1984 de George Orwell, Xavier Coste (Scénario et dessin)

Catégorie(s) : Bande dessinée => Aventures, policiers et thrillers

Critiqué par Blue Boy, le 3 mai 2021 (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, - ans)
La note : 9 étoiles
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Une version artistique et glaçante du chef d'oeuvre d'Orwell

Ce « 1984 » est l’une des quatre adaptations BD sorties en l’espace de deux mois, corrélativement à l’entrée du roman d’Orwell dans le domaine public. L’éditeur Sarbacane a de son côté fait les choses en grand, d’une part en confiant sa version à Xavier Coste, de l’autre en plaçant la qualité éditoriale à un niveau inégalé.

On ne s’étendra pas sur le pitch de cette dystopie dont tout le monde connaît peu ou prou les grandes lignes. En deux mots, « 1984 » raconte l’histoire de Winston, un homme qui tentera de défier « Big Brother », incarnation d’un pouvoir tout-puissant qui entend maintenir une domination absolue sur les citoyens, en tuant dans l’œuf toute velléité de révolte grâce à sa redoutable « police de la pensée ».

En s’emparant de ce chef d’œuvre dont aucune adaptation cinématographique n’a réussi à égaler la version originale, le bédéaste Xavier Coste, lui, est parvenu à se l’approprier totalement en décuplant par les images la puissance du texte de George Orwell. Visuellement, son « 1984 » est une œuvre d’art, rien de moins. Tout en restant très fidèle au fil narratif du roman, Coste a produit des images fortes et glaçantes qui risquent bien d’imprégner pour longtemps l’imaginaire du lecteur.

Le point fort de cette adaptation est le rapprochement temporel du cadre de l’histoire vers notre époque (rappelons qu’Orwell a écrit le livre en 1948) par l’intégration d’un décor très contemporain. Car l’architecture représentée ici tient une place majeure. L’auteur s’est inspiré de constructions existantes, par exemple les « Espaces d’Abraxas » de Ricardo Bofill à Noisy-le-Grand, ou simplement des lieux pouvant évoquer des centres commerciaux géants, tels les Quatre Temps à la Défense.

Des architectures étonnantes qui fascinent, mais qui, sous le pinceau de Coste, prennent une dimension étouffante, cloisonnante, où la nature est totalement absente. Cette nature, limitée aux jardins publics ou aux quartiers en friche, où Winston et Julia se rendent pour tenter de vivre secrètement leur amour, symbolise le refuge permettant d’échapper temporairement à la surveillance de Big Brother, de façon tout à fait illusoire bien sûr. Globalement, on pense beaucoup à l’univers ultra urbanisé et claustrophobique du « Métropolis » de Fritz Lang. L’une des images les plus fortes restera celle de ces caméras de surveillance que Coste n’aura même pas eu besoin d’inventer puisqu’elles sont déjà présentes dans bon nombre de nos villes en 2021. Ce dernier aurait presque pu insérer des drones dans le ciel, mais il a choisi de se limiter aux hélicoptères, peut-être pour ne pas dénaturer à outrance le récit d’Orwell.

D’un point de vue graphique, sa démarche tient plus de la peinture que du dessin par son aspect suggestif, souvent au bord de l’esquisse. Le choix d’une bichromie différente pour accompagner le découpage des séquences est bienvenu, le rendu est juste magnifique. On reste admiratif devant ces doubles pleines pages, souvent sans textes, qui permettent au talent de Coste de s’épanouir pleinement.

En reprenant le texte d’Orwell pour la narration, Xavier Coste a su sélectionner les éléments essentiels et les plus marquants, notamment lorsqu’il reproduit des bouts de pages arrachées du livre de l’« opposant » Emmanuel Goldstein, avec des passages qui encore une fois trouvent des points de convergence troublants avec la plupart des systèmes politico-économiques actuels. Les similitudes avec notre époque évoquées plus haut concourent à faire réfléchir sur le glissement progressif de nos sociétés vers une spirale infernale, quasi-obsessionnelle, où les faits et gestes de chacun devront être consignés. On pourra relever que les autorités dirigeantes, en France ou ailleurs, sous couvert d’assurer la sécurité du citoyen apeuré par les boniments anxiogènes de certains médias, en profitent pour quadriller l’espace public d’outils de surveillance à la technologie de plus en plus sophistiquée. A ce titre, il n’est pas rare d’entendre certains de nos politiques préconiser, dans leur novlangue bien à eux, l’utilisation du terme « vidéo-protection » au lieu de « vidéo-surveillance »…

Et à ceux qui oseraient encore douter des dérives potentielles de ces technologies dont les thuriféraires prétendent œuvrer pour le bien du citoyen, on pourrait leur opposer l’exemple du régime chinois, champion du contrôle des masses — si l’on exclut celui, plus archaïque, de la Corée du nord —, qui est en train de mettre en place la reconnaissance faciale à travers tout l’Empire du milieu. Mais voyons mon bon monsieur ! La Chine, c’est tout de même très loin de chez nous et ce n’est pas demain la veille que ça arrivera dans nos démocraties « exemplaires et éternelles »…

En résumé, le pari des éditions Sarbacane est totalement réussi. Cet album se hisse déjà au niveau des meilleures bandes dessinées de ce début d’année, ce qui, pour l’adaptation d’une œuvre culte, est tout à fait remarquable. A la qualité éditoriale digne de ce nom, qui est un peu la caractéristique de l’éditeur, s’ajoute ce formidable pop-up en fin d’ouvrage, qui a été produit uniquement pour la première édition. Sans doute un gadget pour certains, mais qui fera la joie des collectionneurs !

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