir fait le pied de grue pendant quatre heures en face de l’arrêt de l’autocar interurbain, à l’agence de voyages, pour épier le comportement d’un éventuel suspect qui eût attendu les étrangers, il n’avait en fin de compte rien remarqué de nature à étayer pareil soupçon. En fait, d’après ses observations scrupuleuses, hormis les porteurs habituels, neuf individus en tout et pour tout étaient là à attendrel’arrivée de l’autocar en provenance de la capitale, qui ne poussait jusqu’ici qu’une fois par semaine, précisément le samedi. Toujours d’après ses observations très attentives, tous avaient effectivement accueilli, avec l’émotion requise en pareille circonstance, leurs proches à peine débarqués, de sorte que leur présence sur place était pleinement justifiée. Faisait ici exception le tsigane Hadji Gaba, « dont monsieur le sous-préfet avait peut-être entendu parler », mais que l’auteur du rapport avait négligé de citer, car il était de notoriété publique que, chaque samedi, le susnommé attendait régulièrement l’autocar de la capitale dans l’espoir de trouver parmi les voyageurs quelqu’un qui fût disposé à lui glisser quelques sous pour prix de son exploit habituel – « que monsieur le sous-préfet veuille bien m’excuser » - , à savoir l’émission d’une longue et impressionnante rafale de pets. »

Et puis nos deux chercheurs ne souhaitent pas rester à N…, mais carrément prendre racine dans une auberge à une heure de route de N…, « l’Auberge de l’Os de buffle », qui serait situé sur un carrefour fréquenté par les rhapsodes.
Je ne peux m’empêcher de songer à « Trois hommes dans un bateau » de Jerome K. Jérome dans l’approche pleine de dérision de tout ce qui va se dérouler. En plus sérieux tout de même et disons-le, plus philosophiques. D’ailleurs tout ceci ne se terminera pas très bien, l’Albanie étant ce qu’elle était (est ?).
C’est très plaisant à lire, étrange. Une fenêtre sur l’Albanie, le Pays des Aigles. Les oiseaux. Pas les hommes !

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