L'usage de la photo
de Annie Ernaux, Marc Marie

critiqué par Laure256, le 13 avril 2005
( - 51 ans)


La note:  étoiles
Novateur mais vain
Fidèle lectrice des récits d’Annie Ernaux, celui-ci m’a tout de même laissée perplexe. Ecrit à 4 mains avec Marc Marie, son compagnon (ou amant, je ne sais quel terme employer), l’usage de la photo consiste à rassembler dans un livre des photos des vêtements éparpillés au sol juste avant l’amour mais photographiés le lendemain matin, tels qu’ils sont tombés là, puis chacun commente la photo de son côté. J’avoue que ce n’est guère intéressant. La reproduction des photos en noir est blanc n’est pas très bonne, les descriptions des vêtements qu’on peine à identifier (mais est-ce vraiment utile ?) sont un peu longuettes, néanmoins j’aime l’explication d’Annie Ernaux dans les premières pages et comprend la démarche : « Photo, écriture, à chaque fois il s’est agi pour nous de conférer davantage de réalité à des moments de jouissance irreprésentables et fugitifs. De saisir l’irréalité du sexe dans la réalité des traces. Le plus haut degré de réalité, pourtant, ne sera atteint que si ces photos écrites se changent en d’autres scènes dans la mémoire ou l’imagination des lecteurs ». La démarche d’écriture est toujours intéressante, mais cette fois ça reste vain, des tas de chaussettes en boule ne me font pas imaginer grand-chose, ou plutôt je m’en moque. Mais ce livre est double : outre les photos vestimentaires censées traduire l’amour, il est beaucoup question du cancer du sein et de la chimio vécues par l’auteur. Pudique et impudique à la fois, des détails qui frappent et qui pourtant sont une réalité, qu’il peut être utile de connaître, puisqu’une femme sur dix quand même en France est ou sera atteinte de ce cancer. Mais c’est la réalité de l’auteur, la sienne seule. Amour et mort, amour et maladie s’emmêlent donc intimement dans ce récit, les pages de Marc Marie sont très belles aussi, mais au final, non, ce livre me parle moins que les précédents : trop intime. Ce n’est pas un témoignage de la traversée de la maladie (du moins je ne le vois pas comme ça), ce n’est pas un récit de la passion comme elle a pu les écrire déjà, non c’est un hybride qui peine à trouver son chemin, à me toucher réellement. Et j’aime que les livres me percutent vraiment. La généralité des émotions qu’on peut retrouver d’habitude s’applique moins ici.
Pour moi, un livre extraordinaire dans son ordinaire... 10 étoiles

Le bonheur et la magie de la photographie… Certains pensent que cette jubilation et cette créativité sont limitées aux instants fugitifs de la prise du cliché. Annie Ernaux, romancière géniale de la vie quotidienne, nous propose une autre vision, complémentaire, certes, mais unique en son genre : la mise en scène de la découverte de la photographie. Avec son amant, M. dans le livre, ils font des photos de la maison au réveil, vous savez lorsque les amants, ivres de passion et épuisés par des nuits torrides, découvrent la table encore couverte des reliefs du dîner, le couloir qui mène à la chambre plein d’effets vestimentaires éparses, la chambre avec un lit témoin des ébats nocturnes entourés des derniers effets jetés là sans idée de rangement… C’est ce méli-mélo qu’ils ont osé immortaliser sur des photographies et qu’ils découvrent avec quelques règles très précises :
- « interdiction à celui qui allait chercher les photos d’ouvrir la pochette »
- « s’installer l’un à côté de l’autre dans le canapé, devant un verre avec un disque en fond »
- « sortir une à une les photos et les regarder ensemble ».
C’était à chaque fois une surprise, à chaque fois le jeu de deviner celui qui était l’auteur de la photo, se souvenir, quinze jour plus tard, de ce qui s’était passé ce soir-là, cette nuit-là…
Et de ces évènements, somme toute anodins, de ces clichés de désordre et reflets d’intimité, Annie Ernaux nous fait un livre de pur bonheur ! Elle ne l’écrit pas seule, M., lui-aussi, participe à la création littéraire, et le mot n’est pas galvaudé. Finalement, ce sont quatorze photographies qui restent et un peu moins de deux cent pages. Attention, au risque de vous décevoir, je dois préciser que vous ne trouverez là aucune image de sexe ou autre vision graveleuse… mais le tout dégage un érotisme certain à condition d’avoir un peu d’imagination… ou des souvenirs frais de scènes de même nature.
Annie Ernaux, elle qui ne peut rien cacher, nous fait part, aussi, de son cancer du sein, mais ce n’est pas l’objet direct de l’ouvrage. La mort transcendée par l’amour, oui, mais surtout comprendre, faire comprendre comment la photographie prolonge la vie, la rend immortelle, lui donne de belles couleurs…
J’adore, par exemple, la façon de décrire deux escarpins comme deux amis qui se retrouvent séparés puisque la propriétaire ne les a pas enlevés calmement en les rangeant côte à côte. C’est une façon de transformer les habits en personnages vivants, une sorte de théâtre d’objets mais dans l’immobilité absolue de la photographie et donc art qui permet à chacun d’inventer son histoire, de provoquer ses mouvements… D’ailleurs, ces tirages sont impersonnels et ne pourront réveiller chez vous que des souvenirs personnels, raviver des instants que vous aviez enfouis depuis trop longtemps au fond de votre mémoire, des situations que vous allez soudainement voir revivre, reprendre consistance… C’est M. qui suggère que les habits mêlés font, peut-être, l’amour, eux aussi, pendant que les corps jouent de leur côté… Quelle poésie !
Finalement, de quoi s’agit-il ? D’un lien sacré qui prouverait, de façon définitive et inattaquable, que l’amour a bien eu lieu, un peu comme la police scientifique investit la scène du crime, l’isole et la rend immortelle par les photos, les échantillonnages, les prélèvements, les résultats d’analyses… D’un désordre qui prouverait que l’amour n’est que violence, anomalie, erreur… D’un art fugitif dont le seul reste serait ce chantier vestimentaire que l’on pourrait contempler sur un tirage papier quelques jours après…
Dans cet ouvrage, il y a, aussi, quelques moments graves, forts et dramatiques, encore en lien avec la photographie. En effet, des femmes tondues, nous en avons vues et de nombreuses. Elles avaient trahi, couché avec l’occupant et les hommes leur faisaient payer le prix fort. Annie Ernaux, trop jeune pour cette phase d’épuration, paye un autre prix fort. En effet, la chimiothérapie lui fait perdre ses cheveux. Elle aussi est maintenant tondue… Il lui faut montrer à M. sa tête chauve… Il n’y aura pas de photo pour immortaliser cet instant mais les mots le font : c’est dans une salle de bain, dans un hôtel en Belgique… M., lui, découvre que Annie sans cheveux ressemble à Annie Lennox et la poésie quotidienne continue à nous submerger !
M. se révèle un bon auteur, littérairement compatible avec Annie Ernaux. Si vous en doutez, la description de ses chaussures, de leur achat, il y a trois ans, du moment où elles écrasent, sans précaution aucune, le soutien gorge de A. dans le couloir qui mène au lit devrait vous le confirmer ! Oui, nous sommes bien en compagnie de deux personnes jouant avec les images et les mots, pour moi deux grands de la transmission des sentiments de la vie…
C’est aussi le constat que la photographie est bien souvent silencieuse et sans odeur. Du moins, on le croit bien volontiers, mais il arrive que l’image réveille des bruits d’avion, de tondeuse à gazon, de réfrigérateur… Quant aux odeurs, certains restes de dîner ou de petit- déjeuner, il leur arrive de sortir de leurs cachettes et de venir nous chatouiller le nez… Oui, même le lecteur, perçoit des bruits et des odeurs tant le sujet décrit par Annie Ernaux est connu et banal !
Cet échange d’amour, ces clichés magiques prennent naissance au moment de la guerre d’Irak. Pas celle contre l’Iran, pas celle de 1991 lors de l’invasion du Koweït, mais bien la dernière, celle qui a permis à monsieur de Villepin de nous rendre fier, du moins un instant, d’être du vieux continent. Cette guerre trouve sa place, elle aussi, dans cet ouvrage, comme si la guerre des effets renvoyait à celle des peuples…
Oui, il n’est pas très utile que j’aille plus loin dans la présentation de « L’usage de la photo » de A. et M., écrit à deux mains et quatre yeux. Je suis séduit, emballé, subjugué, ébloui, conquis, bouleversé, attendri, réveillé, excité… j’en reste sans voix, tout simplement !
A lire, à lire, à lire et même… à relire encore !!!

Shelton - Chalon-sur-Saône - 68 ans - 24 mars 2008


Des ornements sacrés 6 étoiles

Entre Annie Ernaux et Marc Marie, c'est l'histoire d'une liaison que tous deux ont décidé d'illustrer en photographiant les scènes d'amour après acte. Les lieux du crime, presque, lesquels se résument en un enchevêtrement de vêtements épars sur le sol, de sous-vêtements, de godillots, etc. De la part d'Annie Ernaux, il y a une volonté pointilleuse de détailler précisément la photographie choisie pour matérialiser un instant. Quatorze clichés pris sans hasard pour dater une année de passion amoureuse et surtout sexuelle.

Les photos rendent mal, elles paraissent en noir et blanc et les descriptions d'Annie Ernaux laissent deviner une couleur, un lieu, un moment. En fait, pour le lecteur, il apparaît très vite que la lecture de cet exercice semble proche du voyeurisme. On décrypte un cliché, des vêtements jetés dans le feu de l'action, proche du combat bestial. C'est presque impudique.

De plus Annie Ernaux livre également son combat contre son cancer du sein. Une bataille très personnelle, blessante dans son amour-propre et aussi son corps de femme. A ce sujet, ses propos sont très cliniques, baignés de froideur, jamais avec pathos. Cette femme est de la trempe des gagnantes, certes. Mais cette lutte pour la survie passe fatalement en demi-teinte la liaison avec Marc Marie - très peu de sentiments, beaucoup de flou. Un drôle de cocktail entre le trop-plein dévoilé (les photos impudiques et les détails médicaux) et le sous-entendu (l'émotion, la sensation, le ressenti, etc.). Ce livre est en somme frustrant, où l'expérience personnelle de l'écrivain ne suffit pas à alimenter l'intérêt complètement.

Clarabel - - 48 ans - 20 mai 2005