Le singe de Hartlepool de Wilfrid Lupano (Scénario), Jérémie Moreau (Dessin)

Catégorie(s) : Bande dessinée => Adultes , Bande dessinée => Enfants , Bande dessinée => Légende, contes et histoire

Critiqué par Stavroguine, le 20 juin 2013 (Paris, Inscrit le 4 avril 2008, 38 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (21 302ème position).
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Monkey hangers

A Hartlepool, petite ville côtière du nord de l’Angleterre, les habitants sont surnommés Monkey hangers (pendeurs de singe) par leurs voisins facétieux et les supporters des clubs de foot rivaux. Ce surnom, qui ne semble pas les déranger outre mesure (les fans de l’équipe locale se regroupent sous la bannière H’Angus the Monkey), ils le tirent pourtant d’une assez sordide histoire que nous content Lupano et Moreau dans cette fable tragi-comique sur le racisme et le nationalisme.

Les faits se déroulent en 1814, alors que la tension entre la France napoléonienne et le Royaume d’Angleterre est à son comble. Au large des côtes anglaises, navigue un chasse-marée français qui porte à son bord un chimpanzé arborant fièrement l’uniforme impérial. La bête, que l’abject capitaine du vaisseau a ramenée en souvenir d’Afrique où il s’adonnait au commerce d’ébène jusqu’à ce que son cours s’effondre, ne sert qu’à distraire l’équipage, mais lorsque le bateau coulera après une tempête, elle sera l’unique survivant à s’échouer sur la plage de Hartlepool.

Les braves gens de Hartlepool détestent les Français - qui le leur rendent bien puisque le capitaine du navire, juste avant le naufrage, avait eu le temps d’envoyer sur la planche un mousse dont le seul tort était d’avoir appris l’anglais avec sa nourrice. Ainsi, quand ils trouvent le singe échoué sur la plage, sauvage et peu coopératif, hirsute et braillant des paroles incompréhensibles, les braves gens de Hartlepool qui n’ont, de leur vie, pas plus vu de singes que de Français, sont persuadés d’avoir capturé un dangereux espion, envoyé en reconnaissance pour préparer l’invasion de l’Angleterre. Dès lors, l’opportunité est trop belle : le maire qui veut mettre Hartlepool sur la carte, le vétéran du siège de Québec qui veut prendre sa revanche, et plus généralement, toute une bande de soiffards qui veulent laisser libre cours à un déferlement jouissif de violence, tous y trouvent leur compte et décident de traduire le chimpanzé en justice et de le pendre au mat du navire échoué au terme d’une mascarade de procès.

Voilà pour les faits tirés du folklore britannique et que rapporte Lupano dans cette bande dessinée, sans qu’on sache vraiment ce qui relève de la légende ou de la vérité historique. Ce qui compte ici, c’est que dans cette histoire macabre qui révèle toute la petitesse dont est parfois capable l’espèce humaine, l’auteur trouve le prétexte à une très belle BD, admirablement servie par le joli dessin du débutant Moreau, colorisé avec une aquarelle délicieusement surannée qui se fond parfaitement dans l’ambiance humide et pluvieuse de la plage de Hartlepool. Qu’ils soient français ou anglais, le racisme et le nationalisme va-t-en-guerre sont tous les deux vilipendés dans ce bel ouvrage pour petits et grands, qui tape à grands coups sur la bêtise humaine. Les scènes comiques ponctuent juste comme il faut pour en faire ressortir le côté idiot, ce climat de violence qui touche tout le monde - les enfants jouent à la guerre pendant que les adultes lynchent le singe - et qu’atténue la douceur des couleurs à l’eau.

Un très beau livre à lire et à faire lire, qui dresse un portrait au vitriol de cette humanité animée par la bêtise et la haine viscérale de l’autre. Pessimiste, mais salutaire.

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Une terrible fable sur la justice de meute

9 étoiles

Critique de Blue Boy (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, - ans) - 25 octobre 2020

Publié il y a maintenant huit ans, « Le Singe de Hartlepool » est l’album qui a révélé Jérémie Moreau, un peu sans doute grâce à la participation de Wilfrid Lupano au scénario. Et on le comprend aisément à la lecture ! En effet, force est de constater que l’alchimie entre les deux auteurs a parfaitement bien fonctionné. Lupano a construit un récit captivant et fluide en se basant sur un fait réel terrible et édifiant, où la réalité dépasse la fiction. De nos jours, on a un peu de mal à comprendre comment, il y a 200 ans, les habitants d’une petite ville ont pu se mettre d’accord pour condamner un singe à mort en le prenant pour un humain… Il n’en reste pas moins que depuis, l’événement est entré dans la légende de Hartlepool et fait la fierté de la ville, allez comprendre… Moreau quant à lui a su retranscrire le propos à l’aide d’un trait original, vigoureux et expressif, dans un esprit très « cartoon », avec des personnages haut en couleurs, des « gueules » souvent effrayantes où semblent macérer la bêtise et l’ignorance, plus simiesques que le protagoniste principal, le fameux singe du titre.

Et l’on se surprend à penser que si l’évolution de Jérémie Moreau vers un graphisme plus pictural – l’auteur aime manier la couleur, et ça se voit —, avec « La Saga de Grimr » et « Penss et les plis du monde », est une démarche digne de respect, on aimerait aussi le voir opérer une sorte de « retour aux sources ». Dans ses deux dernières œuvres, l’auteur fait la part belle aux paysages et à une nature omniprésente et toute puissante, et c’est plutôt réussi, au détriment des personnages qui semblent moins aboutis, ce que l’on peut légitimement regretter à la lumière du « Singe de Hartlepool ».

La réussite de cette œuvre réside dans le fait d’avoir actualisé une « légende » locale en apparence anodine et amusante pour les enfants et les touristes, en la transformant en farce grotesque assez peu reluisante pour le genre humain dans son ensemble. Fable puissante sur l’effet de meute et la cruauté qui en résulte, « Le Singe de Hartlepool » devrait faire réfléchir chacun d’entre nous, à l’heure des réseaux sociaux où un simple mauvais buzz non vérifié peut se révéler psychologiquement destructeur pour celui ou celle qui en est la victime. Une thématique par ailleurs chère à Jérémie Moreau et qui traverse ses deux derniers albums.

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