Manaraga de Vladimir Sorokine

Manaraga de Vladimir Sorokine
(Манарага)

Catégorie(s) : Littérature => Russe , Littérature => Fantasy, Horreur, SF et Fantastique

Critiqué par Myrco, le 26 septembre 2021 (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 74 ans)
La note : 7 étoiles
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La fin du livre

On ne présente plus Sorokine, figure transgressive, controversée et néanmoins de premier plan des lettres russes contemporaines. Avec "Manaraga", son dernier titre paru en français (1), il nous sert sa vision inattendue, insolite à la fois sombre et grotesque de l'avenir du livre papier (et d'ailleurs du livre tout court) mais pas que...

Mélange de fantaisie débridée issue de l'imagination fertile de son auteur, de dystopie glaçante par bien des aspects hélas trop crédibles, critique acerbe d'une frange financièrement privilégiée animée par les pires extravagances, "Manaraga" vaut autant par quelques inserts d'une écriture créative qui tend parfois à rompre le carcan d'une écriture conventionnelle.

Le récit adopte la forme d'un journal rédigé sur une période d'un mois par un certain Gueza book'n'griller de son état. Quèsaco? me direz-vous.
En cette époque pas si lointaine (les années 2050 ? après deux révolutions islamiques et une guerre), dans une Europe morcelée, redessinée, un monde où triomphe le tout numérique, le livre papier a quasiment disparu. Seules subsistent des éditions originales jalousement gardées dans les musées comme témoignages d'une époque révolue mais que certains parviennent à se procurer via des réseaux de pourvoyeurs, véritables organisations criminelles qui vivent de ce trafic.
Ces raretés chèrement acquises ne servent plus que de carburant pour alimenter la cuisson de repas clandestins. Luxe gastronomique, le gril à l'édition originale des grands classiques - esturgeon grillé à l'Idiot de Dostoîevski, carré d'agneau à l'Oblomov, escalopes au Lampedusa,etc...-est devenu le dernier snobisme d'une clientèle friquée, une "couillonnade à la mode dont les bobos sont fous!", un plaisir plus lié au coût et à l'interdit qu'à la satisfaction des papilles.
Mais lire une bûche (comprendre faire se consumer correctement une édition originale selon les besoins du mets) est tout un art désormais réservé à une élite qui doit à la fois assumer les risques qui pèsent sur cette activité et maîtriser les aspects techniques liés à la qualité des papiers utilisés. Cette élite restreinte internationale (tout comme sa clientèle) réunie en une confrérie secrète se verra bientôt menacée par un complot ourdi par l'un des leurs...

Ce dernier volet (à savoir le complot) sur lequel repose la part d'intrigue m'est apparu d'un intérêt mineur. Par contre, derrière cette histoire de book'n'gril se déploie une vision plus large et sérieuse du monde de demain: les puces implantées jouent un rôle sécuritaire dans un contexte de plus en plus criminogène et violent, il est possible de leur commander des rêves selon nos désirs, la chirurgie esthétique à moins qu'il s'agisse de modifications génétiques font des miracles, les hologrammes ont succédé au "film plat" permettant de ressentir les sensations et émotions des personnages. Par ailleurs, les puces ont supplanté l'acquisition du savoir et sans elles l'homme ne sait plus rien. Pire, dans une préfiguration effroyable de l'avenir, l'homme à la merci d'une reprogrammation par une nouvelle puce peut être comme vidé de toute identité ou pensée personnelle.
A l'instar de Telluria semble-t-il (roman que je n'ai pas encore lu) Sorokine nous décrit , bien que de manière parcellaire, un monde dans lequel se côtoient innovations technologiques futuristes et régression vers un passé moyenâgeux.

J'ai apprécié dans l'ensemble ce roman mené sur un rythme enlevé, non dénué d'un certain humour plutôt noir dans lequel le narrateur nous entraîne au gré de ses déplacements à travers le monde dans un voyage littéraire ( le livre constitue un tour d'horizon des grands titres de la littérature mondiale) doublé d'un voyage gastronomique, à la rencontre de personnages extravagants (un zoomorphe autophage par exemple).
Mais si l'ouvrage côtoie parfois la farce, il s'agit d'une farce tragique qui nous ferait plutôt rire jaune. Si la vision transmise d'un futur angoissant n'est pas strictement personnelle à Sorokine; son regard d'une ironie désabusée lui confère son originalité.
Et toujours avec lui, qu'on l'apprécie ou non , on ne peut qu'admirer ses capacités stylistiques multiformes dont il nous offre un échantillonnage au travers de ses récits insérés dont je parlais au début (citons par exemple son essai de prose érotique contemporaine pp 162-165).

(1) A noter que la qualité de la traduction de ce roman a valu à Anne Coldefy-Faucard l'attribution du Prix Russophonie 2020.

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