Fort-Saint-Louis de Léo Élisabeth, Geneviève Léti, Jonhattan Vidal

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Histoire

Critiqué par Eric Eliès, le 14 février 2021 (Inscrit le 22 décembre 2011, 50 ans)
La note : 8 étoiles
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Présentation de l'architecture et de l'histoire du Fort Saint Louis, forteresse militaire de Martinique à l'origine de la création de la ville de Fort de France

Ce petit livre, richement illustré, présente l’histoire du Fort Saint Louis, forteresse militaire et monument emblématique inscrit aux monuments historiques, dont l’histoire remonte aux origines de la prise de possession de la Martinique (que les amérindiens appelaient alors Madinina) par la France en 1635, lorsque Pierre Belain D’Esnambuc (mélange de marin, de corsaire, de commerçant et d’administrateur) organise une expédition pour le compte de la « compagnie des îles d’Amérique ». En effet, plusieurs îles des Caraïbes, pourtant connues des Espagnols, n’avaient pas été colonisées et la France, sous l’impulsion de Richelieu, voulait en tirer avantage.

Même si le débarquement a lieu dans le nord de l’île, les dispositions remarquables de la baie de Fort de France (appelée à l’époque « Cul de sac royal ») incitent les gouverneurs successifs de l’île à y aménager un port et des installations de carénage pour les bateaux. Le Fort Saint Louis n’est à l’origine qu’un fortin en bois installé sur un piton rocheux, armé de batteries de canons et entouré de palissades, mais, très rapidement, en raison de la menace que font peser les Hollandais puis les Anglais, le Fort va bénéficier d’aménagements destinés à le renforcer et à protéger la Martinique, où la France a considérablement investi, contre les puissances rivales. La première grande bataille eut lieu en 1674 contre les Hollandais commandés par Ruyter, qui sont repoussés malgré leur supériorité en nombre (la légende dit qu’avant l’assaut les Hollandais auraient pillé des entrepôts emplis de tonneaux de rhum et passé leur nuit à s’enivrer…). Néanmoins, au cours de son histoire, le Fort fut pris à plusieurs reprises par les Anglais, qui le baptisèrent Fort Edward à chacune de leur période d’occupation.

L’ouvrage, riche de plusieurs plans et vignettes photographiques, présente bien les différentes parties constitutives du Fort et les travaux successifs pour développer sa capacité militaire par la construction de murailles et d’enceintes en pierre (aménagées en remparts successifs destinés à casser un éventuel assaut), de souterrains, de magasins et de casernements pour accueillir une garnison, etc. Aux alentours du Fort, une ville se développe rapidement. Les travaux d’aménagement sont importants (notamment l’assèchement des marais) et, rapidement, la ville devient le centre d’administration et le principal lieu de défense de l’île, pour faire face aux attaques militaires et aussi à la menace des cyclones. La ville de Fort de France tire d’ailleurs son nom de la présence du Fort, qui en constitue le cœur historique. Le Fort n’ayant jamais cessé d’être occupé, il abrite aujourd’hui la base navale de Fort de France, qui assure le soutien des bâtiments de la marine nationale affectés aux Antilles, ainsi que celui des bâtiments militaires de passage, qu'ils soient français ou étrangers. Le livre évoque rapidement les liens entre le Fort et la ville et se concentre davantage sur sa dimension militaire et son rôle historique de soutien aux expéditions et opérations de la marine, par exemple au 18ème siècle pour l’engagement de la France aux côtés des insurgés pendant la guerre d’indépendance américaine puis au 19ème siècle pour l'expédition mexicaine de Napoléon III. L’histoire du Fort Saint Louis permet de constater que, dès le 17ème siècle, les rivalités entre les puissances européennes ont des répercussions mondiales et sont presque des guerres totales avant l’heure !

Le livre, co-écrit par la DAC (Direction des Affaires Culturelles) et par l’association des amis du Fort avec le soutien de la marine nationale, est très intéressant par sa description précise et minutieuse de l’architecture et de l’histoire militaire du Fort, notamment la chronologie des batailles menées pour sa conquête, mais il présente plusieurs euphémismes et/ou omissions qui le rendent lacunaires, et reflètent peut-être une volonté (consciente ou inconsciente ?) d’éviter les sujets polémiques. Par exemple, il est dit que Pierre Belain d’Esnambuc s’installe en Martinique « après un accord passé avec les Caraïbes qui occupaient l’île depuis plusieurs siècles ». C’est la seule fois où le livre mentionne les peuples amérindiens, et cette rédaction, qui évoque un voisinage pacifique et harmonieux, angélise par son silence une réalité bien plus cruelle… Une approche historique objective, soucieuse d’un « devoir de connaissance » ou simplement pour éviter que le silence ne devienne effacement des mémoires, imposerait d’approfondir davantage certains points qui sont simplement effleurés :

- à chaque étape de la transformation du Fort, le livre évoque le rôle des ingénieurs venus de France comme s’ils avaient la vertu de magiquement faire sortir de terre les murailles et les bâtiments : la main d’œuvre n’est presque jamais évoquée, notamment le rôle des esclaves qui furent sans aucun doute employés pour l’assèchement des marais et l’édification du Fort. Le livre n'aborde pas la traite négrière (alors que le Fort a pu contribuer à l'accueil de navires) et la seule mention du travail des esclaves est faite au début de l’ouvrage : « le roi Louix XIV octroie 20000 livres pour la poursuite des travaux. Une centaine d’esclaves y auraient réalisé les grandes escarpes et l’excavation des batteries notamment. En effet, les habitants, astreints à des corvées, fournissent à l’Etat des esclaves pour les travaux d’utilité commune. ». Comme le dit le poète, qu’en termes élégants ces choses-là sont dites ! J’avoue que l’usage du conditionnel me semble une délicatesse superflue et presque hypocrite…

- les Caraïbes ont abrité pendant des décennies des flibustiers et des corsaires. Les Français (si j’en crois une visite que je fis il y a 20 ans au musée de Carthagène des Indes, en Colombie) avaient d’ailleurs la réputation d’être parmi les plus cruels. Le guide n’évoque le Fort Saint Louis que comme un port militaire honorablement destiné à la défense de la population et des intérêts de la France. Il aurait été intéressant de savoir si le Fort avait, d’une manière ou d’une autre, soutenu la guerre de course (par exemple en abritant des navires et/ou en les réparant au retour de leurs expéditions, ce qui pourrait d’ailleurs justifier les raids menés contre le Fort par les autres puissances). Aucune mention n’y est faite.

- les Anglais ont occupé le Fort à trois reprises : quelles transformations (améliorations ou destructions) ont-ils faites ? Le livre n'évoque pas leurs éventuels travaux, comme s'ils avaient été d'aimables et discrets visiteurs soucieux de préserver le site.

Concernant la forme et la mise en page, le plan dépliant intégré à la jaquette et les glossaires en fin d’ouvrage (vocabulaire technique et personnages historiques) sont très utiles mais, même si l’ouvrage est de petit format, l'ajout d'une table des matières permettrait de retrouver plus aisément les informations. Enfin, la partie consacrée à la base navale actuelle n’est plus à jour des évolutions récentes de la flotte et du Fort : une réédition serait peut-être bienvenue !

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