Le Passeur de lagunes de Christophe Dabitch (Scénario), Piero Macola (Dessin)

Catégorie(s) : Bande dessinée => Aventures, policiers et thrillers

Critiqué par Blue Boy, le 28 novembre 2023 (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, - ans)
La note : 8 étoiles
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Le paradis perdu de la Sérénissime

Dans un futur proche, Venise est passée sous la coupe de l’« Organisation », une mafia qui interdit à quiconque de quitter la ville et de franchir les digues sans autorisation. Le jeune Paolo est inquiet, car son père, pêcheur dans la lagune qu’il connaît comme sa poche, n’est pas revenu cette nuit comme il le lui avait annoncé. Avec l’aide de son ami Ahmad, il va se lancer dans une quête désespérée pour tenter de retrouver ce père admiré. Peu à peu, il découvrira des vérités dont il se serait bien passé.

Loin de la carte postale habituelle, c’est sous un jour inattendu que les auteurs évoquent la cité des Doges. Si l’histoire se situe bien à notre époque, c’est dans une temporalité légèrement différente, un peu floue, dans un futur si proche qu’il résonne parfaitement avec le présent. Cela n’a donc pas grand-chose à voir avec de la science-fiction.

Venise se révèle être tombée sous la domination d’un groupe mafieux, simplement nommé « L’Organisation », qui contrôle la ville et sa lagune d’une main de fer, tout en continuant à exploiter la manne financière du tourisme. Et c’est dans la lagune et ses îles que va se dérouler la majeure partie de l’histoire. De Venise en elle-même, on ne verra que les images furtives d’une cité à l’écart des sites touristiques, une Venise bien moins glamour et romantique que celle que l’on peut avoir en tête. Il faut dire que le sujet traité n’est pas forcément très vendeur et ne prête guère à l’insouciance suggérée par le sirotage d’un Spritz sur une terrasse de la place Saint-Marc.

L’album, qui par son titre ne fait pas trop mystère de la thématique abordée, raconte l’histoire de Paolo, un ado élevé par son père, officiellement pêcheur dans la lagune. Dans l’appartement très modeste d’un quartier populaire, Paolo commence à paniquer. Le paternel n’étant pas rentré comme d’habitude à l’heure prévue, il va partir à sa recherche dans les bas-fonds de la Sérénissime et bien sûr, dans les îles de la lagune, où tente de survivre une population à l’écart des radars de la fameuse Organisation : migrants venus de pays en guerre, réfugiés politiques ou économiques, zadistes qui tentent de construire « un autre monde » en opposition au système en place. Un monde finalement assez semblable au nôtre…

Mais Paolo sera également amené à rencontrer des individus peu recommandables : les mafieux (ceux avec qui son pote Ahmad, migrant syrien arrivé en Italie dix ans plus tôt, fait du trafic de drogue…) et les autres qui ne veulent pas payer (parce qu’ils savent bien qu’Ahmad est un clandestin). Mais Paolo est une forte tête avec une conscience de classe et ne supporte pas l’injustice. Paolo est un cœur pur. Il ferme les yeux sur le petit business d’Ahmad, mais aspire à autre chose. Hélas, les tentacules de l’Organisation vont finir par le cerner. Le récit va virer à la série noire et se transformer en course-poursuite dans les tréfonds de la lagune.

C’est aussi une galerie de personnages intéressants que le jeune héros va croiser. D’abord ce vieil homme réfugié sur son rafiot échoué, l’Ancêtre, parce qu’il ne supporte plus de voir ce qu’est devenue la lagune, défigurée selon lui par le tourisme, lui qui se dit « gardien du passé ». Puis son grand-père, qui se sent comme en prison dans sa maison de repos et ne semble attendre que la mort. Enfin, il y a Shaza, réfugiée syrienne comme Ahmad, qui a choisi de faire sienne la sentence de sa mère restée au pays : ne jamais se retourner. C’est en elle que Paolo va trouver un peu de réconfort et renforcer peut-être sa détermination à fuir l’enfer... Progressivement, la vérité sur son père va se révéler au fil de sa quête, une vérité bien amère qui lui fera abandonner les dernières illusions de son enfance…

Le scénario de Christophe Dabitch est parfaitement maîtrisé, et le dessin de Piero Macola se montre à la hauteur. Le livre s’ouvre sur des vues impressionnistes de la lagune dans une aquarelle fort logiquement détrempée, dans des tonalités de gris-bleu pâle, estompant les contours des éléments du paysage. Quant aux personnages, ils restent dans l’esquisse, Macola ayant mis l’accent sur les expressions et les attitudes, très réalistes, qui rappellent beaucoup le travail de Gipi. Si l’atmosphère générale et l’imprécision du trait peuvent paraître au premier abord peu engageants, ils ne font que restituer la monotonie du quotidien dans cette lagune qui tranche avec Venise. Mais au fil des pages, ce monde flottant, vaporeux et un rien sinistre va révéler ses trésors d’ombres et de lumières, que les ambiances nocturnes mettent encore davantage en valeur.

« Le Passeur de lagunes », résultat d’une première collaboration, est une vraie réussite. D’une profondeur remarquable, ce récit parle de la perte de l’innocence et nous donne à voir que même dans les pires circonstances, il existe toujours une porte de sortie, à condition de ne pas se perdre dans une lagune devenue métaphore et surtout… de ne jamais se retourner…

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