Anton Bruckner: Ou l'immensité intime de Éric Chaillier

Anton Bruckner: Ou l'immensité intime de Éric Chaillier

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Divers , Arts, loisir, vie pratique => Musique

Critiqué par Poet75, le 28 juin 2022 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 66 ans)
La note : 10 étoiles
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Sonder le mystère Bruckner

La découverte des symphonies d’Anton Bruckner fut, pour l’amateur de musique que je suis, un événement considérable. Je peux d’ailleurs le situer à peu près dans le temps, au tout début des années 1980 ou, peut-être, en 1979. Toujours est-il que, dans le cahier où sont notés mes lectures depuis janvier 1975, figure la mention du livre de Jean Gallois, édité dans la collection « Solfèges », intitulé sobrement Bruckner, à la date du 29 avril 1982. Je le lus attentivement, en prenant soin d’en souligner des passages au crayon à papier, tant je fus touché par la personnalité du compositeur, par l’homme que fut Bruckner. Cette lecture m’aida grandement à saisir, non seulement avec mes oreilles, mais avec ma sensibilité et avec mon cœur, le contenu, si je puis dire, la beauté profonde, les étonnantes richesses humaines et spirituelles des symphonies que j’avais commencé, depuis quelques années, d’écouter. Avant de découvrir Bruckner, je m’étais déjà familiarisé avec Beethoven, Schubert, Brahms, Schumann, Mahler et bien d’autres compositeurs. Mais ce que je perçus chez Bruckner, je ne l’avais pas encore entendu, pas de cette manière-là en tout cas, pas avec cette force, pas avec ce don de soi qui me bouleversai au plus haut point et ne cessai, depuis lors, de m’émouvoir et de me fasciner. Qui plus est, j’avais le sentiment que, nonobstant tout ce qui nous séparait l’un de l’autre, j’avais trouvé en Bruckner, en ce qu’il livrait de lui-même, du mystère de son être profond, un frère qui, quoique doté d’un génie qui me dépassait considérablement, n’en était pas moins un proche, un très proche même, dont je connaissais, pour les éprouver moi aussi, les combats intimes.
On comprend, de ce fait, combien j’ai été heureux de voir paraître, récemment, aux éditions Buchet-Chastel, ce livre d’Éric Chaillier, Anton Bruckner ou l’Immensité intime : un titre qui exprime à merveille l’originalité des symphonies du compositeur autrichien, né en 1824 et mort en 1896. L’ouvrage est passionnant, davantage encore que celui de Jean Gallois, probablement d’un niveau plus abordable par le commun des mélomanes, sans être cependant un simple ouvrage de vulgarisation. Éric Chaillier propose non seulement une passionnante biographie du grand compositeur, mais aussi des approches variées de sa personnalité et de son œuvre.
Pour qui est intimidé par la monumentalité des symphonies de Bruckner au point de risquer de s’y perdre mais aussi pour tous ceux qui souhaitent une meilleure perception de leur contenu, le livre d’Éric Chaillier énonce de subtiles clés d’écoute et de compréhension. Car, si l’on peut comparer, très justement, chacune des symphonies à une cathédrale sonore, il n’en reste pas moins qu’elles sont l’expression des combats intérieurs du compositeur : « Son œuvre de créateur, écrivait Paul-Gilbert Langevin (cité par Éric Chaillier), ne se concevait pas en dehors des épreuves humaines de sa vie, dont elle est le reflet direct et immédiat ».
Pour s’y retrouver, par conséquent, pour appréhender avec plus de justesse la vaste production symphonique de Bruckner, de manière plus lisible, plus compréhensible (même s’il est impossible de supprimer la part de mystère inhérente à de telles œuvres), un livre tel que celui d’Éric Chaillier paraît extrêmement opportun. L’auteur s’attache à suivre chacune des étapes de la vie du compositeur, depuis ses humbles origines à Ansfelden, en Haute-Autriche jusqu’à sa période viennoise, en passant ce lieu emblématique que fut l’abbaye de Saint-Florian dont il fut l’organiste titulaire et où il composa ses premières œuvres, non pas encore des symphonies mais des messes et d’autres pièces sacrées. Bruckner, en effet, fut fortement marqué par la foi catholique et resta, sa vie entière, un croyant fervent, au point de dédier sa dernière symphonie, son inachevée, la 9ème, « au bon Dieu ». De ce fait, certains ont cru pertinent de surnommer le compositeur « le ménestrel de Dieu », ce que Éric Chaillier, dans son livre, juge dommageable et trompeur. Car, la vérité, c’est que, si Bruckner se distinguait par sa foi catholique, il n’est cependant pas exact de l’y cantonner de manière exclusive. On a parfois voulu donner de lui l’image d’une sorte d’être primitif, un « paysan du Danube », comme on le disait aussi, sans instruction et doté de la foi naïve du charbonnier. Or, comme le montre fort bien Éric Chaillier, cette description est totalement erronée, ceux qui l’ont colportée ayant le désir de ternir l’image d’un géant de la musique qui les dérangeait. En vérité, si Bruckner n’avait rien d’un intellectuel ni, en aucune façon, d’un littéraire, il fut cependant un homme instruit, qui exerça, comme son propre père, à ses débuts, le métier d’instituteur. Et puis, il suffit d’écouter avec attention une seule de ses symphonies pour se persuader qu’un homme capable composer une telle musique ne peut, en aucune façon, être considéré comme une sorte d’ « idiot du village » !
Si l’aspect physique de Bruckner n’avait rien de séduisant, si, extérieurement, l’homme, toujours mal accoutré, pouvait se montrer balourd, la richesse de sa vie intérieure, quant à elle, n’est sujette à aucune réserve. Toute sa vie, Bruckner souffrit extrêmement de ne pouvoir se marier : il tomba amoureux de quantité de jeunes femmes qui, toutes, le repoussèrent. Cette souffrance, les tourments que l’homme connut et qui le conduisirent, une fois au moins, au bord de la folie, on trouve cela, également, dans ses symphonies. Certains critiques ont cru bon d’affirmer qu’elles étaient des « messes sans paroles », mais c’est faux : les symphonies sont l’expression des combats intérieurs d’un homme chez qui, certes, la foi occupait une grande place, mais qui fut également désireux de vivre un amour charnel, terrestre, sans jamais y parvenir. Plus judicieusement, un musicologue, Max Auer proposait ce schéma de compréhension des symphonies de Bruckner : le 1er mouvement est l’expression du tragique humain ; le mouvement lent évoque le héros face à Dieu ; le scherzo dépeint le combat avec le monde ; et, enfin, le 4ème mouvement énonce l’affirmation de la victoire finale se résolvant dans le divin.
Bien d’autres idées reçues concernant Bruckner sont contestées et analysées par Éric Chaillier. Ainsi, contrairement à ce qu’on colporte parfois, même s’il dut attendre l’âge de 60 ans pour être pleinement reconnu comme un grand compositeur, Bruckner fut joué et défendu, de son vivant, entre autres par des chefs d’orchestre, non pas à Vienne où l’on mit beaucoup de temps à le célébrer, mais dans plusieurs villes allemandes. Il est vrai que le compositeur dut faire face à une sorte de cabale fomentée par ceux qui considéraient sa musique comme si avant-gardiste qu’elle leur paraissait incompréhensible. Pour ces gens-là, c’était, pour ainsi dire, l’œuvre d’un fou. En gros, du vivant de notre compositeur, il y eut deux clans farouchement opposés l’un à l’autre : celui des tenants d’un certain classicisme, qui élirent Brahms comme chef de file, et celui des partisans d’une musique nouvelle qui ne juraient que par Richard Wagner. Or, Bruckner étant un admirateur inconditionnel de ce dernier, il s’attira les foudres des critiques « brahmsiens ». Il en souffrit beaucoup mais n’en continua pas moins son chemin à lui, avec détermination. Car si l’homme se distinguait par son humilité, il n’en était pas moins conscient de son propre génie.
Le livre d’Éric Chaillier aborde encore bien d’autres aspects concernant l’homme et son œuvre monumentale, entre autres ses liens, non seulement avec Wagner, mais avec Gustav Mahler. Je ne peux tout énumérer ici, mais me contente, pour finir et en guise d’incitation à lire l’ouvrage d’Éric Chaillier et, surtout, à écouter les œuvres de Bruckner, de transcrire cette citation lumineuse au sujet de la 9ème symphonie : « Anton Bruckner, que certains présentent encore comme un attardé mental, se hisse ici à des hauteurs comparables à La Divine Comédie de Dante ou au Faust de Goethe. Faute de manier les concepts ou les fulgurances poétiques, c’est par la force métaphysique des sons qu’il parvient à nous livrer l’une des plus bouleversantes confessions d’un artiste au crépuscule de son existence terrestre. »

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