L'Amérique totalitaire. Les Etats-Unis et la maîtrise du monde
de Michel Bugnon-Mordant, Pierre Salinger

critiqué par Bolcho, le 24 mars 2005
(Bruxelles - 74 ans)


La note:  étoiles
Hello girls and boys…
Un étrange livre qui, publié en 1997 (donc avant tout ce que vous savez) se bonifie en vieillissant dans la mesure où il devient de plus en plus juste, se confirmant d’année en année.

Tous les pays ont toujours clamé à la face du monde les immenses qualités qui étaient les leurs et nombreux sont ceux qui ont étalé leur puissance jusqu’à la nausée. Les Etats-Unis ne sont donc pas les premiers. Leur originalité est d’être éventuellement les derniers à pouvoir le faire sans que cela ne prête à rire. Parce qu’ils pourraient bien en quelque sorte arrêter l’histoire. Faute de concurrents.

A partir d’une lecture de l’histoire des Etats-Unis, et notamment de la constance avec laquelle ils combattent la « vieille Europe » depuis l’entre-deux guerres, à partir aussi d’une lecture de leur position actuelle dans le monde, sur les plans militaire, diplomatique, économique, idéologique, culturel, l’auteur nous décrit une Amérique dont l’emprise sur le monde est devenue totalitaire. Et le ton n’a rien à voir avec celui d’un Michaël Moore. C’est beaucoup plus posé et beaucoup plus effrayant à la fois. Ils contrôlent effectivement tout : tous les marchés, toutes les institutions internationales (le seul chiffre des veto américains à l’ONU donne le vertige : plus de 60 entre 1970 et 1990, contre 11 pour la France et 8 pour l’URSS), les flux monétaires, les…goûts, la langue. Ils imposent des réglementations sans les appliquer à eux-mêmes et violent tous les accords dès que leurs intérêts sont en jeu. Et ils sont souvent en jeu. D’ailleurs, tous les Secrétaires d’Etat américains ont été liés aux grandes sociétés pétrolières : Dulles, Herter, Rusk, Kissinger, Vance, Haig, Schultz, Baker…

« A longue échéance, il s’agit d’uniformiser la terre, de la débarrasser de toute trace de culture autochtone fondée sur l’histoire, d’égaliser les goûts, les mœurs, les habitudes vestimentaires, les attitudes mentales et de les remplacer par les seuls comportements américanomorphes ».

Le sens de la mission de l’Amérique vient de l’idée de « destinée manifeste » lancée par le journaliste John L. Sullivan en 1850 et fondée sur une approche religieuse de la réalité qui reste pleinement de mise aujourd’hui : « les ingrédients des outrances américaines actuelles (…) existent en germe, déjà, dans le credo des pionniers venus d’Angleterre et d’Ecosse dans les premières décennies du XVIIe siècle. Credo calviniste, établissant que, si Dieu a permis que se rassemblât en terre américaine un peuple d’hommes et de femmes prédestinés, c’était qu’il lui était conférée la mission de gouverner un jour le monde ».
Bien plus tard, le sénateur Beveridge disait :
« (…) Nos institutions suivront notre drapeau sur les ailes de notre commerce. Et le droit américain, l’ordre américain, la civilisation et le drapeau américains aborderont des rivages jusqu’ici sanglants et désolés mais qui, par la grâce de Dieu, deviendront bientôt resplendissants ».
On se croirait à la veille de l’invasion de l’Irak, mais non, c’était en 1898.

A propos de la domination de l’idéologie libre-échangiste, cette perle de l’économiste américain Laurence Summers (futur membre du Cabinet Clinton) qui rédige le rapport de la Banque Mondiale en 1991, disant souhaiter la délocalisation des industries polluantes du Nord vers les pays du Sud, en état de ‘sous-pollution’ chronique, un état dû à l’étendue de leur territoire et à la faible densité de leur population. Parmi les arguments énoncés figurait le fait que les cancers induits par la pollution émanant des déchets toxiques industriels n’avaient que peu d’effets là-bas puisque l’espérance de vie des habitants du tiers monde était bien plus courte que chez nous.
Il faut savoir faire des compromis avec la morale si l’on veut gagner de l’argent n’est-ce pas.

Une réflexion d’ordre général qui me frappe par sa justesse et qui est un commentaire sur le recul du pouvoir des Etats :
« La guerre du libéralisme contre l’Etat conduit à la désubstantiation de celui-ci et le rend incapable de dicter une volonté proprement politique correspondant à l’intérêt général. Ce faisant, elle réduit son rôle à celui de gendarme, responsable du maintien de l’ordre indispensable aux affaires. »

Et, pour terminer, Claude Lévi-Strauss cité dans le livre :
« (…) ne jamais oublier qu’aucune fraction de l’humanité ne dispose de formules applicables à l’ensemble, et qu’une humanité confondue dans un genre de vie unique est inconcevable, parce que ce serait une humanité ossifiée ».

Pour terminer dans la bonne humeur, je vous propose ce passage qui décrit dans quel état va se retrouver l’adolescent européen soumis à la télévision made in USA (TF1 consacre 67% de son temps d’antenne à des produits americanomorphes) :
« Son univers sera rempli d’images colorées, faites des vagues trop bleues des rivages californiens, des villas avec piscine des ghettos riches de Floride, des vastes campus des universités privées de la côte est ou de la côte Pacifique. Images entremêlées de scènes de rues montrant la violence des Noirs, de scènes de plage que parcourent des filles au visage plastifié, aux rondeurs siliconées, et des surfeurs aux muscles proéminents, gonflés par le body-building ».
Sur ce, un bon hamburger, une boisson sucrée pétillante et un lavage de cerveau.